le rap français n'a besoin que de ceux qui l'aiment

Lors du Red Bull Music Academy Festival mercredi 21 septembre, sur la scène de la Cigale, les jeunes pousses du rap français se mêlaient aux géants Oxmo et Lino pour une soirée secouée de basses lourdes et de rimes fines. Une célébration dans la joie...

par Antoine Mbemba
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29 Septembre 2016, 10:10am

Vendredi dernier, avant le coup d'envoi de la soirée rap du Red Bull Music Academy Festival, dans les loges des artistes, l'humeur est à la détente, aux serrages de mains courtois ou à l'embrassade du pote sûr. On trouve les gars de Panama Bendé dans tous les coins de la Cigale : devant la scène, dans le canapé, accueillants à l'entrée. On croise Oxmo le sourire aux lèvres, et faut croire qu'il est communicatif. Tout le monde est heureux d'être là, de s'ériger en grande famille intergénérationnelle, dans une communion où les salves du mythique Lino croiseront la fougue du crew Bon Gamin. Ce soir, tous vont performer accompagnés de musiciens, et tous ont le même propos : la musique, le rap les rend heureux. Et on ne va pas s'encombrer de ceux qui ne nous considèrent pas - regardez la queue dehors. En effet, public fourni, public jeune, public de partout et public conquis. Ce soir du 21 septembre prouvait à tous ceux assez lents pour encore en douter que le rap est une culture qui se vit et se partage. Qui se danse et se crie. Se réfléchit aussi. Et qu'avec la palette de rappeurs talentueux qui nous était donnée ce soir-là, difficile de ne pas y trouver son compte. Si vous ne croyez pas en la punchline, adressez-vous à leur sincérité. Le rap, c'est leur amour et leur eau fraîche.

Jazzy Bazz, 27 ans (ci-dessus)

Qu'est-ce que ça t'évoque le mélange de générations du concert de ce soir ?
C'est cool. On est dans un moment assez intéressant. Il y a eu des retours d'anciens, qui font sensation, mêlés à une nouvelle génération. On se retrouve en concert, à l'occasion de divers événements, et on constate que le public est commun, l'ambiance aussi. Il y a une vraie cohésion entre l'ancienne génération et la nouvelle.

Justement, considéré toute cette ancienne génération et cet énorme héritage rap français, comment on innove aujourd'hui, en tant que jeune rappeur ?
Le rap est en perpétuelle évolution depuis sa naissance. Musicalement l'évolution a été dingue. Je pense que ça n'appartient ni aux anciens ni aux jeunes de surfer sur les nouvelles tendances du rap, on le fait tous et ça fait partie de la culture hip-hop. Donc il n'y a pas d'âge pour créer le nouveau style à la mode. Chacun fait son truc à sa sauce. Le hip-hop évolue et on évolue avec lui.

Tu penses quoi du fait que beaucoup de gens ne considèrent toujours pas les rappeurs comme des vrais artistes, en France ?
Je le vis bien parce que je m'en fous. On a du public, on a du monde qui nous supporte. Donc je m'en tape qu'un mec aux idées super arriérées ne m'écoute pas. Je ne vais pas être dans une lutte pour que le hip-hop soit reconnu. ça prouve seulement que la France est déconnectée de la réalité. La musique rap en France a une mauvaise image, mais c'est la musique la plus consommée. Donc il y a une minorité de gens qui créent une image négative sur un truc que tout le monde aime. Ces gens sont juste à l'ouest.

C'est quoi le morceau dont tu es le plus fier ?
Je n'ai pas de morceau dont je suis le plus fier. Ou ce sont les morceaux que je n'ai pas encore faits, parce que je veux toujours faire mieux.

Si on devait envoyer un morceau de rap dans l'espace, pour que les extra-terrestres tombent dessus ?
Question difficile ! Vu que musicalement ça a énormément changé, je pense que c'est le rappeur qui doit être impressionnant, plus que le morceau en lui-même. Les Martiens, je ne sais pas s'ils vont comprendre les textes ! Je pense qu'ils vont surtout se prendre le flow : du coup, Beware de Big Pun.

