l'industrie du divertissement a-t-elle vraiment servi le féminisme ?

Beyoncé, Taylor Swift ou Cara Delevingne ont propulsé le féminisme dans les rangs de la pop culture. Non plus perçu comme l’apanage de quelques femen ou radicales de première heure, la cause se popularise à vitesse grand V. Mais à la fin, que reste-t...

par Giselle Au-Nhien Nguyen
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30 Juin 2016, 8:05am

En 2014, Beyoncé s'élance sur scène lors de sa performance pour les MTV Video Music Awards devant un immense écran qui projette le mot suivant : FEMINIST. Aucun message caché derrière ces quelques lettres hautes de plus de deux mètres, fièrement offertes à un million de spectateurs du monde entier. Un mois plus tard, Emma Watson adressait à l'ONU, un discours politique sur l'égalité des sexes. La même année et sans doute animée par la gouaille de sa meilleure copine Lena Dunham, c'était au tour de Taylor Swift de s'emparer de ce concept, fiévreusement contemporain de rejoindre le mouvement et la lutte opérés par les figures pop de ce monde.

Ces quelques prises de parole publiques ont propulsé le féminisme dans les rangs de la pop culture. Non plus perçu comme l'apanage de quelques femen ou barbues radicales, le féminisme s'est popularisé à grands pas. Fait étonnant, leurs homologues masculins ont pour certains, suivi la marche : Mark Ruffalo puis Matt McGorry, l'acteur de la série désormais culte Orange is the New Black.

Que penser de la Beyoncification du féminisme en cours ? A-t-elle élevé et servi le débat ? Ou a-t-elle dilué le message pour mieux en extraire le symbolisme et l'histoire ? Quand le mot est synonyme de promesse de buzz au point qu'Elizabeth Badinter en fasse son affaire et s'auto-proclame 'féministe' tout en proférant des discours ultra-conservateurs, simplement à des fins politiques, que devient-il ?

Dans son ouvrage, We Were Feminists Once, Andi Zeisler lance le concept d'un nouveau féminisme "de marché." Une version fraichement naissante du mouvement qui entend moins démanteler un système patriarcal que transmettre un message optimiste, valorisant l'individu et son autonomisation.

"Le féminisme mondain est un concept lucratif qui peut se porter et se retirer comme une robe. Le terme 'féminisme' peut tout et rien dire : 'aime et respecte tes amies' comme 'aime les femmes pour montrer que tu as le choix', commente Andi dans son livre.

"Les médias et la pop culture peuvent être d'excellents médiums capables de rassembler les gens autour d'un même mouvement social. Mais il est primordial que la consommation et le marketing ne s'approprient pas l'action et le féminisme de marché encourage cette tendance dans bien des voies… Il ne remet en question ni le système ni le pouvoir en place. Le 'pouvoir' devient un attribut factice qu'on peut acheter à tous les coins de rue."

La commercialisation du féminisme est assez cynique en réalité : l'idéologie qui s'est batie sur le principe de mise à mort du système en place est aujourd'hui utilisée à des fins commerciales par ceux qui détiennent les ficelles de l'économie. Ce n'est si nouveau - les Spice Girls faisaient déjà des millions dans les années 1990 en célébrant le girl power à travers leurs refrains. En 2016, il est seulement devenu le business le plus lucratif du moment.

Il est partout. Sur les tee-shirts aux slogans 'This is what a feminist look like', lancés en 2014 par le magazine Elle et l'asso The Fawcett Society, aux pubs pour du shampooing. De manière éloquente, le féminisme mercantile en 2016 tire ses profits de la fixation narcissique auxquelles ses clientes peuvent facilement succomber en cette époque d'autosuffisance décomplexée. Le bien-être personnel devient synonyme de féminisme.

"C'est le moteur du capitalisme — il récupère à son compte les actions politiques les plus en vogue pour en faire des produits dérivés prêts à être revendus à ceux qui ont rendu ce produit lucratif," explique Karen Pickering, fondatrice de Cherchez La Femme, Girls on Film Festival et de l'association SlutWalk Melbourne."Chaque message destiné à une audience plus large perd par essence de sa complexité et de son contenu."

Certains diront que ces problématiques féministes se rapprochent du moderne "slacktivisme". De son côté, Karen y voit l'opportunité d'élargir le débat, longtemps resté aux mains des plus grands. Tout discours, aussi dilué et minuscule soit-il, contribue à changer notre vision du monde.

"De nombreux débats et de nouvelles pistes sur le féminisme voient le jour — certains seront destinés à une large audience et paraitront cheesy pour les piliers du mouvement. D'autres élèveront le débat mais excluront, par leur complexité théorique, une bonne frange de la population. Tous les discours féministes, d'où qu'ils viennent, sont les bienvenus," rappelle-t-elle.

Les exemples qui font de cette démocratisation du féminisme une avancée progressiste et positive ne manquent pas : l'intersectionnalité a notamment trouvé son écho dans la voix de Laura Jane Grace, Laverne Cox, Jordan Raskopoulos ou Hari Nef. L'afro-féminisme a lui aussi pris une ampleur conséquente à la suite des interventions multipliées de Beyoncé. Quant à l'avènement des réseaux sociaux, il aura permis de faire entendre la voix de milliers de femmes à qui l'on n'offre jamais la parole publique. Tous ces élans pop participent, en un sens, au rayonnement planétaire du féminisme. Comme l'indique Andi : "Le changement ne se produira que si un nombre de voix conséquent s'insurgent à l'unisson, haut et fort."

Revenons donc à notre question première : la mainstrimisation du féminisme a-t-elle servi le mouvement qu'elle entend défendre ? La réponse est à nuancer. L'ascension d'une idéologie et son rayonnement participent de sa transformation, qu'elle soit négative ou positive.

Ce qu'on sait, c'est que pour la première fois, le féminisme se déploie sur la scène internationale. Les filles en découvrent les principes et les fondements de plus en plus jeunes et leurs actions, plus que jamais engagées, sont en constante augmentation. Des célébrités aux kids, c'est aux femmes et hommes de tous bords que l'on doit un rayonnement du féminisme qui, sans Beyoncé, n'aurait peut-être pas eu autant d'impact sur nos vies quotidiennes. 

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Texte : Giselle Au-Nhien Nguyen

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