jean-pierre léaud en 10 scènes cultes

À l'occasion de la sortie du film d'Albert Serra "La Mort de Louis XIV", i-D tire sa révérence à l'acteur le plus irrésistible et le plus fou de l'histoire du cinéma français.

par Malou Briand Rautenberg
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02 Novembre 2016, 12:20pm

Plus qu'une époque, une école ou un courant, Jean-Pierre Léaud incarne une certaine idée de la jeunesse : libre, fière, indomptable. En 1984 et à la veille de sa mort, François Truffaut célébrait l'aura indocile de son acteur des 400 Coups lors d'un hommage au Studio 43 : pour lui, Léaud symbolisait alors « l'acteur indomptable »,« l'halluciné » dont tant d'autres réalisateurs se sont épris, de 1959 à 2016. On aimerait ajouter « schizophrène ». Car les personnages qu'interprète Léaud, de Rivette à Godard et de Kaurismäki à Philippe Garrel, reflètent chacun à leur manière les tourments de l'âme humaine. Ils subliment l'éternelle remise en question et font de l'indécision adolescente une très belle raison d'exister. Son phrasé théâtral, sa silhouette juvénile et son air impérieux n'ont pas manqué de séduire Albert Serra, le réalisateur qui lui offre aujourd'hui le majestueux rôle-titre de son film, La Mort de Louis XIV. À l'occasion de sa sortie en salles, i-D tire sa révérence à l'enfant terrible du cinéma français. En dix errances phares.

Les 400 Coups, François Truffaut, 1959
1959. Un jeune adolescent s'adresse à un autre. La caméra tourne. Le premier parle comme une grande personne et le vocabulaire châtié qu'il emploie tranche avec sa silhouette frêle. Ce garçon s'appelle Jean-Pierre Léaud et il passe l'audition pour les 400 Coups, le film qui marquera ses débuts au cinéma et amorcera sa longue collaboration avec François Truffaut. Pour ce dernier, Léaud joue Antoine Doinel, adolescent marginal, dilettante et délinquant qui passe le plus clair du film à s'échapper de l'école, de chez ses parents et même du cadre. On doit à Léaud et à Truffaut, qui le sacre pour la première fois, le plus insolent des regards caméras jamais saisis par la Nouvelle Vague.


Baisés Volés
, François Truffaut, 1968
Troisième volet de la saga Antoine Doinel, Baisés Volés met en scène un Jean-Pierre Léaud maladroit, balbutiant et pas très constant. Son personnage, viré de l'armée car jugé trop instable, se retrouve détective pour une agence de filature. Chargé d'enquêter au sein d'une entreprise de chaussures, il se fond parmi les employés pour découvrir pourquoi son patron, Monsieur Tabard, est détesté. Véritable métaphore de l'être-acteur dans ce qu'il a de plus aliénant et duel, Antoine Doinel répète successivement le nom des deux femmes dont il est amoureux dans cette scène. Et aussi son nom à lui, au cas où l'amour lui ferait perdre la tête.

Masculin Féminin, Jean-Luc Godard, 1966
Pour incarner l'errance d'une jeunesse française descendante de « Marx et Coca-Cola », donc schizophrène, Jean-Luc Godard choisit de mettre en scène deux personnages que tout oppose : Madeleine Zimmer (interprétée par Chantal Goya), jeune chanteuse en devenir fascinée par son propre personnage et Paul (Jean Pierre Léaud), activiste pacifiste opposé à la guerre du Viêt Nam. Toutes les contradictions sont réunies pour que cet embryon d'histoire d'amour ne mène nulle part et c'est exactement ce que recherche Godard : exacerber la vacuité des rapports humains jusqu'à épuisement. Dans cette scène, Paul et Madeleine se parlent sans s'entendre ni s'écouter vraiment. Mais Jean Pierre Léaud en séducteur pré-pubère est génial. Forcément.

Out 1 : Noli Me Tangere, Jacques Rivette, 1971
Out 1 est probablement le film le plus radical de la carrière de Jean-Pierre Léaud. Jacques Rivette, son réalisateur, construit son film comme un laboratoire d'expérimentation où les acteurs sont livrés à eux-mêmes et libres de tout faire - ou presque. La version finale du film, jamais exploitée à l'époque, dure 13 heures. Sa version raccourcie, 4h20. Pour les moins téméraires, cette scène résume assez brillamment l'errance à laquelle Rivette condamne ses acteurs tout au long du tournage et la jouissance qu'en tire Jean-Pierre Léaud. En pleine déambulation debordienne dans les rues de Paris, l'acteur livre sa plus belle leçon d'impro en répétant comme un cinglé le mot "équipage", seul face aux passants effarés. Post-68 : la jeunesse, selon Léaud et Rivette, n'a jamais été aussi paumée.