Si tu devais choisir une punchline du rap français ?
"Je baiserais la France jusqu'à ce qu'elle m'aime" avait fait beaucoup de bruit. Tous les rappeurs ont leur punchlines, mais celle-ci a marqué l'histoire.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
De faire du bon son ! De m'amuser, d'être productif.

Rap Contenders, c'est fini ?
J'en ai fait trois, c'est pas beaucoup, ce n'était pas une carrière. J'ai regardé la dernière édition, ça donne grave envie de monter sur le ring. Mais Rap Contenders c'est de la boxe, et moi je suis pas boxeur. C'est comme si je faisais de l'athlétisme, tu me mets sur un ring et j'arrive à m'en sortir parce que je bouge rapidement. Si je me concentrais que sur ça je ferais des quarantaines de battles et j'essaierais d'exploser tout le monde. Moi je veux faire du son. Mais c'est pas dit que je n'y referai pas un tour pour m'amuser, un jour. Mais ça restera un hobby. Un hobby qui m'a fait connaître. Je suis très reconnaissant.

Take A Mic, 23 ans

Qu'est-ce que ça t'évoque le mélange de générations du concert de ce soir ?
Je trouve ça cool. C'est de l'échange ! Et puis ça nous donne des idées. Quand tu rentres chez toi tu te sens un peu plus intelligent - les anciens comme les nouveaux.

Les anciens qui sont là ce soir, Oxmo et Lino, c'est de personnes qui t'ont donné envie de faire du rap ?
Oxmo, oui ! Lino j'écoutais un peu moins, mais il a marqué son temps, jusqu'aujourd'hui. Mais la musicalité d'Oxmo m'a énormément inspiré, ouais.

Justement, considéré toute cette ancienne génération et cet énorme héritage rap français, comme on innove aujourd'hui, en tant que jeune rappeur ? Qu'est-ce qui te démarque ?
Je ne sais pas trop. Peut-être la manière dont j'ai été éduqué musicalement. C'est peut-être différent des autres MCs. Je ne sais pas, je fais les choses naturellement, en racontant la vie de tous les jours, et en essayant à chaque fois de trouver le truc qui fera que ça ne ressemble pas aux autres. Dans l'image, dans les textes, etc.

C'est quoi le morceau dont tu es le plus fier ?
Tous mes morceaux. Même ceux qui ne sont jamais sortis. Chaque morceau me permet de reconstruire un autre morceau. Pour moi, tout mes morceaux sont de bons morceaux.

Qu'est-ce qui t'inspire ?
La vie de tous les jours. Mon train de vie, le train de vie des gens. Tout ! Ce que je peux entendre, ce que je peux voir, ce à quoi je pense la nuit. Les trucs que j'aime, les trucs que j'aime pas. Ma vie en général, aussi simple.

Tu penses quoi du fait que beaucoup de gens ne considèrent toujours pas les rappeurs comme des vrais artistes, en France ?
Je pense qu'on le vit tous mal. Je ne pense pas être le seul à trouver ça anormal. Sachant que le rap est une des musiques les plus écoutées au monde, et en France aussi. C'est dommage que le rap n'ait pas une vraie place en France, un vrai impact. Le rap, il y en a la radio, même dans les pubs, dans les films. Même pas que le rap, le hip-hop : la danse, etc. L'urbain est partout aujourd'hui.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Je vais sortir un EP, avant la fin de l'année - pas de date précise. Et après la suite, que du bonheur, pourvu que ça dure.

A2H, 28 ans

Tu fais du rap depuis combien de temps ?
Dix piges, un peu plus. Une douzaine d'années.

Le concert de ce soir, c'est un mélange de génération, tu en penses quoi ?
C'est cool, il faut que ce soit comme ça. Je suis contre la négativité. Je suis plus dans une optique d'authenticité - faire les choses avec le coeur, dans une ambiance positive. Mélange de générations, mélange de styles, mélange de gens, mélange de milieux. Je trouve que c'est ce qui aide à faire avancer le truc.

Avancer vers où, du coup ?
Montrer aux gens que c'est de la musique ! Que ce n'est pas forcément quelque chose de péjoratif, que ce n'est pas une culture qui tire vers le bas. le hip-hop c'est ce qu'il y a de plus riche. Des concerts comme ça, avec des musiciens, ça permet d'élever le truc.

