les clubs kids new-yorkais des années 1980 n'ont pas pris une ride

Shawn O’Sullivan nous parle de son dernier LP avec Ernie Glam, un hommage aux jeunes clubbeurs de New York et à Alexis Dibiasio, le photographe qui a documenté leurs facéties.

par Matthew Whitehouse
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10 Mai 2017, 12:10pm

Il semble logique que Shawn O'Sullivan ait choisi les images des 'club kids' de New York d'Alexis Dibiasio pour illustrer son nouvel album Fit For Purpose. Le New-Yorkais a passé sa carrière à explorer les frontières de la techno, de son premier EP pour le label Shifted jusqu'à son premier LP sous le surnom de 400PPM ; un projet épuré, bien conduit et inspiré par la culture rave contemporaine. Aujourd'hui associée aux photos d'Alexis Dibiasio, son exploration se transforme en une méditation sur l'intérêt historique de la techno ; « le sentiment d'inquiétude et d'hystérie qui a nourri, et qui continue de nourrir, les mouvements contre-culturels qui ont donné vie à la 'club culture' ». Peu avant la sortie de l'album, nous avons réuni Shawn O'Sullivan et Ernie Glam - l'un des premiers 'club kids' de New York et le gardien des dernières images de Dibiasio (et créateur du livre Fabulosity) - pour parler de la scène club, de son importance et de son hédonisme sans complexe qui lui a parfois joué des tours. Appuyez sur play ci-dessous pour écouter en exclusivité l'un des morceaux du LP. 

Pourquoi vous êtes vous dit que ces images iraient parfaitement avec cette sortie ?

Shawn : Ça a été immédiat. Bosser avec ces photos de marginaux de la culture club de New York m'a semblé être une très bonne idée. Ce que j'ai trouvé le plus puissant visuellement c'est que les images capturaient parfaitement ce moment où la fête dégénère. Le moment où les festivités tournent à l'horreur. Et pour moi ce moment est très particulier et complexe.

Ernie : J'étais intéressé par le fait de travailler avec Shawn sur ce projet après qu'Avian Records m'aie contacté et demandé d'écouter sa musique. Je trouvais que c'était parfait pour ces photos - la plupart d'entre elles ont été prises entre 1989 et 1993, une époque à laquelle les clubs de New York passaient de l'acid et la house de Chicago à la techno. Shawn fait beaucoup de musique techno, donc je trouvais cela très approprié.

Est-ce que tu partages l'idée de Shawn qui dit que ces photos « montrent le moment où la fête dégénère » ?

Ernie : Cela dépend de votre jauge de terreur ! La mienne est assez grande. Je suis d'accord que certaines personnes ont pu être terrifiées lors de ces soirées, lorsque ces photos ont été prises. Personnellement je ne l'étais pas. Le chemin était bien plus long pour que ma fête se transforme en terreur. Comme on peut très bien le voir dans les photos - et Shawn est d'ailleurs venu en voir un très grand nombre chez moi - il y a différent niveau de fête, la défonce, l'ivresse, la non-ivresse, la beauté, la mocheté. Ces photos capturent parfaitement le processus de la fête, de la beauté des gens lors de l'arrivée au club à la déchéance lors de la sortie.  

Pouvez-vous nous en dire plus sur Alexis Dibiasio, l'auteur des photos ?

Ernie : Nous étions amis. J'ai 54 ans et il avait probablement huit ou neuf ans de plus que moi, je le remarquais dans les clubs. Je me suis rendu compte que ce vieil homme avait un très gros appareil photo avec un laser et qu'il passait son temps à nous prendre en photo. Il se démarquait parce qu'il était plus vieux que moi alors que j'étais moi-même plus vieux que la plupart des autres clubbeurs, il avait des cheveux poivre et sel et un appareil orthopédique, ce qui était inhabituel. Donc un jour je me suis approché de lui pour lui demander pourquoi il nous prenait en photo et il m'a dit qu'il aimait beaucoup nos looks et nous trouvait intéressants. On était des poseurs. On rendait service à toutes les personnes qui avait un appareil photo en posant. Voilà comment nous sommes devenus amis. J'ai réalisé au fil des années que sa passion était très importante, il sortait tous les week-end pour prendre des photos des 'club kids' et des drag queen. Il a amassé une énorme collection de photos. Il a finalement déménagé à Miami et m'a demandé d'en garder une bonne partie, parce qu'il avait peur qu'elles soient ruinées par l'humidité. Donc je l'ai fait. Il est décédé juste avant que le livre Fabulosity ne sorte, il n'a donc jamais pu le voir. Mais j'ai toujours pensé que ses photos étaient géniales, des trésors sociologiques qui devaient être partagés. Et le livre Fabulosity était une première étape dans ce partage.

