5 raisons d'aller voir la rétrospective barbet schroeder au centre pompidou

Le centre Pompidou rend hommage au plus inclassable des réalisateurs de la Nouvelle Vague à travers une rétrospective. Voici 5 bonnes raisons de vous y rendre et autant de façons d'embrasser sa vision du monde, tolérante, libertaire et sans jugement...

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28 avril 2017, 9:05am

La vraie Nouvelle Vague, c'est lui (enfin, une grande partie)

Ultime fierté du territoire hexagonal, la Nouvelle Vague continue d'inspirer, hanter, animer, exaspérer notre génération - et d'alimenter nos feeds Instagram. De ce courant cinématographique révolutionnaire et fécond, on retient souvent les noms de Godard, Rohmer, Truffaut ou Rivette. Moins celui de Schroeder, pourtant aux premières loges de ses balbutiements. Car le berceau de la Nouvelle Vague, c'est lui. En 1962, Schroeder fonde avec Eric Rohmer la société de production qui enfantera la quasi-totalité des films que l'on célèbre encore en 2017 : Les Films du Losange. À cette époque, Barbet a 22 ans mais déjà l'âme d'un producteur au flair infaillible. Il participe au succès d'Eric Rohmer en impulsant ses premiers essais sur grand écran (La Boulangère de Monceau, La Carrière de Suzanne) et en produisant ses plus épiques et mémorables contes moraux (Ma Nuit Chez Maud, La Collectionneuse et Le Genou de Claire). Il poursuit ses ambitions dans Paris Vu Par, une série de six courts-métrages dont chaque épisode, filmé dans un quartier de Paris, est réalisé par un cinéaste différent (six se prêteront au jeu instauré par Schroeder : Jean Douchet, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol). Six films tournés dans leur éminente majorité caméra à l'épaule, un parti pris esthétique que reprendront plus tard Vinterberg et Lars Van Trier dans leur manifeste Dogme95. L'un des premiers films tournés entièrement au numérique et non plus en pellicule, c'est Schroeder, encore. La prouesse technique et esthétique sortie en l'an 2000 est aussi brutale que son titre et le siècle qui vient : La Vierge des Tueurs. Barbet Schroeder fabrique un cinéma nouveau et résolument tourné vers le futur.

Barbet Schroeder n'a jamais trop aimé les frontières

Des plages d'Ibiza aux vallées sauvages de la Nouvelle-Guinée, des rades de Los Angeles éclairés aux néons à la ville de Medellin en Colombie, la caméra de Barbet Schroeder s'est toujours attelée à filmer l'en dehors hexagonal. Ce n'était pas tellement que les frontières lui déplaisaient, disons plutôt qu'il était prédestiné à les enjamber. Né à Téhéran en 1941, Barbet a suivi, enfant, son père géologue en Colombie avant de rejoindre sa mère allemande en France. À Paris. Seulement voilà, Barbet Schroeder est Suisse. Et c'est en 1969 avec More, son premier long-métrage sulfureux et psychédélique, que le réalisateur s'émancipe des paysages francophones pour filmer le quotidien d'un couple halluciné sur l'hédoniste et fiévreuse Ibiza. La même année (érotique s'il en est), les pionniers de la Nouvelle Vague n'ont d'yeux que pour Paris, ses périphéries, sa campagne (à l'exception de Truffaut qui, la même année, signe à la Réunion La Sirène du Mississipi). Cet irrépressible besoin d'aller voir ailleurs, en "terres inconnues", le réalisateur lui donnera forme tout au long de sa carrière cinématographique : avec La Vallée, le récit d'un périple de hippies dans les zones obscures de Papouasie (1972), dans les bas-fonds de la cité des Anges pour son épique Barfly (1987) inspiré de la vie et l'oeuvre de l'irrévérencieux écrivain Bukowski ou à Tokyo pour Inju, la Bête dans l'Ombre, adapté du roman Injû d'Edogawa Ranpo (2007). Transgresser les frontières, telle a toujours été l'ambition du cinéaste qui ne s'est jamais assujetti à un genre et a toujours choisi d'entremêler le documentaire à la fiction, le réalisme à l'onirisme et le religieux au profane.