Qu'est-ce qui t'inspire ?
Ma vie. La vie de tous les jours.

Tu penses quoi du fait que beaucoup de gens ne considèrent toujours pas les rappeurs comme des vrais artistes, en France ?
Je pense simplement que les choses médiatisées ne sont pas forcément les bonnes. Après c'est une question de point de vue. On ne montre pas forcément toujours les bonnes choses.

Quel est le morceau dont tu es le plus fier ?
Il y en a plein. les morceaux les plus sincères, parfois intimes, sur ma famille ou autre. C'est pas forcément sur ceux-là que le public réagit le plus, mais c'est ceux-là que je préfère faire.

le public réagit plus sur quoi ?
Les trucs qui parlent de beuh ou de meufs.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
De continuer à tout niquer... De continuer à élever notre art et à se battre contre la négativité. De bonnes énergies, toujours.

Dinos, 22 ans

Tu viens d'où, et tu rap depuis quand ?
Je viens de la Courneuve et je rappe depuis que j'ai 11 ans.

Qu'est-ce que ça t'évoque le mélange de générations du concert de ce soir ?
Déjà c'est vraiment cool que ce soit quelqu'un comme Oxmo qui présente le concert. C'est une bonne passerelle entre l'ancienne et la nouvelle génération. Lino aussi. C'est une bonne exposition pour les gens de notre âge. C'est aussi une manière de prouver aux gens que l'ancienne et la nouvelle génération peuvent très bien se mélanger, qu'il y a une cohésion.

Justement, considéré toute cette ancienne génération et cet énorme héritage rap français, comme on innove aujourd'hui, en tant que jeune rappeur ?
Pour innover, je n'écoute pas de rap, déjà.

Pas du tout ?
Pas dans ma voiture en tout cas. Et je suis souvent dans ma voiture. En vrai quand je rentre chez moi ou que je suis en studio, j'écoute tout le temps du rap, donc j'ai besoin d'autre chose pour m'aérer l'esprit. Un peu de pop, beaucoup de R&B, un peu de reggae, un peu d'électro...

Un peu de tout sauf du rap.
C'est ça.

Qu'est-ce qui t'as inspiré en 2016 ?
C'est ma vie. Les choses de ma vie. C'est ce que je vis au quotidien qui me donne envie d'écrire. On ne choisit pas d'où vient l'inspiration. Elle va d'un endroit, tu ne sais pas d'où, et ça se joue sur l'instant T. A un moment, sans savoir pourquoi, tu vas avoir envie de parler de telle chose. Je n'ai pas spécialement de travail de recherche - ça arrive tout seul.

Tu penses quoi du fait que beaucoup de gens ne considèrent toujours pas les rappeurs comme des vrais artistes, en France ?
Les rappeurs sont considérés comme des vrais artistes aux Etats-Unis, parce que là-bas ça fait partie de la culture. Pas de la "culture urbaine", de la culture tout court. Quand t'as les BET, et que tu as les Obama qui sont là... C'est culturel chez eux. En France on n'en est pas là. Booba est enseigné à Harvard. Alors qu'en France le mec est déconsidéré. La France est trop attachée aux anciennes valeurs, ça se voit dans leur manière de construire les routes, les immeubles, dans leur manière de penser, de faire passer les lois... Ils ne sont pas dans l'évolution. Il n'y a pas de changement.

Est-ce que le fait que le rap soit en marge lui permet aussi de garder son essence de contre-culture ?
Mais ce n'est pas une contre-culture. Le hip-hop c'est une culture à part entière. Le rap c'est une musique immortelle. Elle est trop hybride pour mourir. Il n'y a pas un style musical qui ait été créé avec lequel le rap ne peut pas se mélanger. Jazz, électro, pop, dubstep, etc. Tu peux mélanger le rap à tout, et ce n'est pas le cas de toutes les musiques.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Tu peux me souhaiter d'être heureux. C'est le plus important.

