i-D a passé la nuit debout, et vous ?

Vendredi 15 avril (ou 46 mars, c'est selon), Nuit Debout fêtait ses deux semaines de resistance avec Flavien Berger, Jacques, La Tendre Émeute et Salut c'est cool. Rencontres.

par i-D Staff
|
18 Avril 2016, 2:10pm

"Tu fais quoi ici, ce soir?" "Je ne sais pas". Nous non plus, en fait. On pose la question parce qu'on veut comprendre et qu'on est là pour ça, après tout. Pour comprendre cette jeunesse française qui s'écoute, débat et boit des coups au coude à coude depuis le 31 mars chaque soir. Jeunesse qui a transformé un projet de loi travail en un seul et même mot unificateur : ensemble. Pour célébrer tout ça, elle lui a donné un nom et un hashtag #nuitdebout. Elle s'est souvenue de sa date de naissance et en a profité pour faire valser le calendrier officiel : 31 mars. Puis 32, 33 et 49 mars aujourd'hui.

Mathias, 23 ans

"Je suis venu à République pour la musique. C'est cool que tout le monde soit ensemble, boive ensemble, danse ensemble, rigole ensemble. Vive Paris." 

Tout ça n'est peut-être qu'une histoire d'imprévu. La recherche d'inattendu, du frêle esquif que l'on avait perdu. Le ras-­le-­bol d'un pays avachi et apathique dont l'envie de révolution reste sapée par un niveau de vie soporifique. Alors le pays, Nuit Debout ne le représente en rien et la révolution nous en sommes loin. Mais Nuit Debout et tous ceux qui peuplent la Place de la République représentent bien quelque chose. Ceux qui font, dessinent l'ébauche d'un rêve, visent hors les rails. Visent l'imprévu. Ceux qui se rencontrent parce qu'ils le veulent et discutent parce qu'il le faut. Ceux qui pensent à 2016 et le futur avec 2015 à l'esprit, commémoré du coin de l'œil au même endroit.

Nous n'avons sans doute que trop usé des qualificatifs, des définitions, des sociotypes, des profils et des quantifications. Comme si classer, caser c'était savoir. Comme si dire et expliquer était la même chose. Définir ce qu'est Nuit Debout n'a pas de sens. Pas plus qu'affirmer que Lordon en serait le leader ou que Finkielkraut n'y est pas le bienvenu. On s'en fout. Quelques heures à Place de la République suffisent à réaliser que Nuit Debout est un mouvement qui ne se connaît pas lui-même. Et c'est tant mieux. Comme ça, cette Place est un champ de possibles, un début d'écosystème à elle toute seule dont l'état macroscopique ne préjuge pas de la suite ni de la marche à suivre. C'est une réponse à une question simple qui peut se décliner en un souffle épique ou le début d'une mauvaise blague : que se passe­-t­-il quand des citoyens interagissent en masse et librement ? 

Ferdinand, 23 ans 

"Ça me rend heureux. C'est ensemble qu'on parviendra à faire du bien aux autres et au monde."

Si Nuit Debout n'est rien, Nuit Debout peut être tout. Vendredi dernier, on aurait pu voir ou croire la Place de la République scindée en deux. Avec d'un côté les concerts massivement annoncés sur les réseaux sociaux. Agoria, Flavien Berger, Jacques... Et de l'autre ces stands, ces micro­-débats, cette marée de gens assis formant l'AG, votant la main levée et pivotant à la manière des Miss France, sur autant de sujets qu'ils ne sont d'âmes. On aurait pu en ricanant, une fois de plus qualifier les gens. Tiens, les hipsters sont là pour la musique, les skateurs ne sont là que pour faire du skate, comme d'habitude ; lui est là pour démontrer son habileté avec des bolas en feu et ceux-là pour revendiquer, tout et rien. Mais non. Sans se complaire dans des incompréhensions quantiques et l'évocation frimeuse d'une équation fumeuse de Schrödinger, ce soir-là tout était part d'une même chose et d'une même respiration.

Les musiciens venaient se nourrir après leur set d'une salade de pommes de terre à la cantine, qui jouxte le stand d'aide juridique, lui-même à côté de la Radio debout, de la Télé debout, d'une librairie indépendante... L'AG était rythmée de loin par les trombes musicales de Flavien Berger et les bières s'entrechoquaient au-dessus de la fumée de cartes d'électeurs en feu. Tout n'est alors qu'un, le chaos est logique, la diversité des intentions forme un laboratoire géant de la démocratie directe où la jeunesse a pris sa place. Une jeunesse qui ne connaît peut­ être pas les couplets de la Loi El­ Khomri et qui ce vendredi n'est peut-être là que pour écouter ceux de Flavien Berger. Mais une jeunesse qui sent qu'il se passe quelque chose ici. Une jeunesse qui s'écoute à défaut d'être entendue. Une jeunesse qui se mélange et se tutoie. "J'ai l'impression que ma place est ici, nous dit Paul, la petite vingtaine. Qu'il se passe un truc qui mérite de se lever et de trinquer à maintenant." Il est venu tout seul mais apprécie la foule. La preuve, il s'est fait des potes il y a deux minutes : "J'aurais jamais parlé à ces gens en temps normal, mais là, ça me semble tellement simple de s'ouvrir aux autres." 

