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ce qu'il faut retenir de la fashion week homme de paris

Mini-shorts, chaussettes-claquettes, grand luxe et patchwork disco : de Hermès à Kenzo en passant par Rick Owens, chacun allait bon train pour concrétiser une nouvelle masculinité. i-D a sélectionné les immanquables de cette saison.

Sophie Abriat

Y/Project désaxe la mode

Glenn Martens tord les pièces, les désaxe et les démonte. À chaque passage c'est comme une renaissance. Les chemises ont des sur-manches, les vestes sont sur-carrurées, le slim en jean est retroussé en corsaire, les parkas ont quatre bras, les cuissardes se recroquevillent en zigzags… Les doublures se nouent sur le devant, les tailles sont en surdose. Pièce phare : un bomber en nylon dont les manches froncées à l'extrême se transforment en carapace façon couture. On est propulsé dans un autre monde, celui d'un artiste des volumes qui ne fait rien comme les autres. Un artiste qui s'applique à casser méticuleusement tout ce qu'on projette habituellement sur un vêtement. Y/Project est nominé pour le Grand Prix de l'ANDAM. Réponse vendredi.

Lemaire, esthète du vêtement

Sous une verrière de la rue Lacépède à deux pas du Jardin des Plantes, l'air vibre de chaleur. Quelques ventilateurs ont été ajoutés à la dernière minute, les éventails s'agitent de tous les côtés. Les boys Lemaire dans leur pardessus et petites bottes blanches défilent, impassibles, impeccables. Il y a deux catégories de marque : celles qui font de la mode et celles qui font des vêtements. Lemaire se situe dans la seconde catégorie, catégorie que Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran transcendent avec facilité. Ce sont deux esthètes du vêtement : le geste est précis, direct, pur et la palette de couleurs - gris, marine, orange rosé, bleu canard tamisé, beige poudré, framboise flash - parfaitement maîtrisée.

Dior retaille ses costumes

À chaque saison Kris Van Assche re-sacre le costume. Il fait bouger ses lignes - forcément - pour en faire une constante, une variation sur le même thème. Pour cette nouvelle saison, il le taille encore un peu plus fort : les biais suivent les contours du corps de très près, les ensembles sont pincés - un peu comme des robes. Celles que l'on retrouvait accrochées aux tailles des premières mannequins de Dior, il y a 70 ans, quand le créateur éponyme faisait chuchoter la mode avec son « New Look » qu'il définissait comme « le retour à un idéal de bonheur civilisé. ». Le bonheur s'échappait aussi des shorts courts qui ponctuent cette nouvelle collection. La jambe masculine aura été largement sexualisée cette année (ou infantilisée ?) - comme le signe d'une virilité douce et juvénile. Dior habille l'homme éphèbe, encore un peu garçon, et le décore de cocardes et greffons. 

Rick Owens tombe la veste

Les mannequins tombent du ciel sur fond de I Need a Freak de Sexual Harrassment. Une gigantesque structure en forme d'échafaudage a été dressée à l'extérieur du palais de Tokyo. Les paroles « In these time of hate and pain / We need a remedy to take us from the pain » tombent à pic. Rick Owens désenveloppe les drapés, lianes de tissus et cascades de doudounes auxquels il nous avait habitués ces derniers temps. Avalanche de torses nus, vestes tronquées à l'épaule laissant apparaître les épaulettes en mousse, micro-shorts, manches transparentes, tops en jersey ajourés : les corps sont exposés mais toujours vulnérables. Ils sont gonflés de gros sacs portés autour de la taille comme des gardes du corps.

Etudes <3 P.A.R.I.S

Ça, c'est Paris, P.A.R.I.S. Taxi Girl sur le dos, la RATP sur les rayures et la tour Eiffel sur le cœur, ceux qui ont longtemps fait des étoiles européennes leur signe distinctif ont rendu un vibrant hommage à la capitale française entre les plaques de béton de la Philharmonie. Cocorico. En toile de fond, les structures métalliques rouges du Parc de la Villette ressuscitent le Paris des années 1980 : défoncé, tapageur, rêveur et brailleur. Un décor parfait pour présenter la première collection féminine du collectif et asseoir encore une fois cette folie douce ultra contrôlée à la française.

Hermès, le luxe à l'état pur

Il y a toujours chez Hermès, comme un laisser aller. Un luxe si sûr de lui et de ses fondations qu'il peut s'incliner, se pencher, s'avachir pour gouter parfois à la légèreté. Celle du vent et du temps qui file. Les coutures apparentes, une nouvelle matière qui brille aussi légère qu'une brise. Hermès ne change pas, Hermès fait des variations. Et si c'était ça, le luxe ?

