la soul magique d'ala.ni a bouleversé le festival d'hyères

Cette année, la programmation musicale du festival d'Hyères a été confiée à Radio Nova. À cette occasion, la chanteuse anglaise inspirée par l'héritage de Broadway et guidée par une esthétique lo-fi est montée sur scène pour une session acoustique hors...

par VICE Staff
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03 Mai 2017, 8:45am

ALA.NI, tu enregistres et produis seule ta musique. Cherches-tu à rester libre ?
Oui, c'est un choix que j'ai fait d'être plus indépendante. C'est beaucoup de responsabilités mais une vraie source de joie pour moi. J'attache une grande importance à ma liberté créative et ne laisse personne me dicter quoi faire. Tu sais l'industrie de la musique est un domaine aux mains des hommes. Et en tant qu'artiste, on prend toujours le risque d'être en désaccord avec son manager : moi, si ça coince, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même et c'est très bien comme ça. Si ma carrière ne décolle pas, je m'en tiendrai pour unique responsable et je n'aurais pas à blâmer les autres d'avoir fait de mauvais choix. Je prépare mon nouvel album en ce moment. C'est un vrai défi pour moi. Parce que je m'occupe de tout, je le produis moi-même et c'est une lutte de chaque instant. Mais je sens aussi que je grandis à travers lui. Je suis un peu anxieuse, forcément, mais je sais que j'en ai besoin pour avancer. Après cet album, j'enchaînerai sur le suivant et celui d'après. Évidemment, je dis que je suis seule mais je suis toujours accompagnée : des musiciens, des producteurs, d'agents lors de mes tournées. C'est un travail d'équipe - à majorité féminine. Mes amis musiciens m'ont toujours dit : "entoure-toi de femmes" et honnêtement, j'ai bien fait de suivre leurs conseils ! J'ai l'impression qu'entre femmes, on travaille mieux, en harmonie et sans esprit de compétition. On s'entraide sans se juger. J'apprends à être plus douce, à chérir ma féminité aussi. Je ne me pose pas de mauvaises questions. En amitié, je suis habituée à la compagnie des hommes. Mais dans le travail, je ressens beaucoup plus de plaisir à être avec les femmes qui, à mon image, sont indépendantes et ambitieuses. 

Tu es née à Londres et tu as commencé la musique là-bas. Mais tu as choisi de vivre à Paris. Comment tu t'y sens ?
Je m'y suis installée il y a deux ans maintenant, mais en réalité, je n'y suis jamais : je passe mon temps à faire et défaire mes valises, à laver et relaver mes affaires. Mon frigo est toujours vide donc on me retrouve toujours au même endroit le soir : un Italien en bas de chez moi, qui me prépare des pâtes - et je prends toujours la même chose ! Je n'ai même pas le temps de me poser cinq minutes pour profiter du repas. Ma vie ressemble à un hôtel... Alors Paris ou Londres, c'est un peu la même chose. 

C'est la première fois que tu viens au festival d'Hyères ?
Oui, je suis très heureuse de jouer ici, dans les jardins de la villa Noailles avec Nova. Il fait beau, je ne pourrais pas aller mieux !

Avant de mener ta carrière en solo, tu étais choriste pour Mary J. Blige ou Damon Albarn. Qu'est-ce qui t'a poussé à te lancer seule dans la musique ?
Avant je me cachais. Sur scène ou dans ma vie. J'ai mis du temps à accepter ma force et à me laisser aller. Je me suis préparée à monter sur scène seule face au public. Et une fois que j'y suis parvenue, j'ai compris que c'était ma place.

Pour composer, écrire, est-ce que tu as besoin d'être dans un endroit, un état d'esprit particulier ?
L'inspiration peut survenir à n'importe quel moment : le matin, ou à deux heures du matin en plein sommeil. Dans ces cas-là, je me force à me réveiller. Avant-hier, par exemple, j'avais deux belles mélodies en tête, en pleine nuit. Et je me suis levée pour les fredonner, et m'en souvenir. Mais la vérité, c'est qu'elles ont disparu, le matin suivant. Parfois, j'écris et je compose la nuit. Mon titre Cherry Blossom, je l'ai écrit en pleine nuit, à trois heures du matin : la mélodie, les paroles, tout. L'inspiration est éphémère, fugace. Il faut la saisir quand elle se présente à nous, quel que soit le moment de la journée ou la nuit.

