l'euro peut-il réconcilier la france ?

Encore nostalgique de la Coupe du monde 98, la France est-elle vraiment un modèle d’intégration et d’éducation par le sport ? On fait l’état du football français à l’heure de l’Euro 2016 dans l’Hexagone. Une compétition hantée par le spectre des Bleus...

par Bruno Poussard
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08 Juin 2016, 8:50am

Je suis né au début des années 1990. L'été de mes sept ans, la France a remporté la Coupe du monde de foot. Une folie. Le temps d'une soirée et même plus. En ce début du mois de juin 2016, je me demande si on a une maigre chance, avec l'Euro en France, de revivre ce mythique mois de juillet 1998. 

À l'image du 19e arrondissement réputé pour sa mixité, les parties de streefoot me paraissent rassembler, mélanger, sur city stade ou entre quatre murs. "Ici, le terrain est un des seuls endroits où les différentes communautés se côtoient, explique Ludovic Herelius, animateur au centre social et culturel J2P qui organise des tournois l'été. Même s'ils ne discutent pas trop, il y a un petit échange et un respect mutuel entre les jeunes." Comme celui de la rue Petit-Voisin, ces petits city coincés sous le métro aérien ou entre deux immeubles pullulent depuis dix ans dans la capitale comme dans les autres villes du pays. "Beaucoup de maires et d'élus ont compris le vecteur qu'est le foot, qui permet aussi de canaliser", remarque Ferhat Cicek, ambassadeur de Nike, notamment impliqué sur le projet "Nike Football X", qui organise des tournois à 5 contre 5 dans en banlieue parisienne (dont la finale est prévue le 11 juin au Palais de Tokyo). Et le coach de vanter : "Le streetfoot permet de mixer des jeunes d'origines géographiques, culturelles et de couches sociales différentes dans toute la région !" 

Utilisé pour favoriser l'intégration au fil du XXe siècle avec l'arrivée des grandes vagues d'immigration, le sport a commencé à être vanté pour ses vertus sociales dans les eighties, sous la gauche de François Mitterand après les premières émeutes, en banlieue lyonnaise. Avant que le foot ne dégage définitivement l'image positive du vivre-ensemble le 12 juillet 1998, qu'aucun de plus de 20 ans n'a oublié.

Utilisé pour favoriser l'intégration au fil du XXe siècle des grandes vagues d'immigration, le sport a commencé à être vanté pour ses vertus sociales dans les eighties, sous la gauche de François Mitterand après les premières émeutes, en banlieue lyonnaise. Avant que le foot ne dégage définitivement l'image positive du vivre-ensemble le 12 juillet 1998, qu'aucun de plus de 20 ans n'a oublié. "J'étais en bas de chez mon père, à Ménilmontant, se souvient le joueur professionnel David Bellion, 15 piges alors. On est partis comme des fous sur les Champs en métro. C'était une grande fête, bien organisée." Un rassemblement traversant les milieux sociaux comme rarement. Mais un phénomène surtout amplifié, dans une période d'embellie économique. Outre un football devenu fréquentable, les Bleus de 98 auraient représenté la réussite du modèle d'intégration hexagonal… Le fameux "black-blanc-beur" des médias et des intellectuels. "Une croyance collective construite progressivement et jamais remise en question", selon William Gasparini, sociologue enseignant à la fac de Strasbourg. "Loin des stéréotypes négatifs sur les populations d'origines étrangères, l'image d'une France talentueuse et métissée s'est dégagée, et par-dessus s'est développé un discours sur la diversité comme atout." La première récupération politique.

"Ça m'a fait rire, rien n'a changé, commente aujourd'hui Ahmed Hadef, qui compte sur les nouvelles générations. Quand on regarde les dirigeants du football français, où sont les Noirs et les Arabes?" Parmi les conséquences durables du Mondial 98 pourtant, le nombre de licenciés de la Fédération Française a ensuite explosé, les politiques publiques pour utiliser le sport à d'autres fins ont été renforcées, et des associations sont apparues. Ainsi depuis 1997, l'Association pour l'éducation par le sport (Apels) valorise, référence, accompagne et dote des actions de terrain à dimension éducative à travers son programme "fais-nous rêver". En 20 saisons, plus de 7000 projets ont été intégrés à sa plate-forme, 1000 primées. L'US Pont-Saint-Maxence (Oise) en a par exemple profité pour développer des actions allant de l'accompagnement scolaire à l'aide à l'insertion professionnelle, alors que le club de Sevran (Seine-Saint-Denis) a bénéficié d'une aide à la structuration en intégrant jeunes et parents aux projets. Le rôle des éducateurs est primordial. Jusque dans les plus grands clubs. "Au Red Star (dernier club pro populaire basé à Saint-Ouen et monté en Ligue 2 l'an dernier), ils savent serrer la vis en restant cool, il y a toujours du respect je pense, décrypte le Parisien David Bellion. Alors qu'à haut-niveau, le volet éducatif a été oublié, avec la forte pression financière et le manque de lucidité des dirigeants."

Quand on regarde les dirigeants du football français, où sont les Noirs et les Arabes?

À 31 ans en 2014, Bellion, ancien attaquant de Manchester United et de Bordeaux, a fait l'étonnant choix de la formation de Seine-Saint-Denis du Red Star. Après sa rencontre avec le président du club lors d'une fashion week, ce passionné d'art se souvient de sa motivation: "La première fois où je suis venu, j'ai vu le stade à l'ancienne, les bâtiments des années 1960 autour, les chants des supporters comme en Angleterre, et ça m'a transporté ! Ce côté brut du foot de la rue qui sent plus la frite et la bière correspond à ma volonté d'être libre." Malgré une baisse de salaire, David Bellion a le sourire comme jamais lorsqu'il monte sur son scooter pour rejoindre ses potes à l'entraînement au sein. "Dans les tribunes du Red Star, il y a de tout, des grands-pères avec leurs petits-fils, des hipsters, des cailleras... Et ce club de mélanges, c'est mon histoire, je suis Franco-Sénégalais et ma compagne est Italo-Anglaise." En attendant de se tourner définitivement vers le monde de la culture, Bellion veut être utile à son club. Aux côtés de son président Patrice Haddad, il participe à l'élargissement de l'opération "Red Star Lab", visant à organiser des sorties street art ou encore musée pour les jeunes du club. "Ils sont pour beaucoup du même rang social, leur apporter quelque chose de différent par ce biais-là, c'est génial !", félicite l'attaquant formé à Cannes.

Dans les tribunes du Red Star, il y a de tout, des grands-pères avec leurs petits-fils, des hipsters, des cailleras...

En bon et moins bon, l'état du foot hexagonal a donc beaucoup évolué depuis 98. Les sociologues Gasparini et Lestrelin parlent ainsi de "parenthèse enchantée" et de "fiction vite dissipée". L'invasion de la pelouse de France - Algérie par des Français d'origine algérienne en 2001, puis la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002 ou encore les émeutes de 2005 prouvent la fin du mythe de la réconciliation. Néanmoins, un tel engouement est-il encore possible aujourd'hui? Le contexte des tribunes des stades français laisse douter. Cette saison, le nombre d'interdictions de déplacement de supporters a battu des records. "De nombreux textes de loi ont complété le dispositif contre le hooliganisme afin de renforcer le levier répressif et l'encadrement policier, après la forte médiatisation du cas du PSG, complète Ludovic Lestrelin, chercheur spécialisé sur ces questions. On voit se dessiner une individualisation du rapport au spectacle, alors que la force du football est justement de permettre de vivre un fort moment collectif." Les groupes comme les ultras mis à mal, un pan de socialisation est en danger. "Le supportérisme occupe une partie de la jeunesse masculine européenne, initie à la vie collective, associative…, enchaîne le maître de conférences à l'université de Caen, qui milite pour l'instauration d'un dialogue. Certains groupes étaient même très ouverts sur l'animation de la vie d'un quartier, mais ils se sont peut-être refermés sur eux-mêmes, par protection."

Plus que jamais en 2015 avec les attaques terroristes à Paris, le contexte sécuritaire a pris le pas. Lorsque sont notamment évoquées les "fan-zones", c'est d'abord en termes anxiogènes. Dans ce climat, l'esprit de rassemblement festif est en danger. Entre les affrontements autour de la lutte contre la loi Travail et un chômage toujours plus haut, comparaison impossible avec 98. "La société se durcit, les inégalités sont criantes, l'augmentation du vote FN indique un malaise profond", enchaîne Lestrelin. Pendant un mois, le foot sera peut-être une échappatoire. "Mais quand les gens retourneront à la maison, je suis sceptique qu'ils aient oublié le reste, arrête le footballeur David Bellion. J'habite à deux pas de République (où se rassemble Nuit Debout), je le vois, la jeunesse n'est plus dans la même situation. Nous sommes dans une période très critique pour l'humanité." Ces derniers jours, le débat sur l'identité replacé au centre par les accusations de racisme (injustifiées) d'Éric Cantona envers le sélectionneur Didier Deschamps laisse entrevoir de l'hostilité. "De jour en jour, c'est pire, juge Ahmed Hadef, depuis le 93. La France est un pays compliqué, les gens deviennent racistes avec tout, font l'amalgame pour un rien…" Après l'unité de 98, la fracture de l'Euro 2016...

Le supportérisme occupe une partie de la jeunesse masculine européenne, initie à la vie collective, associative…Certains groupes étaient même très ouverts sur l'animation de la vie d'un quartier, mais ils se sont peut-être refermés sur eux-mêmes, par protection.

Qu'est-ce qu'un succès des Bleus pourrait donc changer? "On n'attend rien, ça ne changera rien pour nos clubs, pour nos jeunes… répond sèchement M. Hadef. On sera les premiers supporters de la France, mais il y a deux football dans notre pays." Secrétaire nationale aux sports du PS et élue de Boulogne, Brigitte Bourguignon tente de mettre en avant les actions à la marge, comme l'Euro scolaire UNSS organisé dans le Nord-Pas-de-Calais, pour "ouvrir les jeunes à l'esprit européen, à l'heure où certains veulent nous refermer sur nous-mêmes." Mais pour la construction sur le long terme, Fabien Guiheneuf a des regrets sur la faible implication du grand public. "Il y aura plein de petits événements mais ils ne s'inscrivent pas dans une stratégie globale d'intégration par le foot, appuie le responsable national de "Fais-nous rêver" de l'Apels, qui en profite pour organiser de grands débats à Saint-Denis. À l'inverse, un quart budget du Centre national pour le développement du sport va depuis quatre ans à l'organisation de l'Euro… Les politiques vont et viennent, et il n'y a pas de plan pérenne d'éducation par le sport." Malgré le rythme effréné de l'enchaînement de l'actualité, nul ne doute de l'instrumentalisation du résultat des Bleus, quel qu'il soit. Encore plus à un an de la présidentielle.

Qu'importe les pensées politiques, l'équipe de France a une stratégie nouvelle, elle marque des buts et le public français recommence à l'apprécier. En cas de succès sur ses terres, un moment de communion semble encore possible. Aussi éphémère serait-il.

Credits


Texte : Bruno Poussard
Photographie : Wally Lamzaoui

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