quand new york était encore cool (et nudiste)

La photographe américaine Arlene Gottfried a immortalisé la ville de 1970 à 80 : des grand-mères en corde à sauter aux juifs orthodoxes qui posent aux côtés des naturistes.

par Sarah Moroz
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21 Janvier 2016, 12:40pm

La photographe Arlene Gottfried est née à New York, la ville qui lui a inspiré plus d'une centaine de tirages en noir et blanc. La ville qu'elle a immortalisé de 1970 à 80 et qu'elle exposait, un peu partout dans les galeries, afin de faire voir un New York en pleine ébullition et libre. Son travail reflète cette immense diversité : voisins, vieilles dames, blacks, latinos, juifs, ses modèles posent au naturel. Si Arlene gagnait sa vie en travaillant pour une agence de pub, elle passait le plus clair de son temps libre à photographier ce qu'elle voyait autour d'elle. ''La nuit, le matin tôt, les week-ends.'' On y retrouve les plages de Rockaway, le carnaval brésilien, Times Square, Roseland Ballroom (la salle de concert qui était, encore à l'époque, une vraie salle de bal), Harlem, les soirées du Lower East Side… Son exposition 'Sometimes Overwhelming' est présentée aux Douches dans le 10ème arrondissement, à Paris, jusqu'au 7 mars. À cette occasion, on a rencontré Arlene autour d'un café chaud à New York. La photographe nous a révélé ses coins préférés de la ville et des personnages qui hantent ses images.

Le New York que tu présentes est hédoniste et sans complexe. Tu dirais que cet esprit a disparu aujourd'hui ?
C'était une autre époque et c'était sa spécificité. J'allais dans les endroits qui me parlaient tout particulièrement : les festivals, les plages naturistes du Queens, Coney Island…

Tu avais l'habitude de prendre des inconnus. As-tu revu ou recroisé certains de tes modèles ?
Ma mère ! Et puis ce mec, hyper musclé (Angeland Woman at Brighton Beach, 1976) - c'était mon voisin à Brooklyn. Mais pour la plupart, je ne les ai jamais revus, je ne faisais que les croiser.

Sur la plage naturiste de Riis, comment les gens ont réagi quand tu es arrivée avec ton appareil photo ?
C'est vrai qu'ils auraient pu se sentir un peu traqués… Mais bon, ils étaient là et ça n'avait pas l'air de les déranger plus que ça quand on voit leur tête.

C'est complètement impensable aujourd'hui de voir un homme nu poser à côté d'un juif en costume… (1980)
L'histoire de cette photo est assez cocasse. Le juif orthodoxe est arrivé sur la plage et les gens ont commencé à le dévisager, parce qu'il faisait 30° et qu'il était habillé tout en noir. Autour de lui, tous étaient nus ou en maillot de bain. Et cet autre homme, nu, est venu nous voir et a dit ''hey, prenez-moi en photo, je suis juif moi aussi.'' Et voilà, j'avais ma photo.

Tu es nostalgique de cette époque ?
Dans un sens, oui. Je regarde en arrière et je me remémore chaque instant, chaque prise, chaque photo. Je bougeais tout le temps, j'allais sur la Staten Island. A l'époque, on prenait le ferry pour s'y rendre, c'était comme un voyage dans le passé. on n'était plus du tout à New York. C'était une ville en dehors du temps, aux Etats-Unis.

Ton travail est très audacieux. Comment a-t-il été reçu à l'époque ?
Les gens ont l'habitude de dire - et je déteste ce genre de mots - ''bizarre' ou ''différent'' ou ''étrange''. Pour moi, rien de tout ça ne représente mes photos. Ce sont juste des gens qui vivent leur vie. Quand on les regarde bout à bout, on dirait une promenade à travers plusieurs villes du monde et plusieurs moments de la vie - c'est la réalité - et si les gens le perçoivent comme quelque chose d'étrange, c'est qu'ils n'ont pas vécu ni expérimenté ces choses de la vie quotidienne.

Comment t'es-tu familiarisée à la photographie ?
J'ai suivi deux ans de cours. On apprenait à photographier en studio et à régler la lumière, on bossait encore à l'argentique et à la chambre noire. On faisait très peu de cours théoriques, je ne connaissais rien à l'histoire de la photo.
Après mon diplôme j'ai travaillé comme assistante pour des photographes. A cette époque, très peu de femmes bossaient. Personne ne voulait les embaucher parce qu'elles ne pouvaient pas porter tout le matériel seules. Alors je me suis trouvée un job dans la pub. J'ai tout fait là-bas : des pubs pour les cigarettes aux spiritueux. Le photographe s'occupait de tout à l'époque.

Tu continues de travailler à l'argentique ?
Je déteste le numérique, si c'est la question. Enfin non, je ne déteste pas, c'est génial. Mais ce n'est pas pour moi.

Tu utilises ton téléphone pour photographier ?
J'ai même pas de téléphone qui fait des photos.

Tu veux dire que tu n'as pas de smartphone ?
Non. J'ai un téléphone à clapet.

Est-ce que visites encore différents quartiers de New York pour t'inspirer ?
Pas autant qu'avant. Le monde n'est plus le même. Ce n'est plus aussi excitant qu'avant. Même si j'arrive à tirer quelques belles images. Les dernières sont regroupées dans mon livre, Mommie.

'Sometimes Overwhelming' jusqu'au 5 Mars à la galerie Les Douches, 5 Rue Legouvé, 75010 Paris. 

Galerie Les Douches

Arlene Gottfried

Credits


Texte : Sarah Moroz
Toutes les images  : courtesy Arlene Gottfried & Les Douches La Galerie

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