le livre est-il l'avenir de la photographie ?

Paris Photo et Offprint le confirment : ce n’est pas parce qu’on a pris l’habitude de scroller qu’on perdra celle de tourner les pages.

par Ingrid Luquet-Gad
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18 Novembre 2015, 9:45am

"Tu me diras comment je peux faire un bouquin à partir de mes Instagram ?" À elle seule, cette réaction d'un ami à qui je racontais que je travaillais à un sujet sur le livre photo en résumerait presque les tenants et les aboutissants. D'ailleurs, par une infime distorsion à la vérité, on aimerait bien en faire le départ d'un nouveau projet de Kenneth Goldsmith. Poète et artiste, celui que l'on connait sans doute mieux sous sa casquette de fondateur des archives numériques "Ubu Web", entreprenait ainsi en 2013 d'imprimer l'internet, tout l'internet. Sisyphéenne, sa performance "Printing out the internet" illustre néanmoins que la dialectique entre écran virtuel et support matériel est devenue indépassable dès lors que l'on entend parler de photographie aujourd'hui - que cette pratique soit le fait de l'instagrammeur dominical ou du photographe exposé à Paris Photo.

A Paris Photo justement, dont la 19e édition s'est tenue brièvement au Grand Palais (la foire a été interrompue à cause des attentats du vendredi 13), l'importante section qui était dévolue comme tous les ans au livre photo rappelle combien cette forme est étroitement corrélée à l'histoire du médium. Si l'un des tous premiers fut celui de William Fox Talbot, "The Pencil of Nature" (1845) qui associait des photographies originales à des légendes, les décennies suivantes voient l'arrivée de techniques d'impression plus sophistiquées, permettant d'imprimer texte et image sur la même plaque : la photographie devient reproductible, ouvrant la voie aux expérimentations audacieuses des surréalistes des années 1920. Dès 1931, dans la préface au livre Ainsi Paris (1931) du photographe lituanien Moï Ver, le peintre Fernand Léger déclare : "Le mélange est la mode… la photo qui jusqu'à ces temps n'avait qu'une valeur illustrative et documentaire est passée à des plastiques très intéressantes."

Si le livre offre au photographe la possibilité d'une expression plus individuelle, permettant de se débarrasser pour un temps la pression de développer un style reconnaissable au profit d'une narration ponctuelle, cette liberté est précisément le gage de la versatilité du format. Voilà le constat que l'on dresse en visitant la section du prix "Aperture Foundation PhotoBook Awards" de Paris Photo, où aucun des 35 livres en lice ne ressemble à l'autre. Sans vouloir s'adonner à la chasse à la tendance, on peut cependant identifier une nouvelle donne : une bonne moitié des livres sélectionnés ont été auto-édités. C'est ici que l'on retrouve l'influence du web : si, à Paris Photo, Internet ne fournit pas la matière iconique (on reste dans le cadre de la photographie d'auteur), ce sont néanmoins les plateformes d'impression en ligne qui ont conduit à démocratiser l'auto-publication.

Là où on pouvait scroller, on peut maintenant feuilleter.

"Lors d'un séjour à New York il y a cinq ans, j'ai remarqué qu'il existait une profusion incroyable de livres d'artistes, mais que ceux-ci ne bénéficiaient que de très peu de visibilité, puisqu'ils n'étaient pas vendus dans les librairies traditionnelles. De retour à Londres, j'ai décidé de créer un site où ces livres auto-produits seraient visibles et où il serait aussi possible de les acheter." Bruno Ceschel, que l'on rencontre sur son stand à Offprint, la foire d'édition indépendante qui se tient aux Beaux-Arts de Paris durant Paris Photo, représente un maillon supplémentaire dans le processus de démocratisation du livre photo. En 2010, il a fondé Self Publish, Be Happy. En plus de remporter haut la main la palme du nom le plus cool du "artbook game", la plateforme web a joué un rôle clé en mettant en lumière ce foisonnement d'initiatives, au point de publier cette année une anthologie des activités en forme de manuel et manifeste du livre photo DIY. Pour lui, le succès de foires dédiées au livre photo, comme Offprint à Paris et sa branche londonnienne, mais aussi Printed Matter à New York hébergée par le MoMA PS1, témoigne d'un intérêt du grand public pour le genre qui ne cesse de croître.

Les Tumblr, Pinterest et autres Instagram, s'ils peuvent satisfaire l'envie de construire un récit au fil d'une séquence d'images, ce "texte d'images à regarder" dont parlait le philosophe Jacques Derrida à propos du roman-photo, ne suffisent pas à rassasier notre pulsion de la page imprimée. Ecran et papier ne s'excluent pas. C'est ce qu'illustre la jeune maison d'édition parisienne Jean Boîte, elle-aussi venue fièrement présenter ses derniers rejetons à Offprint. Fondée en 2011 par David Desrimais et Mathieu Cénac, rejoints au bout d'un an par Olivia de Smedt et Pierre-Edouard Couton, leur première collection, intitulée "FOLLOW ME, Collecting Images Today", se spécialise précisément dans l'édition de collections d'images en ligne. Si beaucoup connaissent le tumblr viral Kim Jong-Il looking at things, le site 9 eyes de Jon Rafman répertoriant des captures d'écran insolites de Google Streetview ou encore le hashtag #artselfie lancé par le collectif DIS Magazine, ces projets sont maintenant disponibles sous la forme de livres. Là où on pouvait scroller, on peut maintenant feuilleter.

"Lorsqu'on a fait le Google Dictionnary, qui remplace chaque mot du Oxford Dictionnary par l'image qui lui correspondait sur Google, on s'est rendus compte de la vitesse à laquelle le contenu devenait daté. Le livre ne date que de 2013, et pourtant, certaines des images paraissent déjà obsolètes, constate Olivia de Smedt. Avec un livre, on garde la trace d'un moment, même si le monde qui correspond à cette image n'est plus le même lorsqu'on le feuillette." Parmi les projets rêvés de Jean Boîte (qui a aussi édité Kenneth Goldsmith), il y a celui, nous confie David Desrimais, de réunir sous forme de livres les photos Instagram du curateur star Hans-Ulrich Obrist, avec qui ils collaboreront par ailleurs sur un prochain livre ce printemps. Sur son compte Instagram, celui-ci s'en tient rigoureusement au même protocole : à chaque artiste qu'il rencontre, il fait écrire une phrase manuscrite sur un post-it, qu'il photographie ensuite. Imprimer Instagram ? Oui - le sien ou celui des autres, version fanzine DIY ou livre relié.

Self Publish, Be Happy : www.selfpublishbehappy.com
Jean Boîte Editions : www.jean-boite.fr

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : SPBH BOOK CLUB VOL VII BY LUCAS BLALOCK

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