une brève histoire du travestissement, de 1880 à aujourd'hui

Sébastien Lifshitz a rassemblé plus de 200 clichés présentant des hommes et des femmes travestis, à la Galerie du Jour. Prises entre 1880 et 1980, ces images racontent l'histoire d'une marge et célèbrent sa mémoire.

par Micha Barban Dangerfield
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02 Novembre 2016, 1:15pm

L'exposition "Mauvais Genre" retrace l'histoire d'un troisième sexe, loin de la vision binaire que l'on assigne au genre. Sur plus de 200 clichés pris entre 1880 et 1980, des hommes et des femmes posent dans un geste transgressif : celui de revêtir les attributs vestimentaires et de s'approprier les attitudes du sexe opposé. Condamnés au secret, des travestis paradent cachés derrière les rideaux épais d'un cabaret, dans une chambre isolée ou lors de rassemblements universitaires féministes. Le travestissement apparait alors comme l'aveu d'une homosexualité diffamée, la revendication d'un pouvoir féminin ou la simple déclaration d'une liberté identitaire. Le cinéaste et commissaire d'exposition Sébastien Lifshitz a tout au long de sa vie rassemblé ces images secrètes, chinées aux puces, avant de les déchiffrer et les exposer pour composer la mémoire d'une communauté et d'une révolte douce que l'Histoire, par opération de tri, a pris pour habitude d'omettre. Dans un communiqué, Lifshitz confiait : "J'ai toujours été intéressé par les discours de la marge, ceux qui s'écrivent sur les bords de l'Histoire, loin du pouvoir moral, politique ou social, loin de toute norme du regard". Déjà, dans son merveilleux film les Invisibles sorti en 2012, Sébastien Lipshitz célébrait l'amour, le vrai, l'autre. Nous l'avons rencontré à l'occasion de sa nouvelle exposition à la Galerie du Jour pour parler de travestissement, de mémoire et de transgression. 

On vous connaît au cinéma et là on vous retrouve en commissaire d'expo photo. Est-ce que vous pouvez me parler de votre passion pour la photo et l'image ?
En fait je ne viens pas du monde du cinéma. J'ai fait des études d'histoire de l'art à l'école du Louvre et je me suis spécialisé en art contemporain et en photographie. Depuis que je suis enfant, la photo est une sorte d'obsession. Je pense que c'est très lié à mes parents, à ma mère en particulier, qui avait l'obsession de nous prendre tout le temps en photo. Il y en avait partout à la maison, des albums, des grands tirages de nous... J'ai pris goût à cette présence photographique quotidienne, qui envahissait toute la maison. J'ai perdu un frère, qui était né juste avant moi, et ma mère me parlait de lui à travers les photos. Elles me prouvaient et continuaient son existence d'une certaine façon. Très tôt, j'ai développé ce rapport assez obsessionnel à la photo, à la trace. Ça m'obsédait, de savoir comment c'était avant. Quelle était la vie des morts, quand ils étaient vivants. Comment ils vivaient, où ils vivaient. Plus l'image était ancienne, plus mon émotion était forte. La peinture était une interprétation du réel, mais elle n'avait pas valeur de preuve. Alors que la photo était véritablement une espèce de trace archéologique du temps.

Pourquoi vous intéresser au travestissement, à ces hommes qui deviennent femmes et ces femmes qui deviennent hommes ?
Au début je n'avais pas du tout l'intention de faire une collection. Depuis que je suis ado je vais aux puces et je ramène à la maison des images, des vieilles revues, que je trouve pour trois fois rien. Je collecte des choses que j'aime. Mais sans trop y penser. J'aime simplement revenir avec des petits trésors. Mais le volume est devenu tel que j'ai commencé à voir ça comme une collection. Dans cette collection, il y avait toute sorte d'images : des photos d'acteurs hollywoodiens ou français, des photos de paysages, des photos de famille. C'était un grand bordel réuni dans une même boîte. Et j'ai commencé à classifier et à regarder un peu mieux ces images.Dans ce grand ensemble, il y avait des images où il y avait de l'homosexualité intime et des images où il y avait du travestissement. Pour moi c'était un peu comme des images interdites. Presque des images miraculeuses, parce que moi, ce que je me racontais, c'est que quand on était homosexuel dans le passé, on ne prenait pas d'images du tout, pour éviter d'être identifié comme tel ; que l'anonymat et la discrétion étaient de mise. Donc quand je trouvais ce type d'images, j'étais fasciné, j'avais l'impression d'entrer dans des vies clandestines, secrètes et je pense que l'adolescent homosexuel que j'étais se retrouvait face à des images qui l'interrogeaient sur sa propre identité, encore en construction. Au bout d'un moment, vu le volume de photographies que j'avais, je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une collection.

