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La photographe Delphine Chanet passe son temps à shooter sa fille, ses copains et ses copines, comme les bandes de filles qu'elle caste à l'improviste, au détour d'une rue ou d'un skatepark. À travers ses photographies et sous le soleil du sud, la pré...

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avr. 12 2016, 11:25am

Delphine Chanet a gardé quelque chose de l'adolescence - une insouciance, une légèreté, une désinvolture peut-être. Photographe de mode et chouchoute du magazine Milk dont elle a signé les plus belles pages, c'est son travail personnel qui a retenu notre attention chez i-D. Exposé l'été dernier aux Rencontres de la Photographie d'Arles, on y retrouve des clichés de sa fille, ses copains et ses copines, et les bandes de filles qu'elle caste à l'improviste, au détour d'une rue ou d'un skatepark. Pourquoi cette fascination pour les (pré)adolescents ? "Parce qu'ils résistent inconsciemment aux normes de la société, qu'ils ne mentent pas avec leur corps," m'explique Delphine. C'est cette absence totale de contrôle qui l'émeut et la domine, elle aussi, lorsqu'elle les photographie. Comme elle, les filles et les garçons arpentent, sous son objectif, le monde et débordent du cadre en toute insouciance. À contre-courant de l'obscénité, du trash ou de la sur-exposition, Delphine pose un regard tout en douceur sur cette jeunesse à qui elle offre un espace pour jouer, s'extasier et lâcher prise. C'est peut-être pour cette raison que les ados de Delphine Chanet sont beaux - parce qu'ils sont simplement et indécemment libres. Rencontre. 

Tes photographies se concentrent essentiellement sur l'enfance et l'adolescence, comme tes modèles. Quels liens entretiens-tu avec ces périodes de ta vie ? Ta photographie est-elle nostalgique ?
Ma photographie appartient à ma jeunesse. L'enfance et l'adolescence sont des périodes qui me fascinent parce qu'elles sont capitales et essentielles dans la vie d'un homme ou d'une femme. Ce sont des moments qui durent toute la vie, dont on se souvient même adulte. C'est quelque chose de primitif, aussi. C'est l'instant présent. C'est ma fille de 16 ans qui a été le déclencheur de mon travail photographique. Je suis son évolution à travers mes photographies. Elle me fascine avec toutes ses contradictions. L'enfance, c'est les fondations de notre existence. Tu installes te obsessions, ce qui te déterminera pendant ta jeunesse. Et tu ne cesses de tourner autour, même lorsque tu raisonnes en adulte. Je ne me sens pas comme une enfant mais je rêve d'être dans cet état de candeur et de découverte qu'ont les enfants. Je me demande ce qu'ils ont en tête, ce qui les obsèdera jusqu'à ce qu'ils soient adultes.

Comment procèdes-tu lorsque tu shootes ? Donnes-tu des indications aux adolescents ? Les laisses-tu complètement libres ?
Bizarrement, je procède de la même façon pour toutes mes prises de vues, qu'elles soient personnelles ou professionnelles : je suis à la frontière du jeu. Je crée un dispositif scénique pour que les choses viennent à moi mais je leur laisse une réelle liberté d'action, de mouvement. Je les laisse agir. Je développe à partir de ce que je vois et je prends ce qui m'intéresse. C'est très intuitif, je fais confiance à chaque situation et je parviens toujours à capter un climat. L'extérieur me rend terriblement libre, je me sens beaucoup plus à vif qu'en studio. J'aime me perde, me fondre dans l'énergie de l'instant.

Tu appréhendes la féminité avec beaucoup de douceur, à travers tes photographies.
L'innocence d'une posture érotique, ni conscientisée ni calculée, m'émeut. Je trouve qu'il n'y a rien de plus beau chez une jeune femme que son abandon total à ce qui l'entoure. La retenue m'intéresse énormément, à l'inverse de ce que je vois beaucoup aujourd'hui, où tout est dévoilé en un instant. Je préfère l'anodin, l'allusion, l'effleurement. J'aime trouver quelque chose chez les adolescentes qu'elles n'ont pas cherché à me dévoiler mais qu'elles laissent échapper, presque malgré elles.

Les adolescentes posent différemment des jeunes filles et des enfants, sous ton objectif ?
Jusqu'à 14 ou 15 ans, les adolescentes ne sont pas encore uniformisées. Par exemple, les filles que j'ai photographiées à Marseille avaient entre 15 et 19 ans : et c'était très difficile pour moi, de parvenir à toutes les photographier avec la même spontanéité. Les plus grandes étaient beaucoup plus conscientes de ce qu'elles voulaient me donner, ce qu'elles voulaient que je vois d'elles. Elles étaient dans une tout autre séduction, celle qu'ont les jeunes femmes quand elles perdent un peu de leur candeur. Si je photographie, c'est aussi pour me défaire ce poids sociétal, du regard qui se pose sur nous au quotidien et qui nous oblige à nous fondre dans des moules : la photographie est un acte libérateur pour moi. J'aime photographier les gens quel que soit leur âge, mais je suis particulièrement touchée par les enfants et les jeunes ados. Parce qu'ils ne sont pas encore formatés, parce qu'ils résistent inconsciemment aux normes de la société. Ils ne mentent pas avec leur corps. C'est cette absence de contrôle qui m'intéresse : ils s'abandonnent facilement et sans doute est-ce dans l'abandon que nait la grâce. Je recherche la grâce.

L'adolescence est une période pleine de contradiction. Qu'est-ce qui, chez les adolescents, attire ton regard ?
Je suis fascinée par leur vitalité explosive. L'adolescence, c'est l'âge de la fragilité, du débordement des émotions. L'approche et la mise en confiance sont plus lentes, plus délicates aussi; Mais je n'ai jamais eu de problème à les photographier. Il m'arrive parfois de laisser de côté certaines ados, quand ils n'arrivent pas à s'oublier, à rentrer dans le jeu que je leur propose. L'humanité de mes modèles a beaucoup d'importance. Les adolescents que je photographie sont des personnages dont j'ai envie d'écouter les histoires, dont je veux comprendre la personnalité. Ce sont des adolescents auxquels je suis très attachée.

Le regard très doux et bienveillant que tu poses sur cette jeunesse est assez rare dans la photographie en ce moment. Tu aimes aller à contre-courant ?
Le contre-courant m'intéresse beaucoup. J'ai toujours été embarquée dans des territoires un peu délaissés. Je n'ai jamais eu envie de faire comme tout le monde et je respecte ma nature à travers mes photographies. C'est moi. Je suis un peu un mouton noir. Mon regard, sur la jeunesse, découle de cette posture personnelle.

Qu'est-ce qu'une femme photographe peut apporter à la représentation de la féminité d'après toi ?
Beaucoup de femmes aujourd'hui dans la photographie, parviennent à retranscrire une certaine beauté, une idée de la femme qui me plait énormément. Parce qu'elle diverge enfin de la vision commune, de la vision machiste et ultra-masculine qu'on a toujours privilégiée dans l'histoire. Je pense que la photographie a besoin des femmes, comme des hommes. Les femmes peuvent être très dures entre elles aussi, je ne pense pas que la misogynie ait un sexe. J'aime aussi les femmes extrêmement féminines, dans la séduction et qui s'assument, qui répondent à un certain désir masculin en toute conscience. L'affirmation d'une identité féminine est forcément belle, quelque qu'elle soit. Rien n'est binaire, tout est à construire pour les femmes - libres à elles de s'assumer et de sentir libres, comme elles l'entendent.

Credits


Photographie : Delphine Chanet
Texte : Malou Briand Rautenberg