Chloé, 24 ans

"Cette place en ce moment c'est comme un aimant, on est obligé d'y venir. C'est important que tout le monde se rassemble, et particulièrement la jeunesse."

C'est vrai que les barrières ont l'air d'avoir été abolies. À gauche de la scène, des mecs et des filles construisent une cabane en bois, faite de rien (c'est-à-dire, de tout ce dont ils disposent). "J'ai posé quelques clous et deux planches. C'est sûrement la première fois de ma vie que je le fais", confie Camille, lycéenne et tout sourire. De l'autre côté de la scène, les débats continuent. Tv et Radio Debout, dont les stands ont été installés sur la place quelques nuits plus tôt, enregistrent chaque pulsation des paroles qui s'y échangent. "Notre but c'est de proposer du live, montrer le déroulement des AG, faire des reportages sur les actions menées dans la journée," souligne Elise, à l'origine du projet qui rassemble 6 bénévoles. Chaque jour, ils laissent la parole à un invité : activiste, artiste, réfugié, collectif, peu importe tant qu'il a quelque chose à dire. "On ne se revendique d'aucun parti, d'aucun mouvement," rappelle-t-elle. Lucille non plus. Cette étudiante en sciences ­politiques, membre de la commission Debout Éducation Populaire, organise des débats tous les jours, de 13h à 20h sur la place : "Ouverts à tous, tout le temps." 

À quand remonte la dernière fois qu'on vous a laissé un micro pour vous exprimer librement, sur n'importe quoi, devant un parterre de gens venu de partout ? Plus encore, à quand remonte la dernière fois où vous avez discuté avec passion avec un total inconnu (les discussions pseudo-philosophiques à deux grammes et à 4 heures ne comptent pas), hors de votre cercle de connaissances et de votre zone de confort ? On peut reprocher au mouvement de n'être qu'un mouvement, justement. De ne faire que parler, communiquer, dialoguer, débattre. Alors que dialoguer, dans notre pays, en ce moment, dans le climat qu'on lui connaît c'est déjà un pas à ne pas mépriser. Penser et dialoguer à plusieurs, c'est déjà agir à plusieurs.

Don, 24 ans

"Ce qui m'intrigue, c'est l'émulation, l'énergie qui se déploie quand les gens se retrouvent ensemble, comme ce soir : ils discutent, oublient qu'ils sont seuls, vont vers les autres. Ça me touche énormément." 

Aucun de nous ne sait vraiment où il ira demain. Mais chacun s'est dit qu'à défaut d'une destination claire, il valait mieux s'y rendre à plusieurs. Portés par Jacques, Salut c'est cool, La Tendre Émeute, Berger et tous les autres, la jeunesse a trouvé sa voix : celle d'une génération en mal de tolérance et de sincérité. Qu'est­ ce qui a provoqué cet élan d'amour soudain ? Sans doute une prise de conscience globale que les taux de chômage, la précarité, l'intolérance, le racisme et l'ultra-­libéralisme ont aidé à faire naître. Vendredi soir, la jeunesse s'est souvenue que l'union fait la force. Il fallait y être pour s'y blottir et l'aimer, cette union subite. Sentir les milliers de mains levées, les bouteilles qui se changent, les pelles qui se roulent et la puissance d'un son pourri, jeté à l'arrache sur des basses qui ne tiennent pas debout pour comprendre que rien n'a pas de prix. Surtout pas la liberté d'être ensemble.

C'est vrai, rien ne dit que la nuit debout continuera demain. Rien ne dit que tous ceux qui y ont bu, dansé, parlé ou dormi avaient en eux l'envie profonde de changer le monde. Une chose est sûre : la jeunesse combat à sa manière le système politique en place. Système qui se traduit irrémédiablement par les notions de pouvoir et de hiérarchie, auxquelles la jeunesse tourne le dos depuis plus de deux semaines. On peut lui reprocher son manque d'organisation, d'action, de concret. On a le droit de lui dire qu'elle est anarchique et rêveuse. Mais la liberté et l'indépendance dont elle rêve sont à l'aune de toutes les révolutions et bouleversements sociaux. Alors peu importe finalement, que cette jeunesse brasse de l'air. Elle respire et s'exprime. Elle crée des mots qui vont bien ensemble. D'ailleurs, on en a ajouté deux à notre vocabulaire vendredi soir : solitaires mais solidaires. Ils ne changeront peut-être pas le monde demain, mais ils portent en eux un message de tolérance. Sans doute plus puissant que n'importe quel coup de poing.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg et Antoine Mbemba
Photographie : Thomas Smith @The_party_diary

Tagged:
agoria
Flavien Berger
Salut C'est Cool !
Jacque(s)
Place de la République
manifestations
société
loi El Khomri
#nuitdebout