Comment avez-vous déchiffré cette collection ?
À l'intérieur de cette collection, j'ai commencé à faire des boîtes. Il y avait une boîte homosexualité, paysages... et une boîte travestissement. À l'intérieur du travestissement, en regardant toutes les images que je collectais, je retrouvais là encore des sous-catégories. J'ai commencé de manière très intuitive alors que je n'avais aucune connaissance du sujet. Comme tout le monde quand on parlait de travestissement, j'avais en tête le cliché unique d'un homme habillé en femme dans un cabaret. Point barre. Très vite, avec les photos que je collectais, je me suis rendu compte qu'il y avait des usages beaucoup plus divers. Ensuite je me suis mis à enquêter et à essayer de me documenter sur ces pratiques et c'est là que je suis devenu une sorte d'apprenti historien, apprenti sociologue. Je me suis amusé à documenter ces images, à leur donner une source. Au départ, toutes ces photos étaient totalement énigmatiques puisque je les ai trouvées dans des cartons pourris. Elles me sont arrivées sans aucune information. Je n'avais aucun contexte pour les comprendre. C'est ce travail-là qu'il a fallu faire au cours des années.

Où avez-vous trouvé ces informations ?
Je vais donner des exemples précis. À un moment je me suis rendu compte que je trouvais très régulièrement - sur internet - des images de groupes de femmes entre 1890 et 1920, jeunes, qui se réunissaient, soit dans des campus, des intérieurs, soit chez l'une ou chez l'autre... Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit souvent d'étudiantes ou de filles qui ont terminé l'université et qui se retrouvent. Et pour marquer ces retrouvailles, elles se mettent toutes en habits d'homme. Et elles posent de manière amusée mais aussi revendicatrice dans ces tenues. Il y a quelque chose de l'ordre de la fête, mais en même temps elles ont cette volonté de toutes s'habiller pareil. Elles choisissent le costume et tous les accessoires masculins qui vont avec : la cravate, le chapeau, la canne, le cigare, etc. En gros ce qui à l'époque est considéré comme une transgression, une attitude provocatrice, voire vulgaire. Et on sent qu'il y a une joie de transgresser, et peut-être de revendiquer quelque chose. On voit bien qu'il y a un courant féministe aux États-Unis, qui passe par l'université, et dont probablement ces jeunes filles sont très imprégnées. J'aime beaucoup ce mélange de jeu et de provocation, avec ce désir de réappropriation de l'habit des hommes.

C'est intéressant, dans ce cas, qu'il faille se réapproprier le pouvoir de l'homme pour en avoir un en tant que femme...
Évidemment chez les femmes, ce travestissement était plus toléré, puisque l'on considérait que dans le fond, l'identification à l'homme allait de soi. C'était le sexe fort, le beau sexe. D'une certaine manière, les hommes comprenaient qu'elles aient ce désir d'être des hommes, même si on les ramenait quand même au fait qu'elles ne soient "que" des femmes. Alors que le geste d'un homme mettant une robe de femme, était beaucoup plus transgressif et violent, parce qu'il y avait le sentiment d'une dégradation, d'une régression. Un homme ne pouvait pas quitter tout ce qui faisait de lui un homme - c'était impensable. D'ailleurs, le vestiaire féminin étant beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus riche en termes de transformations possibles ; évidemment les travestis ont pu s'en donner à coeur joie. Mais les images étaient d'autant plus choquantes. Parce qu'il y a une amélioration d'un côté et une dégradation de l'autre.

Justement, entre ces deux pratiques, est-ce que le travestissement féminin est envisagé à ce moment-là comme une revendication identitaire ; et l'inverse comme une orientation sexuelle ? Est-ce qu'on faisait un amalgame entre travestissement masculin et homosexualité ?
Je me base sur des images qui restent pour beaucoup des énigmes. Elles me posent des questions et je n'ai absolument pas la réponse sur les histoires qu'elles recouvrent. Mais, quand on les regarde et qu'on les analyse une par une, on voit qu'il y a des distinctions à faire. Et notamment sur des images d'hommes habillés en femmes, on voit bien qu'il y en a où l'on est dans le jeu et le déguisement, et d'autres où c'est autre chose. La question c'est, comment nommer cette autre chose ? Qu'est-ce qu'elle recouvre ? Là je dirais qu'on est face à l'interprétation. Est-ce qu'on est dans des revendications pré-transsexuelles d'hommes ? Peut-être... Est-ce qu'on est dans des revendications d'homosexualité ? Est-ce qu'on est avec des hommes qui ont des pratiques fétichistes qui ne sont pas du tout homosexuels mais qui ont un rapport sexuel au vêtement féminin ? On peut décliner plein de possibles sur l'interprétation de ces images. La première séquence qui ouvre l'expo s'appelle "L'apparition des Fées" - un ensemble d'images d'hommes qui regardent la caméra de façon assez énigmatique. On voit qu'on n'est pas dans le déguisement, qu'il s'agit d'autre chose, on ne sait trop quoi. Il y a quelque chose qui a à voir avec l'identité, peut-être la sexualité, peut-être des pratiques qui ne se disent pas à cette époque-là...

