co-working et co-living : la vie alternative en kit qui dupe la classe moyenne

i-D est allé faire un tour à Londres près de Willesden Green, où moyennant 1000£ par mois, il est possible de vivre dans un espace de "co-living".

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27 Juin 2017, 8:45am

Je l'attends depuis un moment. On m'a pourtant envoyé un email de confirmation concernant ma visite, accompagné d'une photo de mon guide, tout sourire. Heureusement, je le reconnais de loin, dans le hall, en conversation avec quelqu'un. Je suis enfoncé dans un fauteuil en velours, éclairé par une multitude d'ampoules accrochées au plafond. Un grand piano se tient tout près, mais la musique qui me parvient aux oreilles doit venir d'une enceinte, tapie dans la pièce. L'homme qui se tient derrière l'accueil a l'air de s'ennuyer ferme. Derrière lui se dévoile un immense panneau sur lequel est écrit : « Co-Living Old Oak - Welcome Home ! »

Le mec que je suis censé rencontrer s'approche de moi et me tend la main avant de me questionner : « Alors, qu'est-ce qui vous intéresse dans le Co-Living ? » Pas grand-chose. Pour être honnête, je ne suis pas un expert en vie coopérative. En revanche, j'ai très envie de savoir comment elle se déroule ici, dans ce bloc résidentiel construit par certains développeurs de start-ups à la pointe qui se rangent sous le nom The Collective et se targuent d'avoir fondé, au pied de la station Willesden Junction, la « première communauté de vie coopérative londonienne ».

Avec plus de 500 chambres, un spa, un cinéma, un bar et un restaurant, une salle de jeux et un toit terrasse, cet espace propose une alternative à la crise immobilière de Londres. C'est une grande maison pour les gens de tout âge, fatigués de passer de taudis en taudis et de propriétaires véreux en propriétaires véreux. C'est une nouvelle manière de vivre : pour 1000£ le mois (près de 1130 euros), le logement, le linge, les taxes et le wifi sont pris en charge. Une nouvelle utopie sociale pour les jeunes actifs. À mi-chemin entre la résidence universitaire et la Warehouse.

Je suis mon guide qui s'engouffre dans le hall, passe l'entrée du Common (le bar) et m'engage avec lui dans l'ascenseur. Mon guide vit ici et partage son loyer avec quelques locataires d'un jour ou d'une nuit. Il dit aimer ça. Les gens sont cool. « La plupart travaillent dans le marketing digital », m'explique-t-il. « Cool », je réponds.

Nous marchons longtemps le long d'une salle mal éclairée dont les murs ont été recouverts de papier peint Space Invaders. Au sol, un carrelage en damiers. La pièce ressemble plus à une salle d'attente d'hôpital qu'à une arène de jeux et pourtant, on remarque vite la présence d'un Force 4 géant et celle d'un gigantesque écran tactile. « Comme vous pouvez le constater, ils sont très utilisés », plaisante mon guide, en passant le doigt sur la table de billard qui se tient devant nous. Effectivement, l'endroit est désert.

Prochaine étape de mon parcours, une chambre simple dotée d'une salle de bains. Elle me rappelle ma chambre d'étudiant - sauf qu'elle est plus propre et plus anguleuse. Le lit près de la fenêtre est de taille intermédiaire : trop petit pour accueillir deux personnes, trop grand pour ne pas se laisser envahir par un horrible sentiment de solitude. Un écran plat, disposé face au lit, se chargera bien de le faire oublier.

Banale et moderne : la chambre est équipée de plaques de cuissons ainsi que d'un lavabo. On me fait savoir que toutes n'ont pas cette double fonctionnalité. La plupart des locataires doivent donc préparer leurs repas dans les cuisines communes, disponibles à chaque étage.

Nous passons ensuite la tête dans une salle sans fenêtre équipée de plusieurs fours et frigos. Une petite bande est en train de s'envoyer un kit de fajitas Old El Paso pour le dîner. Ils nous dévisagent, apparemment gênés par notre présence. Nous partons. L'autre partie commune de l'appartement est une pièce vide et anguleuse où trône un bar en plastique. Deux jeunes femmes côte à côte y sont assises et mangent des pâtes sans prêter attention à Avengers: Age of Ultron, qui se joue sur l'écran plat face à elles. Chose étonnante, il n'y a pas d'endroit, dans cette pièce à vivre, où l'on peut se tenir l'un en face de l'autre.

