j'ai enregistré un album en pleine tempête au milieu de l'océan

Romain Delahaye est parti sur un chalutier de 90 mètres en plein océan pour sonder la tempête et la transformer en techno. Rencontre avec un démiurge.

par Micha Barban Dangerfield
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06 Mai 2016, 1:15pm

Depuis toujours, Molécule, ou de son vrai nom Romain Delahaye, rêve de grand large et de houle. Mais pas seulement. Il rêve d'électro aussi, de sons et de boite à rythme. Et puis d'aventures. Fatigué des "vallées trop étriquées" de sa ville natale, Grenoble, Romain s'est embarqué à bord d'un chalutier de 90 mètres de long, le Joseph Roty II, un matin froid d'hiver, pour traverser une partie de l'Atlantique. Son but ? Enregistrer le plus de sons possibles au large des côtes, sonder la mer et ses dangers et retranscrire sa traversée en techno. Dans sa valise quelques claviers, 2 guitares, 3 micros, une boite à rythme et un tas d'autres instruments qui lui permettront d'enregistrer un EP et un album - les cryptiques 60°43'Nord et 981mb.

Au milieu d'une soixantaine de marins, Romain a vogué pendant 34 jours et enregistré plusieurs dizaines d'heures de sons. Les vagues qui tapent en rythme sur l'énorme carcasse de fer, le bruissement des treuils, les lames qui grincent, les cris des matafs, les sifflements de la tempête, le silence de mort qui vient après et le calme qui s'étale de tout son long sur l'horizon. Tout ça, Romain en a fait une électro parfois sombre, industrielle surtout, qu'il destine aujourd'hui aux dancefloors. En live, il l'accompagne parfois d'une vidéo : une vue sur l'infini, caméra posée sur la cale, celui qui écoute regarde et ressent, tandis que Romain, lui, se fait démiurge. Bref, on a rencontré le musicien qui rêvait d'être marin.

Comment t'est venue l'envie de partir au large pour y faire de la musique ?
Quand j'ai commencé la musique, j'avais déjà ce rêve d'aller un jour sur un bateau avec mes machines et de composer un album en mer, dès le début des années 2000. Entre temps, j'ai sorti 4 albums studio jusqu'à me dire qu'il était temps de réaliser ce projet. C'est une démarche très personnelle. Je suis parti un peu seul à la recherche de partenaires pour mettre tout ça en place. J'ai procédé à un espèce de "casting de bateau" pour en trouver un qui pouvait m'emmener suffisamment longtemps en pleine mer pour avoir le temps de composer un album complet sur l'eau. Il me fallait aussi un bateau qui pouvait m'emmener dans des zones assez dangereuses pour rencontrer la tempête. J'avais le doux rêve de mettre la tempête en musique.

Que voulais-tu trouver au large ?
L'aventure, me confronter à mes peurs, bousculer mon processus de création. Je suis parti avec un dogme artistique très précis qui était d'embarquer avec des pages blanches sans savoir du tout ce que j'allais composer avec mes instruments et je m'étais promis de ne rajouter aucune note une fois de retour sur terre. Avant le départ, je souhaitais n'avoir aucune idée de la musique que j'allais créer en pleine mer. Se laisser happer par le contexte, se couper de ses racines musicales. L'album témoigne de la diversité des émotions et des états d'humeur que j'ai pu rencontrer avec certains moments très calmes et apaisants, d'autres plus rudes et anxiogènes. Une amplitude très forte s'est montrée entre mes sentiments vécus, c'était une expérience complètement nouvelle. J'ai appris notamment des choses d'un point de vue sonore, les notes n'étaient jamais complètement droites, pas vraiment justes... Et puis se servir des contraintes, les rendre créatrices, inspirantes. Faire avec ce qu'on a et ce qu'on peut.

Tu mélanges des sons enregistrés durant ton voyage en mer avec des rythmes électro puissants et parfois sombres. Comment s'est faite cette fusion ?
Tout a été fait sur le bateau, en situation et selon l'inspiration du moment, sans aucun recul ni calcul. Il n'y avait rien de préétabli, je ne savais pas où j'allais mais j'ai vraiment produit au maximum de mes possibilités. Je voulais laisser toutes les portes ouvertes et ne surtout pas m'enfermer dans un style musical précis. J'ai composé trente morceaux et je n'en ai gardé que dix pour l'album. Certains titres comme "Metarea" et "8ZL 40" ont été créés à partir d'un sons enregistrés à bord : "Metarea" à partir du son du vent, "8ZL 40", à partir du moteur du Joseph Roty - le bateau sur lequel j'ai embarqué. En revanche dans "Le Jardin" ou encore "Hébrides", les sons enregistrés s'ajoutent comme des ornements. Il y a donc eu deux processus de création conjointement liés.

