angel haze : "je suis maudite, mais je crois que c'est super"

La plus belle sorcière du hip hop est de retour. Nous l'avons rencontrée lors de son concert parisien et nous en sommes sortis ensorcelés.

par VICE Staff
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18 Février 2016, 11:15am

Il est très difficile d'introduire une artiste aussi puissante qu'Angel Haze. Jeune femme claire-obscure, maudite et magnétique, elle électrise tous les gens qui, un jour, ose s'approcher d'elle. Angel incarne le versant tragique du rêve américain : originaire de Détroit, elle est le rejeton instable d'une Amérique en crise et d'une famille borderline. Bref, le personnage d'un film dystopique et sordide qui s'est échappé très jeune d'une maison damnée pour survivre dans les bois, là où elle s'est toujours sentie en sécurité. Nous nous sommes rencontrées peu de temps avant son concert à la Bellevilloise qu'elle a littéralement incendiée, emportant toute une masse de fans dans une transe indomptable. Plantée dans ses énormes bottes de cuir, Angel prenait des airs de chamane en scandant le résumé de sa vie accablante et en appelant à conjurer le sort, son propre sort. En fait, Angel est une sorcière, à la fois sombre et turbulente, parce qu'elle survit dans le noir et en revient toujours un peu plus forte. Après deux ans de perdition, de drogues et de doutes, elle est de retour sur le devant de la scène plus philosophe que jamais. Rencontre. 

Comment te sens-tu avant ton concert à la Bellevilloise ?
C'est fou ! Je ne m'arrête pas depuis quelques semaines. J'en suis à six shows par semaine, je suis à fond. Et c'est génial de voir les gens se défouler sur ma musique en live. Je me sens comme un roi quand je suis sur scène. C'est la première fois que je joue à Paris même si je suis venue plein de fois.

Comment se sont passées ces dernières années ? J'ai cru comprendre qu'elles avaient été mouvementées…
Elles ont été tellement bizarres. Vraiment. Et c'est d'autant plus bizarre que maintenant que je vois le bout du tunnel, je regarde en arrière et je suis presque nostalgique de cette période hyper sombre. Je n'aurais jamais pu produire Back to the Woods si toutes ces merdes ne m'étaient pas arrivées. J'ai quitté mon label puis je me suis enfermée dans une penthouse pendant près d'un an. J'ai ingurgité toutes les drogues possibles et imaginables. Je suis partie à Joshua Tree avec mon producteur Tk Kayembe on a pris des champis et j'ai eu une épiphanie. Il fallait que je me remette à la musique, c'est tout ce que je savais faire.

C'est de là qu'est né ton nouvel album ?
C'est comme ça qu'on s'est mis à écrire un nouvel album. Et j'en suis hyper fière parce qu'on l'a fait avec peu de moyens et avec nos tripes. C'est incroyable, j'ai l'impression que cet album signe la fin d'une période à la fois orageuse et incroyablement constructive.

Back in the Woods est sorti en septembre dernier. Tu as dit un jour que tu te sentais chez toi dans les bois ? De quels bois parles-tu ?
Ma famille et moi avons beaucoup déménagé pendant mon enfance. Nous allions chez des amis, dans des refuges. Puis un jour on a eu une "vraie" maison. Elle se trouvait juste à côté d'un bois. Ma mère avait cette manie de me virer de la maison à chaque coup de sang. Du coup j'allais trainer dans les bois. J'y dormais même. Au fur et à mesure, je m'y suis sentie en sécurité. Il y a quelque chose de prévisible dans la nature, les animaux sortent à une heure précise, le soleil aussi, tu sens quand le vent se lève et qu'il va se mettre à pleuvoir. C'est pas dans les bois que je me sens sauvage mais dans le monde réel. En fait Back to the Woods reflète une forme d'introspection, un retour vers moi-même. Là où je me sens en sécurité.

Ça a été thérapeutique cet album pour toi ?
Ce projet est un arrêt sur image de tout ce qui m'est arrivé ces deux dernières années. J'ai quitté mon label en même temps que j'ai quitté ma copine. Tout s'écroulait et je me disais "Merde! Ça fait mal." Il fallait en faire quelque chose de toute cette merde. Et puis, les plus beaux chefs-d'oeuvre naissent dans la souffrance. J'ai même écrit une chanson d'amour ! Moi ! Incroyable !

Comment gères-tu le fait d'être une femme dans un univers hyper masculin ?
C'est très étrange. Dans toute l'histoire du hip-hop et du rap, les femmes qui se sont fait connaître pour leur musique, leur cerveau ou leur message seulement se comptent sur les doigts d'une main. Le hip-hop féminin a toujours été hyper-sexuel et hyper-sexualisé. Il est peuplé de sex symbol. C'est très frustrant aussi de devoir se démener pour se faire entendre alors que j'ai tout autant de choses à dire qu'un homme. J'en ai marre d'être une minorité. Si j'étais née homme, je serai le roi du monde aujourd'hui.

Tu crois que ta sexualité a joué un rôle dans ton ascension au sein du rap ?
Non je ne pense pas. J'ai toujours été assez pudique sur le sujet. Et puis tout d'un coup, à 21 ans, ma sexualité est devenue affaire publique. Un truc viral presque. J'ai toujours été sexuellement attirée par les gens, pas par un sexe en particulier. Ma sexualité est fluide, elle change donc elle ne détermine rien en soi. Ni dans mes interactions, ni dans ma musique. Elle détermine mon approche de l'amour qui est agenrée et la façon dont j'en parle dans mes textes. L'amour n'a pas de genre.