La Maman et La Putain, Jean Eustache, 1973
Le personnage de dilettante sied décidément trop bien à Jean Pierre Léaud. Jean Eustache l'a compris et lui offre le rôle d'un jeune intello en plein questionnement existentiel dans le Saint Germains des Prés des seventies. L'occasion de se retrouver au lit avec Léaud, dans le threesome le plus corrosif de l'histoire du cinéma français et surtout, de l'entendre déclamer cette tirade où l'acteur et le personnage ne font plus qu'un : " Décidément je n'aime pas les héros." Ça tombe bien, nous non plus.

La Nuit Américaine, François Truffaut, 1973
La même année, Truffaut réalise son film dans un film, La Nuit Américaine. Il y joue son propre rôle, celui d'un réalisateur sur le tournage de son film, Je vous présente Paméla. Jean-Pierre Léaud, rebaptisé Alphonse, est un de ses acteurs. Volubile et coureur, il insupporte tout le monde sur le plateau et rechigne à apprendre son texte. On le découvre donc en robe de chambre entre deux prises et tandis que tout le monde s'affaire, plus décidé à taper quelques billets à son metteur en scène qu'à réciter ses répliques. Jean-Pierre Léaud incarne mieux que personne, l'acteur en flagrant délit de narcissisme désabusé.

J'ai engagé un Tueur, Aki Kaurismäki, 1990
Pour son huitième film, Kaurismaki, réalisateur finlandais, décide de donner à Léaud le rôle d'un anti-héros qui échoue dans tout, jusque dans le suicide. Le personnage, Boulanger, fait donc appel à un tueur professionnel pour se donner la mort - outre une scène entre Léaud et Joe Strummer, figure emblématique de The Clash dans un bistrot des faubourgs de Londres,J'ai engagé un tueur parvient à révéler et capturer la part d'ombre et de cynisme d'un Léaud, désormais adulte, mais toujours à part, en proie à toutes les désillusions.

La Naissance de l'Amour, Philippe Garrel, 1993
Le réalisateur Philippe Garrel, dont le cinéma expérimental s'est doucement métamorphosé en une multitude de contes poétiques, explore dans La Naissance de l'Amour, la complexité des relations amoureuses. Léaud devient Marcus, écrivain instable et terrorisé par l'acte d'écrire qui délivre sa définition de l'impossible dans cette tirade devenue culte et samplée par les Troublemakers en 2001 pour leur titre évocateur, Get Misunderstood : « Personne ne sait ce qu'il se passe parce que personne ne veut qu'il se passe quelque chose ». Troublemakers a vu juste : Léaud est bien l'ultime incarnation, chez Garrel, de l'artiste incompris.

Louidgi Beltrame, El Brujo, 2016
Si Jean-Pierre Léaud a séduit la plupart des plus grands réalisateurs des 50 dernières années, il a également inspiré à quelques artistes de renom des oeuvres qui rendent chacune à leur manière, hommage à ses multiples métamorphoses. Les Troublemakers reprennent sa tirade culte chez Garrel, la plasticienne Elisabeth Peyton tire son portrait en 1994. En 2016, l'artiste Louidgi Beltrame présente au palais de Tokyo son dernier projet, le film El Brujo. Jean-Pierre Léaud déambule face à la caméra de l'artiste et dans les rues de Paris, à la dérive.

La Mort de Louis XIV, Albert Serra, 2016, aujourd'hui en salles
Il aura fallu attendre 2016 pour qu'un réalisateur s'en empare. Qu'il saisisse le mythe le plus inflammable de l'histoire française à bras le corps et le présente, vieillissant, décrépit, agonisant. Dans La Mort de Louis XIV, Albert Serra filme les derniers jours du Roi Soleil, qu'incarne un Jean Pierre Léaud travesti mais non moins sublime. Dans les 400 Coups, Antoine Doinel avait l'air de faire un immense f*** à la caméra. On retrouve toute cette irrévérence dans le regard du roi qui se meurt et s'accroche à son dernier souffle royal. Un rôle en forme d'apothéose pour un acteur hors de tout et surtout du commun des mortels. Le Roi est mort, vive Jean-Pierre Léaud.

Credits


Photographie principale : Baisés Volés, François Truffaut, 1968
Texte : Malou Briand Rautenberg

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