C'était comment de partager ton expérience avec des pêcheurs, des habitants du large ?
Ils étaient à la fois intrigués et respectueux par ma présence. Ils ont rapidement vu que je faisais ça de manière sérieuse et sincère, j'ai embarqué sur le même bateau qu'eux, dans les mêmes conditions, sans tricher. On a fait le même parcours, on a affronté la mer déchainée ensemble. Evidemment il y en a qui étaient plus sensibles que d'autres à la démarche, certains écoutaient un peu de musique électronique, d'autres pas du tout. Il y en a qui étaient curieux, d'autres moins, c'était un échange qui allait dans les deux sens. Je m'intéressais beaucoup à leur activité, au rapport qu'ils entretenaient avec la mer, c'est un univers qui m'a toujours fasciné. Les gens de la Mer. C'est des gens joyeux, qui rigolent beaucoup, une manière de dédramatiser le contexte difficile dans lequel on vit.

Comment ont-ils réagi à ta présence, à ta musique ?
J'ai reçu un accueil fantastique de la part des marins. Ils ont le coeur sur la main. Ils ont appris à comprendre ma démarche artistique. Le Joseph Roty II est un bateau-usine, avec un environnement sonore extrêmement dense et bruyant. Ils se sont demandés ce que je pouvais bien vouloir venir chercher dans ce marasme sonore. Ils ont finalement cherché à participer à ma démarche, en m'indiquant par exemple des endroits où je pourrais trouver des sons intéressants. Leur collaboration a vraiment été précieuse. Tout l'équipage a fait l'expérience de mettre le casque et d'écouter mes compositions et j'ai senti une certaine fierté de leur part, d'avoir à leur manière participé à cette musique, même si on ne les entend pas directement sur l'album.

Qu'as-tu appris de ces gens ?
Tous les hommes sur le bateau aiment fuir la terre et ont un rapport très personnel avec la mer. Cette solitude je l'affectionne aussi. J'aime ce sentiment tout en me sentant chaleureusement entouré. Je me souviens par exemple d'un marin qui me tape sur l'épaule en me voyant un peu barbouillé et me dis : "tant que t'es malade, c'est que t'es vivant !"

Ton projet s'accompagne de vidéos. C'était important pour toi d'immerger tes spectateurs, de convoquer tous leur sens ?
Une des seules choses dont j'étais convaincu avant le départ c'était qu'il me fallait ramener des images pour illustrer ce projet. Montrer au public l'environnement dans lequel ce disque avait été créé. Une fois revenu à terre, j'ai commencé à envisager différentes déclinaisons en étroite collaboration avec des vidéastes pour créer des projets mêlant vidéos et musique. Je pense notamment au web documentaire pour radio France en son Binaural mais aussi au live qui interagit avec des projections vidéo.

Certains passages sont assez angoissants…
On a vécu une tempête en fin de journée, vers le 17ème ou le 18ème jour, et il y a eu une petite panique à bord : des déferlantes énormes balayaient tout le pont arrière et les marins ont été obligés de remonter le chalut en urgence et là j'ai vraiment pris conscience qu'on n'était pas là pour rigoler, que la notion de mort était présente ; dans ces moments-là, on pense qu'à une seule chose : rester à flot. À côté de ça, il y a une autre image complètement à l'opposé. En fin de campagne de pêche, on affronte un très mauvais jour et je passe sans encombre une après-midi entière à faire du son et à être bien, à épouser les mouvements du bateau, de la mer, comme si j'avais adopté un peu cet environnement. Il me reste encore énormément de souvenirs et d'images…

Et le calme après la tempête ?
J'en retire surtout une sorte de force tranquille d'avoir mené à bien un projet comme celui-là où je me suis mis dans une situation humaine et artistique risquée, remplie de doutes. Je dirai que je suis revenu plus fort.

C'est comment de voir ton public danser sur une tempête ?
C'est la finalité de ce projet. Défendre en live cette musique est un véritable accomplissement. La première date s'est déroulée aux Transmusicales de Rennes en décembre dernier et le public a été incroyable. Ce concert a été enregistré et se retrouvera dans le double album qui sort en mai chez Because Music. Je suis en tournée jusqu'à la fin de l'année pour défendre sur scène cet album, pleins de beaux moments en perspectives ! Avant de partir m'immerger à l'autre bout du globe pour créer mon prochain disque...

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