Oxmo Puccino

Tu penses quoi du "casting" de ce soir ?
Il est très beau. Il y a des gens sérieux, qui sont suivis, qui sont des stars à leur échelle. Qui ne sont pas encore connus du grand public, mais certains d'entre eux sont les prochains élus. C'est beau à voir. Et puis les musiciens derrière, ça rajoute de la pointure.

Ce mélange de générations est important ?
Ça devait finir par arriver, avec le temps. Je pense que ça montre le poids de cette culture. Des soirées comme ce soir sont très importantes. C'est rare, déjà. Et un plateau d'artistes avec plusieurs rappeurs c'est quelque chose qu'on ne voyait plus depuis le début des années 2000.

Tu as conscience d'avoir inspiré toute cette nouvelle génération ?
Pas du tout. Comment je pourrais en avoir conscience. C'est spirituellement et humainement impossible d'avoir conscience de ça. Donc à chaque fois qu'on me considère, je suis transporté, je suis extrêmement touché. Parce que je ne suis pas du tout dans un rapport hiérarchique.

Est-ce que voir ces jeunes-là, qui ont faim, c'est aussi un rappel pour vous les anciens, qu'on a toujours quelque chose à prouver ?
Moi j'en suis à mon 8ème album, sorti l'an dernier, en 15 ans. Donc ça fait 15 ans que je suis là. Une moyenne d'un album tous les deux ans. Donc la première chose que j'ai prouvée, c'est qu'il faut travailler beaucoup. Derrière, je suis tranquille, moi.

C'est quoi le morceau dont tu es le plus fier ?
Je n'en ai pas, parce que c'est comme si on en venait à me demander ma qualité préférée. On est plusieurs personnes. On n'est jamais la même personne, on ne pense jamais pareil. Donc il y a des morceaux que je vais aimer à un certain moment, et d'autres qui vont me rappeler certains passages de ma vie. Mais je travaille pour être fier de tous mes morceaux.

En quinze ans de carrière, comment tu trouves encore la force de créer, d'innover ?
Je la trouve dans le plaisir. L'objectif est très simple : ressentir du plaisir à chaque fois que tu mets le pied sur scène. C'est le meilleur moteur. C'est pour ça que je conseille à tout le monde de faire ce qu'il aime. C'est beaucoup plus simple.

Qu'est-ce que tu donnerais comme conseil à ceux qui sont là ce soir, et aux jeunes qui veulent se mettre au rap ?
De rêver. À ceux qui sont là ce soir, de continuer comme ils sont partis. D'être disciplinés. D'être à l'écoute. Ils ne sont pas là sur scène par hasard. Les mecs ont déjà une histoire dans le milieu. Ce sont déjà des pros.

Tu penses quoi du fait que beaucoup de gens ne considèrent toujours pas les rappeurs comme des vrais artistes, en France ?
Je vais te dire un truc : j'en n'ai rien a foutre d'être déconsidéré par des ignorants. Vraiment. C'est même un honneur. Si tu croises quelqu'un d'idiot dans la rue, et qu'il ne me connait pas, vois moi flatté. Parce qu'avec l'effort qu'on fait tous pour satisfaire, acquérir et fidéliser un public, on ne va pas s'embrouiller les pieds avec des gens qui ne veulent pas comprendre et qui ratent leur époque. Il ne faut pas inverser le rapport. On n'a pas besoin des gens du passé. Nous, on avance. Celui qui n'a pas compris où nous en sommes, je ne peux rien pour lui. Regarde la musique qui rebondi ce soir, la queue qui comment à s'allonger dehors avec des publics de tous les âges... ça va être génial ce soir. Et ces gens-à qui ne vivront pas de moments comme ça. Ils n'auront pas ça dans leur mémoire, mais leurs enfants, si.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Que ça continue comme ça !

La musique, le rap, ça te rend toujours heureux ?
Ah, putain... C'est la raison principale pour laquelle je ne me pose pas de questions.

Etaient également présent ce soir-là, le crew Bon Gamin (dont fait partie Loveni, en photo), The Hop, Deen Burbigo, S.Pri Noir, Panama Bende, Espiiem, Supa ! et Nodey.

Credits


Texte Antoine Mbemba
Photographie Axel Morin

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