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koma, la (bonne) conscience du rap français se porte bien

Le grand frère du rap français nous parle de ses débuts, de son amour pour la musique et de sa mission en tant qu'auteur. Une belle leçon de sagesse.

par Antoine Mbemba
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25 Mars 2016, 10:55am

Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu écouter du rap. A l'école primaire, avec les copains on récitait les passages les plus rigolos de la Première Consultation de Gynéco à la maîtresse, et à 14 ans je squattais mon premier concert de Public Enemy. Pendant 2 semaines de ma vie j'ai même pensé à en faire, du rap. Aujourd'hui j'ai un peu lâché le grillage, mais il y a des sons qui restent ; qui sur dix années passent du Skyblog au mp3 et du mp3 à l'iPod avec une constance effarante.

Le rap, chacun y trouve ses champions, ses modèles et ses classiques. Moi j'ai trouvé la Scred Connexion, ce groupe qui traîne son flow chaloupé dans un rap jeu alternatif, conscient et authentique depuis les années 1990. Et dans ce groupe j'ai trouvé Koma, j'ai trouvé un album - Le Réveil (1999) - et je ne l'ai pas lâché depuis. Si cet album est à juste titre considéré comme un incontournable du rap français, Koma n'est pas une relique du passé. Rapper, c'est une lutte sans fin. Samedi dernier, le crew du 18ème se donnait en concert à la Bellevilloise. En janvier, le Scred Festival réunissait une foule de 2500 personnes autour de grands noms du rap et de jeunes étoiles montantes. Le passé, le futur. C'est peut-être ça que Koma incarne plus que tout autre : un esprit de pionnier indéboulonnable, dans un corps ancré dans le présent et soucieux de l'avenir de ceux qui prendront sa suite.

Avec tout ça en tête, j'ai un peu les genoux qui tremblent quand je m'avance vers la Scred Boutique pour interviewer mon rappeur préféré. Je ne veux pas minauder. Je ne peux pas me rater ; je ne veux rien oublier. Il me suffira de deux phrases pour réaliser que ce grand bonhomme de la musique a autant à dire qu'il a eu à rimer. Je ne sais pas si on a oublié des choses, mais on a pu parler de résistance, de conscience, de double culture et d'exemplarité (et des méfaits de la "Zoubida").

Qu'est-ce qui t'as mené au rap ?
La flamme. Toute passion commence par une étincelle qui s'allume en toi, quand t'as 14-15 ans. Un truc qui t'attire. Un jour, on jouait au ballon dans la rue et on a vu un mec qui faisait des tags. On s'est demandé ce que c'était. Le gars s'était inventé un nom, il nous disait que ça venait des Etats-Unis. Alors on a imité. Et je ne suis pas le seul à être rentré là-dedans, toute une génération l'a fait.

Pourquoi le rap et pas autre chose ?
À l'époque, le paysage audiovisuel était très blanc passé Rachid Arhab et deux trois autres. Alors on s'identifiait aux héros de l'époque qui ne nous ressemblaient pas, comme Platini. Et dans les années 1980, des gens comme Sydney (H.I.P H.O.P) ou Dee Nasty sont apparus. Ils nous ont parlé de hip-hop, nous ont dit que ça venait des Etats-Unis, de mecs qui avaient des soucis avec la police, avec la drogue ; qui vivaient dans la misère. Ils racontaient, ils chantaient, ils dansaient, ils taguaient ce qu'on vivait. On a tout de suite fait la même chose. À l'école, j'avais l'habitude de lâcher le même couplet à tout le monde tous les jours. Je disais que c'était de moi. Et un jour une meuf m'a cramé :"Hé mais c'est pas toi, ça… C'est Assassin !" Elle m'a foutu la honte. Je me suis dit que j'allais arrêter mes conneries, que j'allais écrire mes propres textes. Au début tu le fais un peu en cachette, puis tu finis par te construire ton art propre, fait de plein de choses. De notre histoire de l'immigration, notre vie en France dans les quartiers, l'arrivée de la culture américaine et la tradition africaine qui se mélange à tout ça. Sydney et Dee Nasty nous ont sauvé la vie. On aurait pu être des dealers, des braqueurs. Mais ils nous ont donné cette passion qui est devenue notre métier.

Votre métier, c'est le "rap conscient" ?
Il y a un rap inconscient ? Le rap conscient, ce n'est pas faire la morale, je ne suis pas là pour expliquer la vie aux gens. On n'a pas cette posture de professeur. Le rap conscient, c'est le fait d'être conscient de ce que je raconte, de l'impact que ça peut avoir. Je ne vais pas dire aux gens de prendre un flingue. Je ne veux pas envoyer des petits dans le mur et prendre les gens pour des cons. J'ai une famille, une mère, je n'ai pas envie de dire de gros mots dans mes textes. Voilà les limites que je me suis fixé pour faire passer mes messages. Le rap est festif, à la base, mais en France on n'a connu directement le rap revendicatif. Ça nous a permis d'être la voix de plein de choses : les cités, les banlieues, l'immigration, les prolos. Mais ça ne sert à rien de mettre des rappeurs dans des cases : "conscient", "pas conscient". Il en faut pour tout le monde. Le rap c'est aussi des humeurs : un jour tu vas rapper sur tes vacances avec tes potes et le lendemain tu vas parler de la mort d'un de tes potes. L'écriture c'est très large, c'est le plus grand espace de liberté qui existe.