Tu penses que le genre est une notion dépassée ?
Le genre n'est rien. Le sexe est purement anatomique. Avant, nous étions des hommes de Cro-Magnon et on se foutait bien du genre. Aujourd'hui on donne une dinette rose à une gamine pour qu'elle s'amuse et qu'elle intériorise sa condition féminine. Mais c'est n'importe quoi. Je ne veux pas me plier à ce qu'on attend de moi. Si je veux faire un truc, je ne veux pas avoir à me demander si c'est approprié pour une fille. Et puis tu vois à mes concerts, il y a autant de femmes que d'hommes. Mes textes parlent à tout le monde.

Te décrirais-tu comme féministe ?
Oui bien sûr. Après je déteste le fait qu'un mouvement aussi important et universel se divise autour de querelles de chapelle clivantes et débiles. Alors je préfère me dire humaniste. Je rêve que les gens puissent vivre libres et égaux peu importe leurs origines. C'est tout.

Tes textes évoquent souvent ton enfance qui a l'air d'avoir été jonchée de coups durs…
Oui mais je me dis que si je n'avais pas eu une enfance aussi dure, je serais probablement la personne la plus ennuyeuse sur terre et je me ferais probablement vraiment chier. Mon enfance a été compliquée mais elle m'a permis d'aimer, de faire de l'art. Il a fallu que je souffre à fond pour pouvoir me soigner et comprendre à quel point il est bon de se faire du bien. La musique est un art philanthropique. La mienne part de moi, de ma douleur mais se transforme en quelque chose de beau et se destine aux autres. Je suis vraiment maudite, tu sais. Mais je crois que c'est super. On n'a rien sans rien.

À ce titre, tu as repris un morceau d'Eminem, Cleaning up my Closet. Pourquoi cette chanson ?
On m'a souvent jugée. Je suis souvent passée pour la fille qui s'est faite violer, qui as vécu dans la rue, qui a fait des conneries. Je me suis dit que la seule façon de tuer tous ces démons, c'était de les assumer, de parler de mes galères et de ce que je suis. Je voulais que ça sorte, tout d'un coup. Je ne pense pas être complètement guérie de tout ça, c'est un processus long et il est plein d'obstacles. Je vis encore avec mes démons. Et parfois je pète un câble ! Avec cette chanson j'ai voulu mettre les gens mal à l'aise, parler de viol et les pousser à comprendre. Et à ce moment-là, personne ne parlait de viol. Il faut en parler. Aujourd'hui les gens débattent. Les victimes parlent. Et c'est très bien.

Parle-moi de ta ville d'origine, Détroit ?
C'est fou que tu me demandes ça. J'y étais il y a deux mois. Ça faisait si longtemps que je n'y étais pas allée. Détroit est si sombre. Le Michigan est une région dévastée. Il y a des milliers de maisons abandonnées, complètement délabrées, un chômage exorbitant, des familles déchirées, un maire corrompu. C'est un lieu damné mais qui donné naissance à des artistes incroyables et infiniment inspirants. À chaque fois que j'y retourne je me dis ''Casse-toi le plus vite possible''. Je suis retournée voir la maison dans laquelle j'ai passé une partie de mon enfance. Elle était en ruine, très sombre, hyper flippante. Je l'ai prise en photo.

Pourquoi as-tu voulu prendre une photo ?
Pour me souvenir je pense. Les pires choses de ma vie sont arrivées dans cette maison. C'est bizarre, c'est un peu ma Mecque. Cet endroit me fout la chair de poule mais je l'aime aussi. C'est la seule maison que j'ai eue. Mes seules racines. Elle fait un peu peur aussi, elle est pleine d'énergies bizarres. Ça me rappelle d'où je viens.

Tu es très libre quand tu parles de ton passé…
La musique m'a permis de le devenir. Je pense que c'est une forme d'art qui rend les gens vulnérables. Les mots et les sons touchent à la fois l'intellect et le sensible. Je peux te faire sentir des choses en rappant. Au sens sensoriel du terme. C'est aussi simple que de toucher la main de quelqu'un, aussi direct. Gamine je n'avais pas vraiment le droit d'écouter de la musique. Du coup quand j'en écoutais, il y avait un truc vraiment sensoriel, presque physique. Ma mère me détestait, mon frère était son joujou. Écouter de la musique était ma rébellion.

Parlons un peu du futur, quels sont tes prochains projets ?
J'ai travaillé avec des artistes incroyables ! J'ai produit plein de choses, plein de sons et je n'arrive pas à m'arrêter. Je chante un peu plus, j'essaye d'écrire de la poésie, j'écris pour d'autres artistes aussi. Je sors un nouvel EP dans un mois, un second dans trois mois puis ce sera au tour de mon nouvel album. C'est fou putain, je suis trop contente. Et puis je suis très heureuse que ma musique marche. Ça veut dire que je peux être moi-même. Que je n'ai pas besoin de mentir. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Julien + Adrien
Maquillage : Alisonn Fetouaki

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