c'était comment d'être artiste derrière le rideau de fer ?

Une nouvelle exposition dissèque la pluralité des regards que les artistes, en pleine guerre froide, ont proposé à travers leurs oeuvres – radicales et politiques.

par Felix Petty
|
13 Octobre 2016, 8:50am

Boris Bucan, Art, 1972

25 ans après la chute du Mur de Berlin et l'ouverture au monde des pays du bloc de l'Est, la culture trop longtemps cachée par le Rideau de Fer reçoit enfin le respect qui lui est dû, relayée par de nombreuses scènes artistiques. Récemment se tenait au White Cube de Londres une exposition dédiée à Dora Maurer. De nombreux artistes de l'époque figuraient également aux présentations du Tate Modern et du MoMa et s'ouvrira bientôt à Liverpool une rétrospective d'Edward Krasinski. Mais avant ça, à l'Arts Club de Londres est présentée l'exposition Displacements : Avant-Garde Eastern and Central European Art from the Cold War Period, une célébration des artistes qui ont travaillé au sein du bloc de l'Est entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la chute de l'URSS.

La principale question autour de laquelle l'expo semble s'articuler est : comment faire de l'art en vivant sous la dictature et un système rigide qui muselle la création ? Ou plutôt : quel type d'art peut bien être produit sous un tel système - comment transformer l'art en une forme subtile de protestation. 

Dóra Maurer, Reversible and Changeable Phases of Movements, 1972

Bien sûr certains artistes se seront échappés aux frontières pour se construire une nouvelle vie dans les contrées du monde libre. D'autres restent et travaillent à contourner le système. Les restrictions nourrissent l'innovation nécessaire à la création. Si vous êtes censuré ou oppressé, l'obligation s'impose à vous de trouver de nouvelles manières détournées de prendre position.

Comment nous apprécions, interprétons ou nous positionnons par rapport à ce genre d'art, produit sous ces circonstances, est le sujet au cœur de cette exposition. Elle explore nos attentes conventionnelles d'un art « politique », qui devrait l'être frontalement et offrir des critiques claires et faciles. Mais ce genre d'art n'est pas faisable dans de telles sociétés, et n'offre généralement que peu de profondeur, de longévité ou de subtilité.

Le frisson du danger, la rébellion, la conscience de quelque chose de plus large que l'œuvre elle-même, a quelque chose de plus séduisant. Et c'est ce qui rend si attrayant et intéressant l'art fait dans le bloc de l'Est pendant la période couverte par l'exposition. Il n'y a rien de facile, de simple ou de frontal dans la critique que font ces artistes du monde dans lequel ils vivent. 

Július Koller, 1992

C'est une exposition qui prend en compte toute la variété permise par des délimitations de temps et d'espace si larges. On y retrouve les répétitions géométriques de Dora Maurer ; la vision déformante pop et consumériste de Boris Bucan ; les expérimentations formalistes d'Edward Krasinki dans la peinture et la sculpture ou les performances drôles, radicales et féministes de Katalin Ladic. Aussi variés soient-ils, ces artistes forment une scène artistique, qui a longtemps été dévaluée et délaissée. C'est aussi une génération qui défie et met à mal ce que l'on attend d'elle, et contrecarre les préjugés faciles que l'on peut en tirer.

Pernilla Holmes, curatrice à l'Arts Club et directrice du Wedel Art, explique comment « pendant très longtemps l'histoire de l'art du 20ème siècle se résumait au modernisme qui émanait principalement de Paris et New York, à quelques exceptions près. Récemment, le tir a été un peu corrigé - les académies, les musées puis le marché de l'art ont petit à petit quitté leurs œillères pour enfin explorer tout ce qu'il y a de beau, de réfléchi et de radical dans d'autres régions du monde. » Ce que révèle très bien cette exposition, c'est comment cette génération s'est démenée dans la situation où elle se trouvait, et la variété de réponses qu'elle a trouvée pour s'y opposer. 