On m'entraîne ensuite au cinéma, où les locataires organisent des soirées film, et dans le spa, d'apparence luxueuse, qui contient un sauna ainsi que des tables de massage. La bibliothèque est décorée d'un papier-peint d'étagères à livres. Je demande à mon guide s'il utilise ces commodités. « Pas tellement, me répond-il. On regarde le foot dans la salle de ciné, parfois. » Ce n'est pas l'endroit mais les locataires qui font la magie du lieu, m'assure-t-il : « J'ai rencontré des gens vraiment super ici, de différents jobs, différents âges. Tout le monde vient ici pour rencontrer de nouvelles personnes. »

C'est sans doute ça que vend réellement The Collective. L'idée d'appartenance. Leur publicité Facebook en témoigne : « Be part of something » (« Faites partie de quelque chose » ou « sentez-vous investi »). Les projets de ce type sont en réalité le symptôme d'une ville qui abandonne sa jeunesse. Une ville où les contrôles de loyer sont inexistants, les logements sociaux rarissimes. Une ville où les clubs, les lieux alternatifs et les bibliothèques ferment. Une ville où les gens se sentent de plus en plus exclus, isolés, sans but. Le Co-Living est supposé en être l'antidote : un monde fermé, confortable, où se trouver de nouveaux amis et tout plein de distractions électroniques, à l'activité bourdonnante et chaleureuse, le brouhaha de la rue en moins. Ça ne vous rappelle rien ? Il n'y a pas si longtemps, les mêmes promesses avaient été faites aux familles vivant dans des taudis délabrés expulsées avant d'être relogées dans des cités forteresses, à l'orée des villes.

Les gens sont attirés par cette illusion progressiste contaminée par le capitalisme parce que les véritables espaces progressistes ont quasiment disparu à Londres. La criminalisation du squat des résidences en 2012 a empêché les jeunes de se lancer dans des projets de cohabitation en ville sans de sérieux investissement financier. Les locataires d'immeubles surveillés par des gardiens s'exposent à l'expulsion s'ils sont surpris en train de recevoir chez eux, isolés pour ne pas utiliser ces espaces en vue d'un plus large engagement communautaire.

Ce nouveau phénomène ne se limite pas à Londres. Aux États-Unis, des espaces de cohabitation similaires créés pour caser des individus sont en train d'œuvrer à la décoloration culturelle de San Francisco, pendant que des projets comme PodShare à Los Angeles permettent de louer un lit de camp dans un dortoir, indéfiniment, pour 40 livres la nuit. Au Royaume-Uni, Co-Living Old Oak est simplement le premier à finir la construction. Des développeurs comme The Collective ne sont pas les seuls à avoir d'autres propriétés dans le collimateur, de sérieuses compagnies d'investissement comme Moda Living ont des projets similaires prévus à Manchester, Leeds, Glascow, Londres, Birmingham, Liverpool ou Edinburgh. Les futurs locataires de Moda apprécieront « les collaborations d'une marque leader sur le marché affiliée à un équipement de pointe, à des médias et des entreprises lifestyle » ce qui signifie que des entreprises privées vont littéralement envahir les appartements et essayer de refourguer à leurs locataires de quoi remplir leurs salons. Quel effet auront ces immeubles renfermés sur eux-mêmes sur nos voisinages ? Sûrement celui de créer des communautés enclavées et exclusives qui auront bien du mal à se rencontrer. Pourquoi s'aventurer sur la minable rue principale quand il y a un coffee shop, un Whole Foods et une boutique Supreme juste en bas de chez soi ?

Cette année, le collectif Autonomous Nation of Anarchist Libertarians (ANAL) a été expulsé d'une maison de maître londonienne estimée à 15 millions de livres et laissée inoccupée par son propriétaire, l'oligarque russe Andrey Goncharenko. Le groupe a partiellement utilisé le bâtiment comme un refuge pour sans-abris, dont le nombre a doublé depuis 5 ans, atteignant une augmentation de 188% ces dix dernières années. Le prix des logements semble avoir emprunté la même courbe. Il augmente mais les taux restent les mêmes. Vous êtes à deux salaires d'être à la rue et pourtant, vous auriez besoin de doubler ce même salaire pour pouvoir envisager d'acheter quelque part.

Pour mettre un terme à mon voyage, j'ai dit au revoir à mon guide et suis sorti dans le bourdonnant Willesden, traversant le canal pour revenir vers le métro dans une atmosphère désolante. Sur cette route froide et misérable, j'ai observé les maisons délaissées et faiblement éclairées. La chaussée graisseuse reflétait le ciel gris orangé et derrière moi, l'étincelant Co-Living semblait vouloir me faire oublier que les villes sont aussi des endroits sales, bordéliques, chaotiques, divers, brillants, dangereux et magnifiques. Au lieu de ça, je distinguais un simulacre de Londres, impeccable et désincarné. D'irréels vaisseaux cherchant à transformer nos vies et à faire de notre habitat le lit du capital.

Dans High Rise, Laing réalise que la tour d'immeuble qu'il considère comme sa maison est en réalité un « environnement construit, non pas pour les hommes mais pour leur absence ». Ces constructions ne sont pas conçues pour les gens, mais pour leur argent.

Credits


Texte : Tom Harrad