Tu parles souvent de "lutte" quand tu parles de rap. Ça va forcément avec ?
Je parle de résistance. De résistance par l'art. Tu vois un peu toute la merde qu'on reçoit en allumant la télé. Je résiste artistiquement à la facilité. Aujourd'hui tout est devenu médiocre. La création est devenue médiocre. La résistante artistique c'est proposer de la qualité aux gens.

Tu es satisfait du chemin parcouru depuis tes débuts ?
Les choses ont bien changé ! La Scred Connexion a un site, une boutique, un festival. On a réussi à unifier plein de petits labels ensemble, à fédérer un public issu de générations différentes. On est sur la bonne voie. Entreprendre, créer de l'emploi, du stage et de la réinsertion, c'est une vision de la société. Au-delà de la musique, on a un impact économique et social. Montrer l'exemple aux jeunes et tirer les gens vers le haut, c'est vital. On a monté notre business par passion et ça fonctionne. Si nous, on peut le faire, toi aussi tu peux le faire. On est un phare en pleine mer pour les mecs perdus dans la nuit.

L'année passée n'a pas atteint ton optimiste ?
On aurait pu annuler le Scred Festival. Ça tombait en plein hiver, peu après les attentats. Mais on l'a fait. On a ramené 2500 personnes. Les gens ont kiffé, ça s'est bien passé. C'est aussi ça la résistance : aller au bout des projets. Bien sûr qu'il y a encore beaucoup de problèmes en France. Ça vient en partie du chômage, de la situation économique, des mauvais choix qu'a pu faire le pays. Nous, on était une vraie passerelle entre l'Europe et l'Afrique. La France n'a rien fait avec nous, à part nous expliquer qu'avoir une double culture était un handicap alors qu'on aurait pu être les ambassadeurs de quelque chose. C'est un problème d'éducation, de penser que l'autre est un ennemi, un envahisseur.

Tu t'es beaucoup engagé pour le droit de vote des étrangers, à une époque.
Ah mais ça, c'est fini, c'est mort. Maintenant on est passé à la déchéance de nationalité ! On partait de loin. Là on part d'encore plus loin. Y a plein de combats à mener. Le droit au logement, l'emploi dans les quartiers, le traitement des nouveaux arrivants... Et au niveau national comme international. Aujourd'hui, un jeune de France est concerné par ce qui se passe dans le monde. Avec Internet on a des potes au Sénégal, au Canada, aux Antilles, partout. Je viens de partout, moi. La télé c'était ma baby-sitter. Je connais les rues de New York, de Tokyo et de Los Angeles comme ma poche, sans y avoir mis les pieds. On se doit de créer des réseaux, des communautés, des passerelles. Y a plein de choses à faire au niveau mondial en partant de la France.

Tu prépares un nouvel album ?
Ouais, mais ce n'est pas important. C'est de l'artistique. L'artistique on en parle quand c'est là. Avant ça, c'est que du projet.

Après ça, c'est la retraite ?
Je continuerai à écrire et à faire avancer les choses. Mon vrai métier c'est auteur, et quand ça te prend, ça ne te lâche pas. Demain je peux sortir un film, un livre, un magazine, une pièce. Le rap c'est qu'un support pour faire passer des idées. Comme on n'est pas des politiques, on peut y injecter de la poésie.

Qu'est-ce qu'il te reste à faire avancer ?
On doit reprendre le contrôle de la musique qu'on produit, éduquer les gens en leur disant où sont les bonnes choses. Notre site, c'est un guide Michelin. On te dirige vers les bonnes tables en faisant une cartographie du rap français. Ce qui est bon, ce qui ne l'est pas. Tout ce qui est imposé est généralement mauvais. Moi, j'ai grandi avec le top 50. Je n'ai acheté aucun disque et pourtant je connais toutes les chansons. Parce qu'elles ont été matraquées à la radio. J'ai été obligé de me taper Bernard Minet et "La Zoubida" ... Il y avait du bon de temps en temps : a-Ha, Modern Talking, Michael Jackson. Mais 90% du temps, c'était de la variété française sans texte, tout le monde n'est pas Gainsbourg. Et c'est triste parce qu'on est un pays de tradition littéraire et un tel héritage ça ne se dilapide pas, ça se préserve et ça se capitalise. Faut prendre la mesure de notre rôle. Nous les artistes, on est là pour brûler un billet de 500 de temps en temps, histoire de bousculer les gens. On sert à ça.

Au réveil, donc.
Exactement.

Credits


Texte : Antoine Mbemba

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