Katalin Ladic, Poemim, 1978

Dora Maurer est certainement l'artiste la plus connue de l'expo et qui inonde de plus en plus l'occident de son travail. Pendant les cinq dernières années, elle s'est introduite dans le marché de l'art sous l'approbation de la critique. Et comme les femmes ne se font que trop rares dans le monde de l'art conceptuel et avant-garde, elle y est suivie et admirée par beaucoup. Son travail présenté ici va des expérimentations des années 1970, sur la répétition et le mouvement, jusqu'à ses travaux plus récents qui s'attachent à la superposition des couleurs. Des œuvres à la portée universelle : elles sont communicatives, pleines de possibilités et d'espoir. Comme la plupart des travaux présentés, elles ne sont pas pour autant ouvertement politiques. Pas dans la colère et la rudesse, en tout cas. Toute sa carrière durant, Maurer a catégoriquement rejeté toute interprétation sociale, politique ou féministe de son travail. 

La plupart de cette génération, souvent avec très peu de moyens, renoue avec cette approche. C'est le cas d'Edward Krasinski, sculpteur et peintre polonais qui sera très bientôt exposé à la Tate Liverpool et qui reste un des jeunes artistes les plus énigmatiques de notre époque. Son travail entend défier la manipulation des discours politiques. Il est oblique à son sens, métaphorique. Et à travers ses oeuvres, c'es tout un système hiérarchique et artistique qui est remis en question. À l'image de Boris Bucan, exposé lui aussi à la Tate il y a quelques mois, à l'occasion d'une rétrospective autour du pop art, partout à travers le monde. La politique et le cynisme se confondent dans son oeuvre subversive. 

Edward Krasinski

Le thème récurrent de cette génération peut s'apparenter à une violente réaction contre le réalisme soviétique, né des mains du pouvoir en URSS. L' abstraction, la géométrie et les systèmes mathématiques sont repris et déformés par les artistes. L'occasion de retrouver, disséminé à travers leurs oeuvres, une tacle subliminale au système politique local et actuel. La liberté d'expression reste une arme à double-tranchant tant elle est malmenée, encore aujourd'hui. Leur art est politique au même titre qu'il l'était pendant l'ère de l'URSS. 

"Beaucoup d'artistes qui travaillaient en Europe de l'est dans les années 1960 et 1970, rivalisaient d'ingéniosité pour tacler le système en place, explique Pernilla. "Pour la plupart d'entre eux, les politiques anti-institutionnelles de l'époque les ont conduits à politiser leur art. Les artistes que nous présentons étaient avant-gardistes et ont forgé cette nouvelle esthétique conceptuelle." Il n'y a qu'à voir Imre Bak, artiste hongrois de la même génération que Dora. Son travail répond à un dynamisme, une profusion de couleurs qu'offre l'abstraction géométrique. Ses oeuvres engagées évoquaient, dans leur chaos structurel, le manque d'humanité à l'oeuvre, au même titre que les toiles humanistes de Dora. Les deux répondent, à leur manière, à un système qui les oppresse - l'un se positionne ouvertement dans une esthétique contraire à ses principes, l'autre l'imite jusqu'à dans la caricature. 

Stano Filko, World Maps, 1967

Au-delà du caractère politique inhérent à leur art, ces artistes ont également coeur à établir des ponts entre les époques et les courants artistiques passés. Krasinski utilise à ces fins une forme artistique innovante qui défie ouvertement la notion d'autorité. Katalin Ladic de son côté, préfigure les idées iconoclastes de l'artiste Marina Abramovic. Boris Bucan déconstruit et reconstruit le discours que Warhol tenait, à travers ses oeuvres, sur la société de consommation - forcément différent car vécue de loin, loin du Coca Cola et des soupes Campbell. La quête effrénée de nouvelles formes artistiques répond à un besoin grandissant de liberté au sens le plus large qui soit. 

"Ce ne sont pas des artistes politiques," proteste Pernilla. "Si certaines de leurs oeuvres nourrissent des liens plus ou moins évidents avec la société qui les entoure, il faut surtout reconnaître, au-delà de l'engagement politique, l'avant-gardisme de ces artistes à l'aune de l'histoire de l'art. Leur esthétique comme leurs concepts se sont forgés indépendamment d'un parti pris politique. Ces travaux sont le fruit de l'audace et du génie de l'esprit humain - ces qualités s'expriment à travers un art qu'on peut qualifier de radical."

Displacements: Avant-Garde Eastern and Central European art from the Cold War Period at The Arts Club, Londres, ouverture sur rendez-vous theartsclub.co.uk

Credits


Texte Felix Petty

Tagged:
urss
exposition
Rideau de fer