Photography Alasdair McLellan

il n'y a pas de culture sans mauvais goût

A l'occasion de la réédition de Multiple Maniacs de John Waters, i-D a discuté avec le réalisateur de la nécessité du politiquement incorrect.

par Colin Crummy
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15 Février 2017, 10:50am

Photography Alasdair McLellan

À la fin des années 1960, écœuré par Woodstock et le mouvement « Peace and Love », John Waters est poussé à créer une atrocité cinématographique répondant au doux nom de Multiple Maniacs. Un film merveilleux qui met en scène le blasphème, la violence et surtout le viol de Divine, son héroïne drag-queen, par un homard géant. Ce film - le second de Waters - en appelait d'autres. Mais selon le comité de censure du Maryland, sa place n'était pas dans les cinémas mais dans une poubelle. De l'autre côté de la frontière, le Canada n'a rien trouvé de mieux à faire que de détruire les copies de Multiple Maniacs. Pour Waters, ce film est de loin, celui qui a reçu le plus de critiques positives. Ce qui est vrai dans un sens, puisque Multiple Maniacs l'a sacré meilleur réalisateur du mauvais goût. Il est devenu l'auteur d'un cinéma qui se moque autant de l'Amérique conservatrice et catholique que de la hippies. Mais alors que la réputation de Waters s'était accrue avec Female Trouble en 1974 et qu'il avait définitivement acquis une notoriété internationale avec Hairspray en 1988, Multiple Maniacs était quant à lui resté au fond d'un des tiroirs de son bureau où il avait pris la poussière. Ce mois-ci, une version « soft » de Multiple Maniacs réapparait sur les grands écrans. Avis aux amateurs de sensations fortes : le gang de punks pervers mangeurs de vomi qu'a imaginé le réalisateur est passé entre les fils de la censure.

Quel est le souvenir le plus fort du tournage de Multiple Maniacs ?
Le gang de la perversion (le nom qu'il donne à la bande de punks, ndlr) a été filmé sur la pelouse devant la maison de mes parents. À un moment on voit le gang partir, et on voit leur maison en arrière-plan. Dans l'une des scènes, Divine est en maillot de bain blanc et regarde par la fenêtre, on peut alors apercevoir la maison de mes voisins. Nous ne leur avons même pas demandé la permission. Ils auraient très bien pu être assis dehors en train de petit-déjeuner.

Vous avez filmé certaines des scènes les plus obscènes autour de la maison de vos parents et dans une église catholique. Comment vous en êtes-vous tiré ?
J'ai parfois réussi à m'en sortir sans problème. Mais pour Mondo Trasho nous nous sommes fait arrêter et inculper pour attentat à la pudeur. Pour Pink Flamingos je suis allé au tribunal et j'ai dû payer une amende de 5000 dollars pour obscénité. Donc je ne m'en suis pas toujours tiré indemne. Je n'ai pas balancé le prêtre (qui n'a découvert qu'à la sortie du film que la scène tournée dans son église présentait Divine en plein ébat sexuel). Je n'ai jamais dit où est-ce qu'on l'avait filmée.

Le film a été fait dans un esprit de rébellion contre les hippies et vous avez depuis continué votre bataille cette fois-ci contre le politiquement correct…
Oui, même si je pense être quelqu'un de très politiquement correct.

À quel point êtes-vous politiquement correct ?
Je ne juge pas les gens avant de connaître la totalité de leur histoire. Et je ne suis pas séparatiste, j'écoute les opinions de chacun même si je ne suis pas forcément d'accord. Si je ne suis pas d'accord, je les fais rire. C'est la meilleure façon de les faire changer d'avis. Donc je pense être toujours politiquement correct.

Pensez-vous qu'il y a toujours une place pour ce genre de nuances à l'heure de la présidence de Trump ?
Ça fait déjà 50 ans que je m'en sors. Trump est une cible facile. C'est dur de faire une parodie d'une parodie. Mais je suis impatient de voir un nouveau genre d'activisme social. J'espère que ça va arriver. J'espère que les étudiants vont sortir la tête de leurs cahiers et commencer à se rebeller.

Est-ce que Multiple Maniacs nécessite un avertissement pour le jeune public ?
Personnellement, je ne pense pas. Toute ma vie aurait nécessité un avertissement. J'ai été stupéfait lorsque j'ai compris qu'on avertissait le jeune public de ce qu'ils allaient voir. Je me suis dit, c'est une blague ? Vous avez besoin de prévenir les étudiants que leurs idéaux risquent d'en prendre un coup ? Je pensais que l'école servait à comprendre ce genre de choses.

Que pensez-vous des « safe spaces » (lieux sécurisés pour les jeunes en difficultés) ?
Je pense que ce genre d'endroit ne devrait pas exister. Personne n'a envie de se retrouver dans un lieu sécurisé. Si certains en ont envie, ils devraient rester chez eux assis dans leur canapé. Rien ne sert d'aller à l'école dans ce cas.

Qu'est-ce qui vous agace aujourd'hui, d'un point de vue culturel et politique ?
Le manque de sujets polémiques. Je ne comprends toujours pas pourquoi les jeunes préfèrent aller au cinéma dans un centre commercial plutôt que dans une bonne vieille salle de cinéma. Et je ne comprends toujours pas pourquoi les gens s'assoient dans des stades.

Qu'est-ce qui vous plaît aujourd'hui ?
Les enfants qui arrivent toujours à avoir ce qu'ils veulent, ils m'amusent et je les respecte. Ils foncent tête baissée et n'ont pas peur de se faire rejeter. Quelque part, peu importe d'où ils viennent, ils se démarquent. Les enfants me demandent parfois « comment est-ce que je peux faire un film ? et je réponds : si tu me le demandes tu n'y arriveras jamais. » Il faut se mettre un objectif en tête et trouver un moyen de le réaliser. C'est comme l'auto-stop. Une centaine de voitures te dépassera mais il suffit d'une seule pour t'emmener directement à destination.

Multiple Maniacs au cinéma le 17 Février.

Credits


Texte : Colin Crummy
Images courtesy of John Waters

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