Dans ces images, on passe du travestissement très caricatural (des attributs féminins ou masculins) à quelque chose de bien plus sobre. Quelles étaient les différentes pratiques du travestissement ?
Il y a un travestissement qui est intégré dans le quotidien - qui n'est plus dans des intérieurs, dans les salons, les chambres. Par exemple, j'ai trouvé un ensemble d'images, qu'on a identifié comme venants de la banlieue de Washington. C'est un groupe d'hommes qui ont comme pratique de se retrouver chez les uns et les autres. Ils achètent des robes, on suppose par correspondance. Et ils font des soirées où ils se travestissent, en mettant ces robes, et ils se les passent les uns aux autres. Ils prennent des poses extrêmement traditionnelles. Les modèles d'identification ne sont pas du tout flamboyants. Ce n'est pas la femme fatale. Le modèle d'identification est presque celui de la bourgeoise un peu mémère, convenable ; la femme qu'on voit dans Life Magazine et à laquelle on veut ressembler. Presque des modèles réactionnaires. Comme si ces hommes voulaient ressembler à la femme d'à côté, la femme bien sous tout rapport. C'est assez étonnant. On n'est pas du tout dans l'image du travesti flamboyant, burlesque... On est dans le quotidien le plus banal. Moi ce que ça me raconte c'est que, probablement, ces hommes expriment une forme de transsexualité qui n'existe pas encore - ils ont besoin de fabriquer des images fétiches qui expriment ce qu'ils éprouvent au plus profond d'eux-mêmes mais qu'ils ne peuvent vivre que l'espace d'une soirée. Et ce qu'il y a de plus étonnant c'est que j'ai pu trouver ces photos. Normalement elles auraient dû être détruites. La plupart du temps, quand ces gens mourraient, les familles détruisaient les images ou eux-mêmes les détruisaient avant de mourir.

Cette condamnation au secret, on la retrouve dans votre choix de rassembler essentiellement des photos amateur aussi, non ?
On est plutôt dans ce qu'on appelle la photographie vernaculaire. À la fois de la pratique amateur et de la pratique semi-professionnelle : par exemple la série sur les transformistes, qui sont des comédiens qui se donnaient dans des cafés-concerts, des music-halls ou des cabarets. Eux, menaient des numéros de travestis. Il y avait à la fois des hommes et femmes. La publicité de genre de shows était interdite dans la presse. Ils étaient considérés comme dégradants, immoraux... Donc les promoteurs de ces spectacles fabriquaient des cartes photos, les ancêtres des flyers, pour en faire la publicité. On les voit en travestis, avec souvent une phrase d'accroche racontant la tradition du cabaret, du music-hall et du travesti. Il y a cette grande tradition du cabaret des années 1920 ; tout ce qui est avant-guerre. Mais le cabaret a commencé avant, et s'est même prolongé après-guerre. Aujourd'hui il est un peu tombé en désuétude, il n'a plus la place qu'il a pu avoir à l'époque. C'était une culture très underground, interlope, construisant une communauté aux pratiques sexuelles très diverses. Après-guerre, les cabarets de travestis, particulièrement en France, ont été une sorte de refuge pour les futurs transsexuels. Bambi et Coccinelle ont été les premières transsexuelles en France et ont commencé leur traitement hormonal au tout début des années 1950, quand les hormones étaient en vente libre dans les pharmacies. Elles ont commencé à se transformer et à exprimer leur désir d'être pleinement des femmes. Et ça a été compliqué. Au sein même des cabarets, les travestis considéraient qu'elles leur faisaient une concurrence déloyale, puisque les hormones les aidaient à avoir des corps beaucoup plus parfaits, beaucoup plus crédibles en tant que femmes. Alors qu'eux ne pouvaient exister en tant que femmes que le temps d'un numéro, avant de revenir à leur identité masculine. Certains étaient mariés, avaient des enfants...Donc ce n'est pas du tout ce qu'on peut imaginer. Beaucoup des travestis qui se produisaient dans les cabarets n'étaient pas homosexuels. Parfois ils avaient des vies très traditionnelles. C'est très étonnant, tous ces arrières mondes qui existent derrière ces images. Toutes les vies qui ne sont pas forcément celles qu'on imagine.