Yohji Yamamoto, « too old to die »

Sur fond sonore Moanin' d'Art Blakey & the Jazz Messengers, une série de perfectos dévalent la piste - framboise, turquoise, bleu ciel. Yohji Yamamoto imagine des vêtements comme des armures pour nous protéger des regards non désirés. Ce sont des visages de femmes qu'il applique au dos de ses perfectos colorés - des représentations de l'artiste Eiko Koike - ou sur de longues tuniques vaporeuses - autoportraits de Suzume Uchida. Des inscriptions en japonais et en anglais « Too old to die » « I'm gifted », « Give me one more chance », « I don't just want any soft touch » parsèment ses créations. Du velours dévoré, des éclats de peinture sur des costumes, des graffitis rouges et blancs, des coups de crayon, pour une collection picturale et très poétique.

Dries Van Noten chez Libé

C'est dans les anciens locaux de Libération, au milieu d'anciens dossiers et de vieux ordis, sur fond de moquette grise, que Dries Van Noten a choisi de faire défiler un mini nuancier Pantone : couleurs café, moutarde, olive, saumon, aubergine, cèpe des bois, kaki, poire. Les mannequins défilent devant nos yeux comme un paysage. La seconde partie du défilé multiplie les superpositions d'imprimés : carreaux, losanges, fleurs etc. La patte Dries est toujours désirable, toujours raffinée. De la flamboyance dans la normalité. Le duo shorts-chaussettes est couplé à des claquettes ou à des boots, au choix.

Ami voit la vie en rose 

C'était la rencontre d'un Paris baudelairien et de la décennie 50 des Amériques. La déclaration d'une utopie passée commune. Et d'une certaine masculinité aussi - légère et rêveuse. Cette saison, Ami détaille comme à son habitude, un parisianisme élégant et transporté, y apposant quelques touches ironiquement modernes : la tendance chaussettes/claquettes s'est fièrement exposée sur le podium, raffinée par des pantalons épais avec de grands revers sur les chevilles. Sous les cabats de sorbonnards on retrouve des imprimés hawaïens façon Californie. Le denim se porte en double, carré et baggy. Le tout, déroulé sur un parterre rose fuchsia. C'est Little Richard qui chante La Vie en Rose

Kenzo célèbre l'Asie

Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire aujourd'hui pour épater un public qu'on dit émoussé ? Pour sa mise en scène Kenzo a vu les choses en grand : musique live et acrobates pendus à des élastiques qui se balancent sur la façade du lycée Camille Sée. Humberto Leon et Carol Lim célèbrent l'Asie et ont casté 83 mannequins asiatiques pour l'occasion. La collection s'est inspirée de deux figures japonaises : Ryuichi Sakamoto, pionnier de la musique électronique qui a composé entre autres la bande originale du film The Revenant et le mannequin Sayoko Yamaguchi, icône mode des années 70 et muse de Kenzo Takada. Une collection aux débuts rigoureux - costumes stricts 3 poches, 3 boutons - qui s'assouplit peu à peu vers plus de fluidité et de légèreté : couleurs pop, joggings fleuris, pulls poilus, ballerines aux pieds, le tout sous le regard de Kenzo Takada assis au premier rang.

Comme des garçons en mode disco

La piste est un dancefloor : les mannequins bougent sur le son du DJ Frédéric Sanchez vêtus de shorts baggy en sequins, Nike Air Max 180 aux pieds. De la fausse fourrure zébrée ou à pois orne le devant et le bas des manches des vestes. Les modèles sont presque tous patchworkés - les tissus à fleurs, à carreaux, rayés se télescopent et le mélange des textures s'accumule. Trois pièces ont été réalisées en collaboration avec l'artiste Mona Luison, qui réalise des poupées 3D en textile à la tête maléfique, ici accrochées sur les vestes. Ironiquement, la collection est intitulée « On The Inside Matters » (les vestes sont réversibles). Si la reine Rei Kawakubo a la pêche et qu'elle nous en fait profiter, alors ça veut dire que l'avenir s'éclaire un peu.

Paul Smith à la plage

Avec sa collection baptisée « Océan », Paul Smith est déjà parti en vacances. Sa valise est bien ficelée : cravate imprimé boîtes de thon en conserve, chemisettes inspiration hawaïenne (le designer se souvient des chemises aux couleurs vives qu'il achetait dans les années 70 à NYC et San Francisco pour sa boutique à Nottingham), espadrilles imprimées, couleurs inspirées de la faune et de la flore aquatiques : corail, jaune, rouge soutenu, vert bouteille. Les plagistes Paul Smith sont chics (tailoring coupé au cordeau) et joyeux (nonchalance assumée) : ce défilé est plein de good vibes.

Lanvin tend la main à l'avenir

Combinaison de travailleur couleur gris ciment sous un pardessus aubergine, pantalon en flanelle couplé à une parka en cuir ornée de poches à scratch, costume à carreaux sous lequel se glisse un teddy en matière technique vert flash, sangles, zips et autres capuches intégrées : Lucas Ossendrijver fusionne tailoring classique et workwear. Une collection écartelée entre la tradition et les nouveaux codes vestimentaires - plus streets, plus jeunes, plus libres. Des mini sculptures de main en pendentif ornent certains tops : Lucas Ossendrijver tend la main à ce monde nouveau qui s'ouvre dans lequel tout est à repenser, à faire, à inventer. Il n'y a pas d'avenir sans passé. 

Credits


Texte : Sophie Abriat