à milan, la mode italienne ne connait pas la crise

La fashion week de Milan vient de se terminer et la crise a rarement semblé aussi lointaine et inoffensive. Les grandes familles italiennes ne laisseront pas la mode décliner, encore moins leur pays.

par Sophie Abriat, Micha Barban Dangerfield, et Tess Lochanski
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28 Février 2017, 12:25pm

Tandis que le monde peine à garder sa trajectoire circulaire et se demande à quand est prévue sa fin, l'Italie banquète. Là-bas, la mode a rarement été aussi hermétique, intouchable et robuste. Et pour ne surtout pas laisser paraître l'ombre d'un potentiel déclin, les dorures et les robes rouges flamboyantes des femmes font diversion. La crise ne passera pas les Alpes - hors de question - le nord de l'Italie et ses grandes familles résisteront. En fond sonore, ce sont les verres qui trinquent, les rires des jeunes filles et le chant de Mirella Freni qui couvre le bruit de la menace. Cette saison, la mode italienne s'impose comme la promesse sereine que tout va bien se passer. Une légèreté avertie qui fait fantasmer le reste de l'Europe - celle qui vit la mode comme l'accomplissement matériel d'une conscience, une posture. À Milan la jeunesse ne manifestait pas ses craintes, ce sont les anciennes générations qui se chargeaient de rassurer. Du coup, bizarrement, on se sentait bien, en sécurité, même si les soupapes pouvaient lâcher à tout moment. De Gucci à Dolce & Gabbana en passant par Missoni, personne ne semblait s'inquiéter. 

Gucci, qu'est ce qu'on va faire de tout ce futur ?

Le travail d'Alessandro Michele pour Gucci est une grille de lecture du monde. Tissée, embobinée, brodée, piquée de sequins, d'abeilles et de serpents. Une grille comme un tissu traversé, imbibé de son univers. Jamais son univers n'a été aussi puissamment énoncé qu'à l'occasion de ce premier défilé mêlant l'homme et la femme. 119 silhouettes totales, des collants imprimés aux cornes de nez retournées en passant par les bâtons de sorciers. Sur le feuillet du défilé, est mentionné le mythologique Ourodos, un serpent qui se mord la queue. Pour le meilleur. Gucci aujourd'hui, c'est un monde qui embrasse son absurdité. Un sisyphe, heureux.

Madame Fendi

C'est sans doute parce que Karl Lagerfeld n'aime jamais faire comme tout le monde que, justement, cette saison, il a rangé Fendi à sa place. Celle de Rome, des grandes dames et de la fourrure. Pour signifier clairement tout ça « 1925 », l'année de la fondation de la maison, a été apposée un peu partout sur les ceintues, les bottes, les cuirs. Tout sauf l'habituel conte de fées pop psychédélique qu'il raconte souvent avec Silvia Fendi. Non, cette saison, c'est un retour à la femme un brin réac en apparence. Pourtant, quand on cherche, on trouve : c'est une parodie de Fendi et derrière, comme toujours avec Lagerfeld, l'ironie qui fait mal, l'ironie qui dit l'état du monde et de ses hypocrisies. Les cyniques n'ont jamais été idéalistes. Et surtout pas Karl. 

Le groove d'Emilio Pucci

C'est la rencontre entre Austin Power et Monica Vitti, la déjante anglaise caressée par l'élégance italienne. Chez Pucci, Massimo Giorgetti s'éclate et fait fusionner les registres pop du monde entier. On ne regarde surtout pas sur les côtés, on trace dans un tunnel psychédélique, vers un monde où le surmoi n'existe pas. Du coup tout est permis : des franges sans fin, des imprimés cachemire zoomés, des kaftans sixties, des compositions fluo qui clashent entre elles. La quoi ? La « crise »? Non je ne vois pas. Je vous ressers un verre ? 

Prada, Barbarella et Fellini : nous y revoilà !

« C'est La cité des femmes de Fellini. Pas pour le contenu, mais pour le titre » a expliqué Miuccia Prada backstage avec l'une de ses phrases pirouettes dont elle seule a le secret. Ce serait donc un défilé sur les femmes, le féminisme. Celui de Miuccia, de la fin des années 1960 et du début des années 1970 qui semble devoir, encore, être remis sur le tapis. Sauf qu'à la sobriété de ce féminisme-là, Miuccia Prada oppose une ostentation, un déploiement de matières, de couleurs et de formes à l'encontre de tous les préceptes de rigueur jamais énoncés. Le futur sera féminin, féministe et chatoyant. Les filles porteront des plumes d'autruche, du rouge à lèvres et des grandes robes rouges en fourrure. Elles seront belles à en mourir et elles sauveront le monde. Habillées en Prada. Bah oui !