J'ai aussi l'impression qu'il y a eu une évolution à deux vitesses du travestissement. Le travestissement féminin reste plus rare par la suite.
Il y a eu beaucoup de bals homosexuels à Paris dans l'entre-deux-guerres. Il y avait déjà cette pratique du travestissement. Il y a ce bal du Magic City, qu'on appelait aussi le Bal des Tantes. Il y avait toute une faune du show-business, d'homosexuels, de lesbiennes, de travelos... Un joyeux mélange. Le bal était assez médiatisé, c'était un événement de curiosité. Il y avait aussi des bals populaires où le travestissement pouvait se jouer. Plus chez les femmes. Et il y avait évidemment des cabarets ou des bars lesbiens où le travestissement se pratiquait chez les femmes ; ça a toujours existé. Beaucoup de femmes essayaient de braver l'interdit. Il y a des femmes comme Vesta Tilley qu'on apercevait dans des cabarets et dans des films muets, et qui a passé sa vie à se travestir en homme. Et puis il y a eu d'autres femmes illustres comme Georges Sand qui revendiquaient une nouvelle identité en se travestissant. La mode a fini par récupérer ce geste transgressif et le répandre dans la société pour enfin le normaliser.

Quel a été le rôle de la mode dans l'évolution historique et symbolique du travestissement ?
À partir des années 1960, mettre un pantalon quand on est une femme n'est plus un geste considéré comme transgressif. Une des séries présentées dans l'expo, "Les Garçonnes" s'arrête naturellement dans les années 1960, car après ça, le pantalon, les attributs vestimentaires masculins portés par des femmes sont de plus en plus courants. Le port du pantalon chez les femmes n'a plus du tout de valeur même transgressive et revendicatrice. La mode s'est inspirée des pratiques populaires, de stars et de comédiennes mais aussi de mouvements plus clandestins. Elle a permis de "normaliser" la transgression du genre, surtout du côté des femmes.

La marge semble vous attirer, elle s'établit comme un prisme de lecture de la société chez vous …
Quand j'ai fait les Invisibles je me suis demandé "c'est quoi d'être un vieux pédé?" Pas de transmission, pas de traces et puis la culture homosexuelle se vit dans le jeunisme le plus total. Je voulais trouver des récits et des images mais c'était très compliqué. Alors oui, on va trouver des photos de Saint Laurent et Pierre Berger, Jean Cocteau et Jean Marais, qui sont un peu des exceptions. Par contre il y a peu d'images de monsieur tout le monde. Il fallait donc construire une mémoire. Il y a une histoire de l'homosexualité, de la transsexualité, de ces pratiques considérées comme "marginales" et qui n'ont pas encore eu le droit à une mémoire. Ce sont des pratiques qui sont passées du clandestin au secret, de la rue au cabaret et aux médias.

Justement, après ce travail de mémoire que vous avez mené, quel regard portez-vous aujourd'hui sur le travestissement ?
L'autre jour j'étais dans le métro et en face de moi il y avait un jeune de 25 ans environ. Il portait des lunettes fumées, un pull angora avec un motif léopard, échancré sur les épaules, un jean noir très serré - ses jambes ressemblaient à deux cigarettes - il avait des hauts talons, les cheveux courts. Il avait une allure incroyable. Les gens le regardaient à peine, il se fondait parfaitement dans le wagon du métro. J'ai trouvé cette scène fascinante. On ne pouvait pas dire s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, il était autre chose. Il incarnait un troisième sexe. J'ai admiré la banalité de sa présence au sein des autres. Il ne semblait pas y avoir d'hostilité. Je ne suis pas sûr que ce soit comme ça tous les jours et partout. On vit quand même dans une période difficile. Mais ce garçon était un futur. Et il était très beau.

Du coup, vous pensez que d'une certaine façon, le travestissement est en train d'aboutir avec l'effacement des genres ?
Les femmes ont complètement intégré la masculinisation de leur comportement. Pour les hommes, c'est une autre histoire. Pour un homme, se féminiser, c'est encore se dégrader. Les mentalités nous renvoient encore à ce sentiment au mieux de trouble et pire de haine et de rejet. Les femmes, elles, ont gagné une forme d'égalité grâce au travestissement même s'il y a encore du boulot. La masculinisation des apparences est un acquis pour les femmes. Les hommes n'en sont pas encore là. 

Découvrez "Mauvais Genre" du 4 novembre au 17 décembre 2016 à la Galerie du Jour à Paris. Un portfolio en édition limitée (25 exemplaires numérotés) paraitra à l'occasion de l'exposition.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield