chanel célèbre (à sa manière) le rêve démocratique

Dans le cadre du défilé croisière, Karl Lagerfeld a importé la Grèce Antique à Paris ce mercredi, en rappelant au monde de la mode et à l'univers qui l'entoure qu'ils devaient "revenir en arrière pour aller de l'avant".

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04 Mai 2017, 10:45am

Difficile de ne pas y voir un appel à embrasser la civilisation : à quelques jours de l'élection présidentielle française, plus que jamais décisive, Karl Lagerfeld a entraîné ses invités, non pas à Athènes mais à Paris pour présenter sa collection croisière intitulée La Modernité de l'Antiquité. Paris, la capitale d'une autre économie européenne. C'est dans la galerie courbe du Grand Palais, comme un écho au Parthenon en ruines, que le créateur a donné vie et forme à la fascination qu'il avait eu enfant, à la lecture d'Homère et à la connaissance des mythes fondateurs de la civilisation minoenne. Ultime leitmotiv de cette collection croisière, l'Antiquité grecque s'est mêlée aux pièces atemporelles héritées de Coco Chanel, dans un style qui évoquait la grandiloquence des costumes hollywoodiens - spartiates montantes et robes drapées façon Athéna. Coco Chanel n'a-t-elle pas en 1922, donné vie à la réinterprétation scénique d'Antigone par Jean Cocteau en lui dessinant ses costumes ? Ne s'est-elle pas elle-même entichée d'une Vénus de marbre qui trônait dans son appartement de la rue Cambon ? Ces références ont justifié la volonté de Lagerfeld d'importer la Grèce Antique à Paris le temps d'une journée. Mais le philosophe créateur a doublé son peplum d'une interprétation actuelle. 

Ce qu'il a choisi de mettre en lumière dans ses notes accompagnant le défilé - plus éloquentes et frontales que jamais : "Je suggère un retour en arrière pour mieux aller de l'avant, a-t-il expliqué. Pour créer le futur, il faut prendre connaissance du passé." Tapi dans un temple reconstitué et au milieu des cariatides en ruines - un décor imaginé par Etienne Russo pour l'occasion - le passage du temps, la décrépitude d'un ancien monde était bien présente : un sens aigu de la mélancolie, en hommage à "l'idéal grec", déchu. Lagerfeld a romanticisé l'idée d'une civilisation animée par une liberté de mouvement, un sentiment qu'il a communiqué à travers les vêtements eux-mêmes mais aussi à un niveau subliminal. "Je vois la Grèce comme l'origine de la beauté et de la culture, il y régnait une magnifique liberté de mouvement qui a aujourd'hui disparue," explique-t-il. La Grèce Antique, et les aspirations de conquête et d'union mondiale d'Alexandre le Grand, ne pouvait pas mieux contraster avec les idéaux protectionniste de l'extrême droite de Marine Le Pen, qui pourrait bien remporter les élections présidentielle ce weekend et déclencher le Frexit qu'elle espère tant. 

Alors qu'il a été témoin, à travers la mode, de l'évolution libérale d'un monde désormais globalisé depuis plus de cinq ans, Lagerfeld sait de quoi il parle lorsqu'il dit qu'il faut apprendre du passé. Aujourd'hui, le climat social réactionnaire qui contamine l'Europe et le monde doit paraître très déconcertant aux yeux d'un créateurs qui - malgré ses 83 ans - est sans doute le plus progressiste et le plus moderne des acteurs du business. En présentant sa collection prêt-à-porter pour Chanel en mars, Lagerfeld a lancé un missile dans l'espace, avec pour but de déclencher un renouveau. Sa collection croisière présentée mercredi, l'humeur semble moins désinvolte et plus solennelle. On y retrouve une agréable simplicité: de douces lignes grecques, des motifs tribaux et des décorations familières, un ensemble finalement réconfortant - rassurant. Un retour aux uniformes des premières civilisations, aux tenues qui ont donné naissance au bon sens. Une grandeur pragmatique.

Lorsque Lagerfeld est apparue au milieu des colonnes grecques lors du final, il tenait la main de son filleul de 8 ans, Hudson Kroenig - son poulain, son protégé. Cela ressemblait fort au début d'une passation de pouvoir à la nouvelle génération, l'aîné transmettant sa sagesse au plus jeune, une lueur d'espoir au milieu des ruines.

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