Ce qui est bien c'est que, bien que les images soient nostalgiques, l'album lui n'est en rien nostalgique…

Shawn : Ces photos sont selon moi intemporelles. Il est difficile de mettre le doigt sur une date. On en regarde une et elle ressemble à une photo de 1982, on en regarde une autre elle semble être datée de 1993, une autre pourrait avoir été prise en 2047. Peut-être que « l'intemporalité » n'est pas le bon mot mais elles empêchent en tout cas de leur donner une date précise. Elles n'ont pas de chronologies. 

Beaucoup des sujets ressemblent aux 'clubbeurs' contemporains en fait…

Ernie : Je suis d'accord. Je ne pense pas que « l'intemporalité » soit le mauvais mot. Si vous alliez aujourd'hui dans une boîte de nuit de New York vous verriez que les clubbeurs ressemblent à cela. Il y a donc un aspect intemporel. Il suffit d'écouter la musique de Shawn sur SoundCloud, la techno peut être aliénante, parce que c'est une musique très mécanique et synthétique. Cela peut te donner l'impression d'être isolé, d'entrer dans une sorte de bulle. Je pense que les personnes que l'on voit sur les photos du livre Fabulosity sont le produit d'une ostracisation et d'une aliénation. Ils ont pris l'ostracisme et l'aliénation dont ils ont été victimes plus tôt dans leurs vies pour en faire quelque chose de l'ordre de l'expression personnelle poussée à l'extrême.

Shawn : Oui. Est-ce que ça n'est pas le rôle des clubs, sociologiquement, que ce soit le Paradis Garage ou le Music box, de créer un espace d'accueil pour les personnes qui ne sont pas acceptées dans la 'vie normale' ?

Ernie : Oui c'est certainement le cas. Le Paradise Garage était certainement plein de personnes marginales et qui n'arrivaient pas à s'intégrer à la société 'normale' !

Que pensez-vous de l'idée des clubs comme des espaces utopiques ?

Ernie : Et bien, je pense que les clubs sont utopiques et dystopiques en même temps. On y entre tous avec son passif. Et une bonne partie de ce passif provient de la dystopie extérieure. Mais je n'ai jamais cru qu'ils étaient des espaces utopiques, ou des espaces où tout le monde est égal, parce que depuis que j'ai commencé à sortir il y'a toujours eu une hiérarchie et un ordre, comme dans la société. Oui, vous êtes libre de faire ce que vous voulez mais je n'ai jamais cru que c'était des paradis d'égalité. Bien qu'aujourd'hui les clubs new Yorkais fassent plus attention à mettre tout le monde à égalité et à faire en sorte que chacun se sente bien. Je pense que nous sommes plus proches de l'égalité dans les clubs aujourd'hui qu'il y a quelques années. 

Que pensez-vous du futur des jeunes 'clubbeurs' ? Ils semblent que les 'plus forts' restent moins entre eux aujourd'hui… Pensez-vous que cela va continuer ?

Shawn : Les gens restent effectivement moins entre eux qu'avant. La musique n'est plus liée à des positions géographiques comme c'était le cas il y a encore cinq ou dix ans. Sans parler d'il y a 20 ans. Cela fait qu'il est plus difficile de créer les communautés qui régissent ce genre de monde si particulier. Il est plus difficile pour eux d'exister aujourd'hui. Mais oui, je pense que certaines des caractéristiques hédonistes et décadentes de la fête sont, selon moi, fondamentales à l'être humain. Certains aspects ne mourront jamais.

Ernie : Je suis d'accord avec Shawn. Certains êtres humains ont besoin de ces spectacles, de cette extravagance et ce désir ne s'arrêtera jamais. C'est pourquoi à Londres, à New York ou dans d'autres grandes villes du monde, on voit des gens s'habiller de manière folle et extravagante. Une pratique qui relève même du besoin parfois. Une besoin d'expression. Je ne sais pas si nous sommes moins tribaux aujourd'hui - je pense que le concept de tribalisme a changé. Dans le passé c'était sans doute géographique, aujourd'hui c'est plus une question d'esthétique et de choix personnel. Il est possible d'être membre d'une tribu à l'autre bout de la planète grâce à internet. Il est possible de n'écouter qu'un seul genre de musique toute sa vie si on le souhaite. Alors qu'avant internet cela était impossible. Donc je pense que les gens sont toujours tribaux. En fait, il pourrait l'être encore plus.

Fit For Purpose sort le 15 mai sur Avian Records.

Credits


Texte Matthew Whitehouse

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