fashion week de londres : la revanche des intellos sensibles

Tout ce qu'il faut retenir de la fashion week londonienne en 8 défilés.

par Micha Barban Dangerfield et Antoine Mbemba
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22 Février 2019, 9:23am

Certains vénèrent le ciel, d'autres cultivent un nouveau mysticisme ou se réfugient dans la poésie. En proie à une rationalité déclinante, née dans un système à l'agonie, à Londres, une (inter)génération de créateurs propose d'établir un nouveau mode de pensée, en rupture avec les obsessions vénales du passé et davantage branchée magie, durabilité et macramé. Non sans raison : à partir du moment où l'approche dite « rationnelle » de notre monde aboutit à le détruire, il est peut être temps d'imaginer celui d'après (en espérant qu'il y en ait un). Chez Vivienne Westwood on se plait à poser les bases d'une nouvelle ZAD, chez Christopher Kane on recycle le caoutchouc BDSM pendant que d'autres s'accrochent aux vestiges d'une « britannité fantasmée ». À Londres, une petite révolution intellectuelle est en marche et pour en avoir le coeur net, i-D présente les 8 défilés qui ont fait cette Fashion Week Automne-Hiver 2019 outre-Manche.

JW Anderson fait des nuages

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À chaque pas, les talons en tulle des filles s’enfonçaient silencieusement dans un sol ouaté : chez JW Anderson, on avait l'impression d'assister à une parade céleste, loin de la rumeur grave et criarde de la ville. Le créateur nord-irlandais a toujours su inviter la mode à faire un pas de côté, à quitter son orbite et le confort de sa routine infernale pour entamer une introspection prudente, vertueuse même. Chez lui, les mots des invités sont mesurés, le niveau sonore ne franchit jamais un certain seuil et les gens se tiennent droits. Niveau mode, cette saison, les silhouettes répondaient plus à registre couture que ce à quoi Anderson nous a habitués au fil des ans. Son fameux style « crafty » s'étale toujours quelque part en filigrane, mais les carrures, les chiffons en masse, les drapés tressés et les chaînes hâblées manifestent un nouveau désir d'opulence, ce fameux « more » de la mode dont Anderson s'était passé jusqu'ici. Certaines lignes droites et asymétries (hyper chic) témoignaient quand même d'une certaine réserve, une pudeur qui attise le désir.

La vie en ZAD avec Vivienne Westwood

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Vivienne Westwood a pensé son dernier show comme une performance en plusieurs actes. L'acmé du spectacle ? Rose McGowan arborant une couronne en carton fluo sur laquelle on pouvait lire « angel ». Dans un micro flottant (type Mylene Farmer à Bercy) l'actrice, qui s'est récemment faite remarquer pour ses prises de position politiques, a délivré un message clair : « we need more heroes, we need more intellectuals ». S'en est suivie une série de récitations lyriques et de prêches militants adressant l'ensemble des préoccupations de Dame Vivi, du climat au Brexit en passant l'injustice sociale généralisée dont s’abreuve notre système. En guise d'épilogue, la plus punk et durable des créatrices londoniennes s'est emparée du micro pour pousser la chansonnette. Mais voilà, on n'a pu s'empêcher d'émettre quelques doutes – la mode n'est-elle pas l'industrie la plus polluante juste après celle du pétrole ? Vivienne Westwood pratique-t-elle vraiment une mode écolo ? Quoi qu'il en soit, dans l'attente qu'elle établisse (enfin) sa propre ZAD, on prépare tous notre reconversion pro.

En Burberry dans la tempête

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« Tempest » : c’est le nom qu’a choisi Riccardo Tisci pour sa seconde collection Burberry présentée le 17 février à Londres. Une référence à la houle britannique du moment (politique et climatique ?) qui part d’une bonne intention – « inclusive, pas exclusive, » exprime le designer dans sa note. Après avoir donné sa vision englobante de la culture britannique l’an dernier, du punk à la brit-pop, le designer italien a raccroché les bouts de son époque. Entre les murs du Tate et sur une bande-son préparée par MIA, le créateur a déroulé un défilé en deux actes. Une première partie streetwear, en polos, doudounes et silhouettes grunge. Et un second plus formel, habillé : costume croisé, pull à carreaux, inévitable trench. La collection de Tisci est un pont entre les styles et les générations – et l’unité est le meilleur moyen de sortir de la tempête en un morceau.

Simone Rocha conjugue de nouveaux temps

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Simone Rocha ne croit pas au principe de génération. Il s'agit pour elle d'une notion cyclique stérile, fermée sur elle-même, qui n'a pour effet que de diviser le monde en deux camps : les représentants de l'Ancien monde vs les Modernes. Dans sa mode, Rocha résiste et prouve qu'il est possible d'imbriquer les époques, de renverser l'échelle du temps et de jeter un œil dans le rétro sans pour autant enclencher la marche arrière. À travers les montagnes de fronces et de tulles, les robes princières en sequin rose et les organzas pastel, la créatrice évoquait cette saison l'érotisme équivoque d'une femme sans âge – à la fois tendre et grave. Niveau casting, il revenait à des femmes comme Chloé Sevigny, Lindsey Wixson, Conie Vallese ou encore Jeny Horwoth de réciter en choeur cette nouvelle conjugaison. Comme à chacun de ses défilés, les invités ont cru voir flotter le spectre de Louise Bourgeois dans les airs, tout émue de voir s'exprimer ses héritières.

Le fétichisme selon Christopher Kane

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Un défilé Christopher Kane, c’est généralement l’assurance d’une certaine audace, d’une surprise dans le propos et l’exécution. Pour sa nouvelle collection, le designer écossais s’est penché sur un thème pas toujours évident à traiter en mode : la sexualité. Après son inspiration cannibalisme sexuel de la saison dernière, et toujours animé par les obsessions humaines, il aurait déclaré s’être plongé avec sa sœur Tammy dans le monde des fétichismes – ceux liés aux ballons, à la bouffe, au liquide au caoutchouc – pour développer son automne 2019. « Rubberist » (« amateur de caoutchouc ») apparaissait d’ailleurs comme un mantra sur certaines pièces. Des cols agrémentés de cristaux presque liquides, des motifs gouttes d’huile dans le turquoise d’une jupe, des gants de latex imprimés sur les seins. Oui, Christopher Kane a rendu le fétichisme cool et ludique.

Génération mystique chez Grace Wales Bonner

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La mode de Grace Wales Bonner est un refuge, une alcôve modeste dans laquelle les jeunes s'entassent et s’enlacent pour mieux se protéger de l'extérieur. Sous les voûtes, on peut écouter le poète Ben Okri réciter ses plus beaux vers tout en appréciant les harmonies jazz d'Ishmael Reed au piano. Pour cette nouvelle collection, la créatrice a souhaité rendre hommage à l'intellectualisme africain : sur fond de magie et de mysticisme, la nouvelle étoile de la mode britannique s'est inspirée des uniformes de l'Université d'Howard, qu'elle a ensuite agrémentés d'accessoires enchanteurs – des plumes, des amulettes et grigris – dans un registre proche de celui du Réalisme Magique. On pouvait lire dans ce premier défilé mixte le prolongement d'une réflexion entamée dès 2014, sur l'évolution de la masculinité noire, les expériences de la diaspora africaine et le futur d'une génération plus mystique que jamais.

Margaret Howell = Chic éternel

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Depuis les années 1970, imperturbable et sans relâche, Margaret Howell dessine au fil de ses collections l’interminable visage de son pays. Le terme est sûrement trop simple et son usage parfois abusif, mais s’il fallait résumer en un mot l’esthétique de la designer britannique, « chic » serait le plus adapté. Mais le chic qui traduit son époque à défaut de l’anticiper : le chic intemporel. Cette saison, Howell prenait encore ses quartiers dans l’espace de danse Rambert de Londres pour développer un vestiaire à la simplicité complexe. La sobre palette de couleur est merveilleusement contredite par l’élégance des coupes, le jeu des couches, l’apparent confort des pièces, les coupes nettes, l’épure et l’assurance qui résonnent de chacune des silhouettes. Quand on a envie d’être britannique en sortant d'un défilé, c’est que c’était du Margaret Howell.

Douce et guerrière comme Charlotte Knowles

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Charlotte Knowles porte la sensualité au rang de religion. Depuis qu'elle a quitté la Saint martins School et s'est associée au créateur français Alexandre Arsenault, la jeune designeuse originaire du Devon s'attache à dessiner les traits d'une autre féminité, pleine de grâce et d'irrévérence, qui se joue et s'affranchit de tous les clichés auxquels elle a dû se soumettre dans le passé. Dans des fonds de jupes et corsets revisités, les mannequins présentaient des ongles perlés ou bout desquels flottaient des sacs en cuir mousquetés. Il se dégageait d'elles un érotisme tout assumé. On en veut encore.