Le tri sélectif de Moschino

L'obsolescence programmée n'existe pas dans le luxe. En tout cas pas chez Moschino où « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Des colis estampés « fragile », des boîtes de lingettes pour bébé converties en chapeau, du papier  bulles ajusté en robe bouffante - ON NE JETTE RIEN ! Par contre on ne trie pas tout, surtout pas les signes - faites qu'ils pleuvent. Les couvercles de poubelles se portent sur la tête tout comme les vieux chandeliers baroques de mamie, les rideaux s'enroulent autour des mannequins et les sacs en papier des magasins Moschino sont directement scotchés à la taille des filles. Jeremy Scott himself nous a fait l'honneur d'un caméo - un chouya plus sobre que son défilé mais non sans message - présentant un t-shirt sur lequel on pouvait lire « couture is an attitude » d'un côté et « it's not a price point » de l'autre. Ne triez pas vos déchets, portez-les. 

Diesel Black Gold, des armures et de l'amour

C'est Games of Thrones transposé dans les années 1990. Jon snow y est incarné par Kurt Cobain qui joue de la viole de gambe le regard planté sur ses souliers plein trous. Le créateur à la tête de la marque, Andreas Melbostad, invoque les temps où les pop stars faisaient du rock et scandaient leur militantisme en jean déchirés et vestes de cuir. « Make love not walls », voilà le nouveau slogan de la marque. Et pour l'incarner, les filles portent des tops façon armures de cuir, des mailles généreuses, des peaux retournées par-dessus de longues robes tabliers. Les corps étaient donc couverts (et ouais « winter is coming ») et les silhouettes projetaient une féminité robuste, incassable. La crise ne passera pas. 

Un vestiaire grand écart chez Emporio Armani

Le concours du défilé le plus long de la Fashion Week de Milan est remporté par… Gucci avec 119 looks contre 104 pour Emporio Armani. Working girl en jupe à pois mi-mollet fendue mi-cuisse; diva en lunettes papillon, cape en duvet et sac plaqué contre la poitrine; apprentie modeuse en collants blancs et jupe PVC transparente; BCBG en béret, pantalon de velours et mocassins aux pieds; preppy girl en chaussettes hautes, jambes nues et robe ourlet rouge; disco girl avec gilet sans manches à gros sequins; glamour en robes à franges : la femme Emporio Armani peut tout porter. Résultat ? Un vestiaire qui fait le grand écart. Côté couleurs, du noir et blanc en majorité, éclairé par des touches de vermeil et de rose flash

Le punk italien a une marraine, elle s'appelle Donatella

Qu'on le veuille ou non, Donatella est une punk. À Londres déjà, l'index et l'auriculaire tout droits dressés dans les airs, la créatrice célébrait l'Angleterre des contre-cultures pour Versus. Un univers qu'elle adore. Elle épie les nouvelles générations qui se chargent de reprendre le flambeau avec beaucoup d'amour (et d'envie) et quand tout ce nouveau monde défile devant ses yeux excités, elle joint ses mains baguées et crie « how fantastic ! » en sautillant. Son show automne/hiver 2017 était lui aussi fantastique. Sur une techno industrielle, il y avait des thèmes tout cuir zippés, des jupes fendues, des costumes oversized pour laisser la place aux mouvements, des logos criards, le tout assagi par des robes ajustées qui magnifient les lignes des filles. Pas de bile à se faire, si la crise parvient à traverser les plaines du nord de l'Italie, la matriarche Donatella a prévu de la combattre avec style. 

La sobriété est-européenne de Situationist

À Milan l'étreinte des verres en crystal fait cling-cling, les filles rient à pleine bouche, le monde est foufou et la crise n'existe que lorsqu'on la regarde au loin. Une folie douce suspendue le temps du show Situationist, la nouvelle marque géorgienne créée en 2015 par Irakli Rusadze et Davit Giorgadze. Une aura déconstructiviste guide la vision du duo est-européen, plaçant directement la marque dans le sillon du mouvement Vetements. Loin des palazzi, c'est le béton qui résonne avec des lignes simples et longues, des monochromes et du cuir. Quand l'Est s'invite à Milan, c'est une autre Europe qui se révèle, plus grave, moins frivole mais toute aussi puissante. 

Bottega Veneta vise Hollywood

Joan Smalls dans une longue robe grise scintillante recouverte d'une cape aux épaules en pointe ou Binx Walton dans une robe sirène top corset aux reflets dorés : cette saison, le défilé Bottega Veneta a des allures de tapis rouges. Collants plumetis, pochette entre les doigts, longs gants en cuir, épaules recouvertes de fourrure, manteaux cintrés: Tomas Maier a sorti le grand jeu. Un jeu glamour chic façon années 40. À la campagne, la femme Bottega Veneta portera un jodhpur hanches bouffantes assorti à un pull en maille manches gigot. Le chic en toutes circonstances.

Les lignes éternelles de Missoni

Missoni c'est la voix chuchotée de la bohème italienne. Saison après saison, la maison familiale continue de distiller avec rareté et précision des bribes de son univers - à qui veut bien l'entendre. Jamais les mailles, les zig zags et les rayures ne les quittent ; c'est une discrétion sûre dans un paysage tapageur. Alors quand ils parlent d'autre chose que de leur univers, c'est signe que les temps sont graves. Élégants jusqu'au bout de toutes leurs rayures, jamais les Missoni ne s'essaieraient à prendre la parole s'ils n'étaient pas profondément concernés, et engagés. Ça a pris la forme d'un bonnet pussy rose en maille. Et c'est exactement ce qu'on avait besoin d'entendre. 

Soft Power dressing chez Jil Sander

Quand elle avance dans son ensemble en cuir noir veste carrure XXL et pantalon cropped, avec un simple col cheminée blanc qui dépasse, la fille Jil Sander, le regard droit devant, semble inarrêtable. Rodolfo Paglialunga propose ici un power dressing discret mais efficace, dans la tradition minimaliste de la maison. Tout est question de proportions et de coupes pour le créateur italien. Les robes fluides longueur mi-mollet - c'est décidément la longueur de la saison - tombent parfaitement bien. Les épaules sont larges aux coupes arrondies façon Cristóbal Balenciaga, la taille cintrée, les manteaux en duvet façon bouclier. À cela s'ajoutent un ensemble top et jupe matelassé comme une armure et des robes en lurex pour une touche plus féminine. Pas d'imprimé mais des looks monochromes : cuivre, cerise, pervenche, marron glacé. 

Un air de Club kids chez Marni

Avec pour mission de ne pas décevoir les fans de la maison, Francesco Risso succède à Consuelo Castiglioni, le fondateur et directeur artistique de la marque depuis 20 ans. L'excentricité du créateur, déjà perceptible lors de son premier défilé homme en janvier dernier, continue son envol. Veste/pantalon en maille boulochée jaune poussin, manteau bleu électrique en nylon aux épaules arrondies, cascade de fourrures - ensemble peluche bleu ciel, manteau bibendum longs poils rose, veste bi-matière corps chevelu et manches en mouton retourné zébré - robes façon papier bulle ornées de sequins : Milan a trouvé en Francesco Risso le grain de folie qui lui manquait.

La famille Dolce & Gabbana parade 

Le défilé de la maison italienne ressemblait grandement à une parade. Il y avait des cousines, des soeurs, des beaux-frères, des enfants et tous dégageaient comme un air royal. Les filles, nécessairement couronnées, présentaient une féminité duale, souveraine ou matriarcale - au choix. Ici encore une fois la crise n'est qu'une notion lointaine. Dolce & Gabbana a invité plusieurs centaines de clients, de célébrités et de it-girl à prendre part au défilé, sur le podium ou en gradins pour marquer le coup en grands coups de posts Instagram. La maison adore s'entourer de son monde, vanter ses ouailles et ouvrir sa grande famille internationale mais viscéralement romaine. C'est l'Italie du Nord qui reçoit pour célébrer ses aïeuls et sa descendance, une longue ligne continue de dignitaires qui vaincra toujours la crise à coup de longues robes ornementées et de boucles d'oreilles sculptées or. 

MSGM se Lynchise

Twin Peaks, la série star de David Lynch du début des années 90, sera de retour sur les écrans cette année. Massimo Giorgetti a décidé de célébrer ce grand come-back en partant à la recherche de Laura Palmer: imprimés forêt hantée, teddys portés sur des jupes en tulle, robe à frous-frous sur collants blancs, impressions rose bleue de Lil the dancer, boots à carreaux noirs et blancs (rappelant le sol en zig-zag de la Black Lodge). Des couleurs acides, des fourrures pop, des pulls à franges tricolores, des ensembles tailleur vert anis, bleu électrique ou rouge piment : l'univers MSGM est aussi fantasque et fantastique que celui de David Lynch. 

Credits


Texte : Sophie Abriat, Micha Barban-Dangerfield et Tess Lochanski
Photos : Mitchell Sams