Ses personnages non plus, en fait

Ce sont ses personnages qui incarnent au mieux cette ambivalence. Barbet Schroeder a toujours flirté avec l'interdit, embrassé les marges et dialogué avec l'au-delà. Une tentation qui parcourt ses films les plus audacieux : More, où sous l'emprise de l'héroïne, les deux amoureux en quête d'idéal et d'hallucinations s'épuisent et s'éteignent ensemble, dans Maîtresse où Bulle Ogier se glisse dans la peau d'une sado-masochiste dont le juvénile Gérard Depardieu tombe fou d'amour, dans l'évocateur La Vierge des Tueurs, où l'histoire d'amour entre un vieil écrivain gay et un jeune caïd tueur gage finit en bain de sang et bien sûr dans Tricheurs, où le cinéaste suit un type accro aux jeux. Barbet Schroeder était l'un des premiers à se frotter aux misfits, aux idéalistes, aux marginaux. Le premier, aussi, à sonder les désirs et les attentes des enfants de "Marx et Coca-Cola", le long de la décennie seventies, bercée d'insouciance. Toujours indépendante, fière et parfois désabusée, la jeunesse de Barbet Schroeder n'a jamais autant pressentie la notre, à l'heure de la mondialisation. Ses personnages s'adaptent en permanence au langage des autres et passent du français à l'anglais, de l'allemand à l'espagnol en quelques secondes. Une belle preuve d'ouverture au monde, en somme.

Barbet Schroeder est un fan inconditionnel des Pink Floyd

À tel point qu'en 1968, sur le tournage de More et du haut de ses 28 ans, Barbet Schroeder se tourne vers le groupe qu'il écoute en boucle à l'époque : les Pink Floyd. La bande-son acide et psychédélique de More ? C'est eux, et le premier film dont ils orchestrent la musique. Cinq ans plus tard, les enfants terribles du space rock retrouvent le réalisateur suisse pour La Vallée. Dans un entretien, Barbet Schroeder confie que "Pink Floy était agacé du succès de More". Et pour cause, bâclée en deux semaines, la B-O de More a été plus acclamée que certains de leurs albums. Aucun cinéaste n'a aussi bien flairé leur succès naissant.

Mais surtout, Barbet Schroeder nous a appris à affronter les monstres

"Je suis prêt à défendre tout le monde". La personne qui s'exprime face à la caméra s'appelle Jacques Vergès. Lorsque Barbet Schroeder le filme, l'homme est déjà monté à la barre pour défendre les monstres les plus terrifiants que le 20ème siècle ait enfanté : le nazi Klaus Barbie, les terroristes révolutionnaires Carlos et Magdalena Kopp ou encore le dictateur Slobodan Milosevic. L'avocat énigmatique qui les a défendus a donné à Barbet Schroeder l'envie de retracer sa vie et son parcours au détour d'un documentaire, L'Avocat de la Terreur. Controversé ? Evidemment. Mais le réalisateur suisse n'a jamais caché son amour des méchants. "J'ai un faible pour les monstres, avoue-t-il dans le bonus du DVD du Général Idi Amin Dada, le film que Schroeder consacre au dictateur ougandais. Pour les monstres complexes et intéressants." Chez Barbet Schroeder, les monstres tiennent parfois le premier rôle. Les bêtes féroces, aussi (dans son docu Kiki le Gorille, c'est le singe qui apprend la langue des signes aux êtres humains et dans la Vallée, les serpents les plus dangereux s'apprivoisent sous psychotropes). Pas de jugement chez Barbet Schroeder, mais une envie de comprendre et saisir la complexité de la nature humaine.

Barbet Schroeder, rétrospective au centre pompidou jusqu'au 11 juin / Carlotta réunit dans un coffret DVD cinq films clés pour comprendre l'oeuvre de Barbet Schroeder.

Credits


Photographie : More, Barbet Schroeder