Tout, dans ton environnement, peut être source d'inspiration ?
Comme tout le monde, non ? Enfin, je veux dire qu'on est tous susceptibles d'êtres touchés, transcendés, émus à tout moment, par n'importe quoi. Tout à l'heure, je suis allée au bord de la mer et je suis restée longtemps comme ça, à suivre le mouvement des vagues, leurs va et viens. Et à prendre conscience de ma place et mon rôle à cet instant précis, comme individu, faisant partie d'un tout. Il faut apprendre à aimer la banalité du monde, profiter de l'instant présent. Bref, accepter l'idée que les choses peuvent être simples.

Comment fait-on pour rester humble lorsqu'on est artiste et qu'on commence à avoir du succès, d'après toi ?
C'est difficile, bien sûr. Beaucoup plus difficile que de se laisser bercer par les compliments et les applaudissements du public. C'est sur scène que j'ai le mieux appris l'humilité : on n'est jamais à l'abris d'une fausse note, d'un faux pas. Mais on ne peut pas tout contrôler. Je pense que c'est en acceptant l'idée que les choses nous échappent parfois, qu'on parvient à se laisser aller, justement.

Tu as dû mal à te laisser aller ?
Je suis une vraie control freak donc c'est extrêmement difficile ! Je suis incapable de tenir en place et je crois que ça agace quelques-uns de mes amis ! J'ai des amies qui sont tout l'inverse de moi : très instinctives, têtes en l'air... Elles se moquent de savoir qu'elles ont raté leur train, par exemple. Moi, si ça m'arrive, je suis dans tous mes états. Mais quoiqu'on fasse, les imprévus continueront d'exister, on ne peut rien y faire.

Tu étais comme ça, adolescente ?
Complètement. Je n'ai jamais eu de posters accrochés au mur, ni été en admiration devant un groupe, un chanteur... En revanche, je collectionnais les produits de The Body Shop. Je passais des heures à les agencer, les positionner sur mon bureau. Tout devait être en ordre, tout le temps. À 13 ans, en parallèle de mes cours de théâtre, j'ai eu un gros chèque après avoir tourné dans une publicité. J'ai tout de suite dit à ma mère que j'allais en profiter pour redécorer ma chambre. J'ai dépensé les trois quarts de ma petite fortune dans une armoire, un miroir et une commode chinés chez un antiquaire. Quand j'y pense, j'ai toujours essayé d'avoir le contrôle sur mon environnement, je crois que ça me rassurait.

Y a-t-il quand même des parcours, des vies de femmes qui t'ont portée ou inspirée dans ta carrière ?
Musicalement, oui : il y a eu Karen Carpenter, par exemple. Avec du recul, je crois que sa musique a toujours nourri la mienne. Ma mère l'écoutait beaucoup quand j'étais enfant, j'ai grandi avec sa voix autour de moi. Aujourd'hui, en regardant la mer, je me suis prise à fredonner : "I'm on the top of the world" des Carpenters. Celine Dion, Whitney Houston, Joni Mitchell : ce sont des voix de femmes qui m'ont transcendée et ont dicté ma vision et mon amour de la musique. Mais pas que : j'ai beaucoup écouté Rage Against The Machine, adolescente. Les films d'Hitchcock, l'atmosphère qui s'y déploie m'ont beaucoup inspiré aussi.

En réécoutant ton album,You & I, sorti en 2016, je me suis aperçue que chaque chanson avait un univers bien à elle, une atmosphère bien particulière et du bruit comme dans un vieux film...
C'est drôle que tu dises ça parce que lorsque j'ai enregistré mon album, il y avait beaucoup de bruit dessus. Et on m'a dit : "ça ne va pas le faire, il faut ré-enregistrer tout ça, il y a trop de bruit dessus." C'était voulu, évidemment : j'ai essentiellement utilisé de vieux instruments, de vieux microphones. Et je ne voulais pas d'une version léchée, épurée, aseptisée de mon album. Ce bruit, c'était moi. La preuve de mon travail, avec ce qu'il comporte d'imprévus, d'accidents. C'est un homme qui m'a ordonné de tout recommencer. J'ai choisi de ne pas lui donner raison. Et jusque-là, je n'ai jamais regretté. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg

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