courrèges : "tout est possible et c'est très excitant"

Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant viennent de présenter (avec brio) leur deuxième collection pour Courrèges. Nous avions rencontré le duo quelques jours avant leur défilé. Interview.

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03 Mars 2016, 5:30pm

Le vêtement (chut on ne dit pas produit) est de nouveau au centre des préoccupations. Les temps sont donc au pragmatisme. Triste époque, hurlent sans doute les vieux cons. D'autres, plus malins, plus bienveillants, y voient aussi une opportunité. L'opportunité de renouer avec le réel sans nécessairement se salir les mains. Vendre n'est plus une insulte à la créativité, vendre est le résultat direct de l'approbation du public. Une nouvelle génération de créateurs a donc intégré le réel dans son cahier des charges sans pour autant renier le volet artistique de leur travail. Et Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant, chez Courrèges, en font clairement partie. Comme André Courrèges des décennies avant eux, ils ont tout simplement compris l'air du temps, pour mieux le servir.  

Vous avez voulu briser les codes pour votre premier défilé. C'était important pour vous ? Vous comptez continuer dans cette lignée ?
Cette première saison était déterminante pour nous. En arrivant chez Courrèges, nous nous sommes dit que nous ne pourrions pas faire un défilé classique, qu'il fallait prendre des risques, essayer d'être innovants, différents. Nous avons tout d'abord pris la parole, hors du schéma classique du défilé, pour accueillir notre audience dans cette nouvelle page de la maison (qui n'avait pas présenté de collection depuis plus de 10 ans). Nous souhaitions apporter une vision digitale avec un écran sur lequel était projeté le vêtement de la saison que nous avions filmé en 3D, deux semaines avant le show. Et nous nous sommes surtout concentrés sur le vêtement, le produit. Nous ne travaillons pas en look, nous ne voulons pas dissimuler des détails à travers des superpositions de vêtements. Nous avons divisé notre collection en 5 catégories de produits (veste, robe, top, pantalon et jupe) que nous avons présentés sur des bodies blancs en maille côtes classiques Courrèges.

Que pensez-vous de l'actuelle crise idéologique que traverse le milieu de la mode ?
Crise idéologique ? Il y a une tendance grunge/vintage dans certaines marques que nous ne partageons pas forcément. Nous aimons le chic, la technologie, le futur. C'est cette mode qui nous plaît. Nous voulons regarder vers le futur et non le vintage.

Si vous aviez une baguette magique, qu'est-ce que vous changeriez dans l'industrie ?
Le manque d'aventure et de prise de risque de la plupart des professionnels dans une industrie pourtant sensée être très créative. Les pré-collections, le rythme des saisons qui répondent à une demande à 70% du business et 30% de créativité, alors que la mode devrait être à 50/50.

Courrèges était l'air du temps des 60's. Vous avez l'air de suivre le pas. Comment décririez-vous l'époque que nous traversons ?
C'est bien sûr l'air du temps qui nous intéresses et non les sixties ! Nous sommes dans une époque passionnante où la mode se questionne ; le digital et les réseaux sociaux prennent une place colossale et ça nous plaît, ça ne nous effraie pas du tout car nous faisons partie de cette génération. Les gens ont été trop frileux par rapport à la technologie jusqu'à présent ; aujourd'hui c'est le bon moment pour l'imposer de manière chic, cool et surtout pas gadget. Tout le monde se renseigne sur l'impression 3D, la réalité virtuelle, l'écologie… Nous voulons vraiment amener le vêtement plus loin. Et consommer de manière différente. L'achat internet a été une explosion très rapide. Tout est possible, c'est très excitant.

Vous l'aimez, cette époque ?
On l'aime énormément. On aime la mode, on aime l'industrie malgré ses défauts. On est fiers, heureux et reconnaissants de faire partie de ce milieu, aujourd'hui. Mais notre ambition et notre jeune âge, faits d'audace et de prise de risques, nous permettent d'aller plus loin. Nous travaillons énormément pour essayer de faire avancer les choses petit à petit, et Courrèges semble être la marque la plus légitime à aller de l'avant.

La mode se fait de plus en plus collaborative. Vous même formez une sorte de duo à 3 avec Lolita Jacobs, qu'est ce que vous pensez que cela dit de l'industrie aujourd'hui ?
Nous avons tous besoin les uns les autres c'est certain. D'ailleurs nous le constatons également en construisant nos équipes, ou en travaillant avec des prestataires extérieurs. C'est passionnant de bénéficier de l'expertise des gens spécialisés. Lolita est indispensable pour nous. Elle nous connaît depuis le début, a tout vécu avec nous chez Coperni et a un goût indéniable. Elle nous apporte surtout un ?"il féminin indispensable.

Quand vous avez repris Courrèges, comment s'est déployée votre vision? On a l'impression que vous avez tout planifié.
Nous avons commencé avec une note d'intention expliquant notre vision aux Présidents de la marque, avant de commencer à dessiner, à créer, en plaçant la simplicité au coeur de notre réflexion. Être directeur artistique est le plus beau métier du monde mais il est extrêmement prenant car nous devons être exigeants, fidèles à notre goût, défendre nos idées tous les jours sur tous les sujets. Nous avons commencé par rendre la marque désirable dans le dernier show ; nous avons ensuite beaucoup travaillé sur l'image, plus épurée, plus jeune ; sur la charte graphique du logo et la typo. Nous avons créé des équipes, sollicité des collaborateurs extérieurs ; travaillé sur le site internet et la boutique. C'est tellement important d'avoir une vision d'ensemble.

Vous vous définiriez comment tous les deux ?
Comme deux personnes passionnées, très authentiques et généreuses. Nous nous sommes rencontrés il y a plus de 7 ans et de cette rencontre a été déterminante tant au niveau personnel que professionnel. C'est génial d'être deux. De se soutenir constamment, d'échanger. Nous sommes très complémentaires et c'est important dans l'industrie, la créativité et le pragmatisme. L'un ne va pas sans l'autre.

Comment décririez-vous cette deuxième collection ? Qu'avez-vous voulu dire ?
Cette deuxième collection est l'acte 2 de notre première saison chez Courrèges. Nous avons voulu aller encore plus loin : "make it new, make it warm, make it practical!" Nous voulons proposer plus que des vêtements : proposer de vivre une expérience. Avec le manteau chauffant par exemple, qui d'une simple pression s'anime. Apporter toujours plus de fonctionnalité dans le vêtement. Et rendre une partie de la collection immédiatement disponible juste après le show, pour répondre aux changements de notre époque.

Enfin, comment envisagez-vous 2016 ?
2016 ? plus de risques, plus d'avancée vers le changement, beaucoup de courage, d'inspiration.... Et la rénovation de la boutique rue François 1er !

Credits


Interview : Tess Lochanski
Photographie : Jason Llyod Evans