chassol, la pop qui harmonise le réel

Le musicien ouvre le festival Baléapop, qui se tient à Saint-Jean-de-Luz du 24 au 28 août. Rencontre.

par Ingrid Luquet-Gad
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24 Août 2016, 10:15am

Implanter un festival à Saint-Jean-de-Luz, ville à califourchon entre la côte française et espagnole, balayée par les vents et les trémolos de la langue basque, pousse forcément à se poser la question des frontières. Ou plutôt, à mettre cul par dessus tête les cloisonnements habituels et jeter au large les petites boites dans lesquelles on tente d'ordinaire de faire rentrer chaque chose. Le festival Baleapop s'y efforce. Pour le collectif de créatifs basques Moï Moï à l'origine de l'aventure, il n'y a qu'un seul mot d'ordre qui vaille : décloisonnement. Investissant les rues, les parcs et la plage de la ville cinq jours durant, au fil de concerts, d'expositions et de résidences d'artistes, Baleapop est une créature bicéphale : l'un des rares festivals à associer étroitement art contemporain et musique, ne se contentant pas de faire du premier une jolie toile de fond pour le second, ou du second une bande-son easy-listening pour le premier.

Pour déclarer ouverte la 7e édition qui se tiendra cette année du 24 au 28 août, qui de mieux que Chassol, l'un des rares compositeurs français à naviguer à vue entre son et image, étroitement associés chez lui en une expérience totale ? Pianiste avant tout, doté d'une solide formation classique et jazz, le membre de l'écurie Tricatel explose à la face du grand public avec Indiamore. Parti à la rencontre de l'Inde urbaine à l'été 2012, le trajet le mène de Bénares à Calcutta, et le verra revenir avec une cinquantaines d'heures de rushes. Ces enregistrements, des ambiances de rue aussi bien que des rencontres avec des musiciens locaux, il les soumet à une technique de sampling de son invention, prélevant, manipulant et juxtaposant des fragments d'images et de son. Le procédé a un nom : l'ultrascore. En résultera un ovni 3D d'harmonies multisensorielles, déjà amorcé avec NOLA Chérie, projet plus confidentiel sur la Nouvelle-Orléans présenté en 2009 au Centre d'art contemporain de la Nouvelle-Orléans. Puis, en mars 2014, ce sera la Martinique, terre de ses ancêtres, qui lui fournira la matière de son dernier album en date, et un point d'orgue à la trilogie des ultrascores.

Ce spectacle, Big Sun, est celui que les férus d'art contemporain ont pu découvrir l'an passé lors du Bal Jaune, l'immanquable raout de clôture de la FIAC, tandis que les habitués des circuits orientés matière sonore l'auront vu passer à l'ouverture du festival Villette Sonique la même année, ou encore à la Gaîté Lyrique début juin. Une tranche de réel de la mouture la plus brute, comme un fleuve en crue emportant indistinctement tout ce qui se trouve sur son passage. Une manière aussi, à l'heure des « bedroom producers », de sortir la musique des studios pour la remettre au contact de l'embrouillamini du monde. Si l'on pense assez vite aux avant-gardes du début du siècle qui rêvaient de la fusion entre art et vie, le but de Chassol n'est pas de vivre sa vie comme une œuvre d'art ou d'esthétiser le réel. Son ambition est celle, bien de son temps, de montrer au moyen du sample et du remix combien il est devenu vain de vouloir séparer les deux. Ou comme il le dit lui-même : d' « harmoniser le réel ». Entretien.

Qu'allez-vous jouer à Baléapop ?

J'y jouerai mon spectacle le plus récent, « Big Sun », tourné en 2014 pendant le carnaval à la Martinique. Cette fois, on sera deux sur scène, sans le batteur qui normalement nous accompagne. Mais en fait, l'écran est le troisième musicien. Et l'ingé-son le quatrième. Donc en fait, on sera plein, puisqu'il y a aussi tous ceux qui ont été filmés dans la vidéo : les musiciens, les carnavaliers, les oiseaux, les gens de passage. Ce sont des acteurs à part entière du projet. Le fait de jouer en festival ou dans une boîte noire ne change pas grand chose. Nous avons déjà passé l'épreuve d'à peu près toutes les configurations, y compris de nous produire dans un désert en Inde. Le procédé de la synchronisation vidéo fait qu'on ne voit jamais le spectacle pareil : il y a un côté magique qui fait croire que l'on aurait découvert comment manipuler la nature. Et puis fin août, à Baleapop, il y aura les étoiles.

Justement, d'où vous vient l'intérêt pour la vidéo, toujours étroitement associée aux compositions ?

Je n'ai pas fait d'école d'art. J'ai fait ce truc très classique de musicien : le conservatoire, dès mes quatre ans. En revanche, j'ai commencé à composer de la musique de films vers mes vingt ans - et j'en ai aujourd'hui quarante. C'est aussi quelque chose que je collectionne. Mon intérêt pour la vidéo provient donc clairement de la vidéo qui est associée à la musique. Je ne suis pas un énorme fan de cinéma, mais le documentaire classique m'intéresse beaucoup : je suis un énorme fan du néerlandais Johan van der Keuken. L'art vidéo ne m'influence pas directement non plus, mais en revanche, je pense qu'il y a beaucoup plus de liberté et d'ouverture dans le champ de l'art contemporain que dans la musique pour des démarches comme la mienne, qui cherche à déformer, étirer et moduler les choses.

Pourtant, il ne s'agit pas non plus du rapport de la vidéo et du son tel qu'on le trouve dans le clip : l'un n'accompagne pas l'autre, mais ils créent ensemble un nouvel objet 3D....

Effectivement, je tente de parvenir à une synchronisation extrême. On peut penser au film Fantasia de Disney, par exemple, réalisé dans les années 1940, qui est un bon exemple de ce que j'appelle un « concerto pour cinéma ». On y trouve à la fois de la musique classique avec beaucoup de richesse, de reliefs et de variations, et des passages plus pop, comme celui avec l'apprenti sorcier. D'ailleurs, pour moi, ça a commencé un peu comme l'apprenti sorcier : en 2005, Youtube et arrivé, et tout à coup, j'avais à ma disposition ce formidable outil qui me donnait accès à toutes ces vidéos. J'ai tout de suite voulu en faire quelque chose. J'ai donc commencé à manipuler des loops vidéos comme d'autre jouent aux Playmobil. Pour voir ce que ça pourrait donner, mais avec tout de même une oreille de musicien sachant harmoniser et mélodiser les sons de ces vidéos.

Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots en quoi consiste l'ultrascore, ce procédé de synchronisation de l'image et de la vidéo que vous avez mis au point ?

Le procédé est assez complexe, mais pour le dire simplement, c'est un objet vidéo où l'on entend les accords sur les images. À partir de rushes, je repère les passages de la vidéo qui contiennent un son qui m'intéresse. Je prélève ce fragment, je le mélodifie, et je dégage chaque note de manière à pouvoir dérouler une grille d'accords.

Est-ce une manière d'élargir le sampling, qui a marqué l'histoire de la musique du dernier quart de siècle, à la vidéo ?

Oui, mais on pourrait aussi comparer le procédé à celui du collage en art. En musique, il y a cette pièce de Steve Reich qui m'a beaucoup marqué, qui date des années 1960 - donc bien avant l'usage du sample dans la musique électronique. La pièce s'appelle « Come Out », et elle a été composée en soutien aux émeutes de Harlem de 1964 à partir des enregistrements de témoignages de jeunes militants noirs victimes de violences policières. Il y a un passage où l'un d'entre eux raconte comment il a dû faire saigner ses blessures cicatrisées pour montrer les abus dont il a été victimes : on l'entend dire « I had to, like, open the bruise up and let some of the bruise blood come out to show them » [J'ai du rouvrir mes blessures et les faire saigner à nouveau pour leur montrer]. Steve Reich reprend ce morceau de phrase, et par un système de phasage/déphasage, le prolonge jusqu'à finir en bruit blanc. J'utilise effectivement beaucoup de sample dans ma musique. Je me sample moi-même, et je les joue ensuite avec une technique de piano, en les organisant sur les notes.

Mettre au point le procédé de l'ultrascore qui vous fait aller capter la matière directement sur place, était-ce aussi lié à une volonté de sortir du studio, pour aller « travailler sur le motif » comme on le dit à propos de peintres ?

Les deux me plaisent, le studio comme les voyages. Dans les années 2000, j'avais un orchestre de 24 musiciens. Puis je suis passé à une configuration solo avec juste un laptop. J'ai passé un long moment à expérimenter seul. C'était une période où des mouvements d'art conceptuel comme Fluxus m'influençaient beaucoup. Les membres de Fluxus, un groupe d'artistes du tournant des 1960, Alla Kaprow, La Monte Young ou George Maciunas pour ne citer qu'eux, ont été les instigateurs des premiers happenings. Ils exécutaient des actions simples, d'après des consignes que l'on peut comparer à une partition : par exemple, tracer une ligne droite et la suivre. Ces démarches-là qui mélangent l'art et la vie existent peu chez les musiciens, où alors, les mouvement d'avant-garde sont trop sérieux. A quelques rares exceptions près, comme John Cage, et donc Fluxus, dont beaucoup de membres avaient suivi les cours, chez qui je décèle beaucoup d'humour. Comme eux, je cherche à faire l'objet le plus complet possible.

L'an prochain, vous participerez à votre deuxième Biennale d'art à Venise. Après Sophie Calle en 2007, c'est Xavier Veilhan, avec qui vous collaborez depuis quelques temps, qui vous invite. Que pouvez-vous d'ores et déjà nous dire du projet ?

Effectivement, on se connaît depuis un petit moment. C'est lui qui est venu me voir après le film sur la Nouvelle-Orléans. Il est assez ouvert musicalement, et collabore souvent avec des musiciens : Air, Sébastien Tellier ou plus récemment sa série de scans de grands producteurs. En 2009, j'avais composé la musique du film qui avait été fait sur son exposition au Château de Versailles. On se voit quand on peut, au bar ou dans son atelier. Il m'apporte d'autres façons de réfléchir, d'autres références, d'autres types d'analyse. Concernant Venise, je ne sais pas trop encore ce que je peux en révéler, mais dans les grandes lignes, il va concevoir le pavillon français comme une scène, où il invitera des musiciens à se produire.

www.baleapop.com

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad