choc des titans : quand peter lindbergh redonne vie aux sculptures de giacometti

La galerie Gagosian expose dans son espace à Londres une série de clichés du photographe de mode mettant en scène les oeuvres d'un des plus grands sculpteurs du vingtième siècle. i- D a retrouvé Lindbergh pour en savoir plus sur ce projet inédit...

par Bojana Kozarevic
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30 Mai 2017, 12:03pm

Alberto Giacometti, Group Of Nine, Zurich, 2016, 2016

Les œuvres d'un maître de la sculpture photographiées par un maître de la photographie : c'est le pitch de la dernière exposition à la galerie Gagosian de Londres. Le spectateur y découvrira des photographies de Peter Lindbergh mettant en scène les suclptures de Giacometti. Dans l'esthétique chère au photographe contemporain, les images en noir et blanc métamorphosent les sculptures tout en souplesse de Giacometti en monolithes séduisants. La réputation de Peter Lindbergh n'est plus à faire. Le photographe officie depuis des décennies et son nom évoque à qui l'entend l'ère des supermodels et la frénésie des nineties. Ses portraits de Kate, Christy, Naomi et Linda ont su capturer l'ardeur et l'aura de toute une époque. Mais c'est sans doute l'humilité qui se dégage de ses clichés qui ont fait le succès du photographe de mode. une qualité qui trouve sa plus juste mesure dans cette exposition, dédiée au talent d'un autre homme : Giacometti, l'artiste et son œuvre. Les sculptures d'Alberto Giacometti continuent de captiver celui qui s'en approche, encore en 2017. Leur silhouette longiligne et leur air impassible sont immédiatement reconnaissables. Surréalistes et réalistes, intimistes et imposantes - à l'image des photographies de Lindbergh. Nous avons retrouvé le photographe pour parler de ce projet inédit et des liens qui nouent l'œuvre du sculpteur à la pratique de Lindbergh.

Qu'avez-vous ressenti, en photographiant d'aussi près les sculptures de Giacometti ?
J'étais très heureux car j'ai une relation particulière avec Giacometti. J'avais vu ses œuvres, les films, tout : c'était un homme incroyable. J'avais tout ça sous mes yeux et la possibilité de les photographier. J'étais comblé de joie. A tel point que j'en aurais embrassé ma main - pendant un mois, j'ai refusé de la laver !

Qu'est-ce qui fait la spécificité de ces œuvres, selon vous ?
Ces sculptures, ce travail ; c'était lui. Sa vision. C'est ce qui est superbe chez certains artistes : dès lors qu'ils ont une vision bien à eux, il ressort de leur corps et de leur âme quelque chose de rare et d'inédit. La plupart des gens se contentent de suivre l'air du temps. 80% des choses qu'on voit aujourd'hui n'ont rien de cette originalité.

Giacometti pensait-il qu'il finirait avec ce corpus d'œuvres ? Sa carrière ne s'est lancée qu'après la guerre et j'ai appris qu'il avait beaucoup lutté contre lui-même : il détestait cette sensation et disait toujours : « ce n'est pas moi ». Mais c'est merveilleux d'avoir en soi cette vision et d'être parvenu à la modeler par soi-même. Ses sculptures prouvent qu'il en était le seul et unique maître. 

Aujourd'hui, les artistes luttent également financièrement…
Le plus important est de trouver son espace. Les gens comme Giacometti l'avaient trouvé et savaient exactement quoi en faire.

Quel est cet espace dont vous parlez ? Est-ce que tout le monde peut le trouver ?
Mais oui, chacun le porte en lui. Malheureusement, certaines personnes n'y accèdent pas. Tout ce que vous avez vu, senti : tout ceci est en vous. Encore une fois, il faut pouvoir y accéder. C'est plus évident quand on s'appelle Da Vinci. Mais ce pouvoir essentiel à la création, je pense que tout le monde en possède les ingrédients.

En tant qu'artiste, que ressent-on lorsqu'on photographie l'œuvre d'un autre ?
Disons que ce ne sont pas que des sculptures. Quelque chose de vivant s'en dégage. Ces sculptures sont l'artiste. Ce n'est pas rien. Rien dans ce que j'ai photographié n'a été stylisé ou déplacé. Tout a été fait de manière instinctive. Automatique. J'ai juste tout photographié d'un coup et réfléchi aux petits détails après.

Vous êtes habitué à faire de la photo de mode. Qu'est-ce qui change, ici ?
Étrangement, ce n'est pas si différent. Ces sculptures sont emplies de vie. Elles sont vivantes, vraiment. Elles sont animées, leurs expressions sont incroyablement vraies. Je pense la même chose lorsque je suis sur un shooting. Je suis un photographe de mode. Je répète ça tous les jours mais en réalité, ce n'est pas vrai. Ce que portent les mannequins ne m'intéresse pas. C'est leur visage qui m'importe.

Giacometti et Peter Lindbergh ont-ils des points communs ?
Oui, en termes de lutte. Je ne lutte plus aujourd'hui mais j'ai longtemps cherché cet espace dont je parlais tout à l'heure. Et je crois que… Je l'ai trouvé, cet espace. Ça arrive comme ça, un jour : on se lève et on ne se pose plus la question. Vous voyez ce que je veux dire ?

Vous n'avez plus peur du futur ?
Non, non plus du tout. Même si elle m'a longtemps habitée. Il y a toujours cette appréhension à rencontrer les gens, à photographier quelque chose qu'on adore ou qu'on admire. La peur existe évidemment mais elle ne m'encombre plus. On me demande souvent si je vais m'arrêter un jour - j'ai 72 ans maintenant - mais pourquoi m'arrêterais-je aujourd'hui, alors que je suis en phase avec moi-même ?

Pour le dire franchement, je n'ai besoin d'impressionner personne. Mon cerveau fonctionne. Aujourd'hui, les gens me toisent et ça m'est égal. C'est très agréable. Tous ces mauvais sentiments, ces appréhensions ont disparu avec l'âge. On peut se permettre tellement plus en s'en débarrassant. La peur nous empêche d'avancer. Il suffit de dépasser les obstacles les plus ardus. Une fois qu'on est passé de l'autre côté, on ne se pose plus de questions. Et c'est une sensation merveilleuse.

Quel est le conseil que vous donneriez aux jeunes artistes et apprentis photographes ?
Avant d'essayer quelque chose, commencez par le ressentir et sentez ce que vous pouvez en faire. Ne laissez jamais personne vous dicter ce que vous devez ou non ressentir. À trop chercher à plaire, impressionner, choquer, vous ne vous créerez que des problèmes.

Vous pensez que les artistes sont nécessairement des rebelles ?
Oui, même si moi, je me considère comme un gentil rebelle. Si vous ne l'êtes pas, qu'allez-vous devenir ?

Qu'est-ce qui vous inspire le plus ?
Tout. Je suis quelqu'un d'indépendant : les shows et la mode ne m'intéressent pas. Je cherche à être libre, vraiment libre. Je ne veux pas me sentir coincé dans ce monde et me faire corrompre.

Quel est le but vers lequel tend un artiste ?
L'expression personnelle. C'est là que se loge la créativité et j'ai utilisé ce terme tant et tant de fois mais la créativité est le moteur de l'expression personnelle. Il faut être en phase avec soi-même, sinon, ça ne va nulle part et ça ne veut rien dire. 

Alberto Giacometti, Buste de Diego (vers 1964-1965), Zurich, 2016, 2016

Alberto Giacometti, Femme debout (1961), Zurich, 2016, 2016

Alberto Giacometti, Femme debout (Poseuse I) (1954), Zurich, 2016, 2016

Credits


Texte : Bojana Kozarevic 
Photographie : Peter Lindbergh
All images © Peter Lindbergh
© Succession Alberto Giacometti
(Fondation Giacometti + ADAGP)
Paris 2017
Courtesy Gagosian

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