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coco young : "le narcissisme est désormais socialement plus accepté"

La photographe Coco Young dissèque les habitudes d’une génération souvent obnubilée par l’autoreprésentation.

par Tish Weinstock
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20 Septembre 2015, 8:05am

Miroir mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Du nombre d'or au fétichisme de la taille 0, tout le monde tente de mettre la beauté en cage afin de mieux la contempler - Narcisse et son selfie au lac en témoignent. Un million d'années de "likes" plus tard, nous sommes toujours plantés devant notre photobooth, à méditer sur le mystère de la beauté. Bousculer les conventions : c'est le défi que s'est donné la photographe Coco Young. Mannequin, puis muse éphémère de l'iconique Ryan McGinley, Coco a pris le chemin de la photographie afin d'ausculter les symptômes d'une génération qui se noie dans son propre reflet.

Quel est l'objet de ton travail et pourquoi t'intéresses-tu aux normes de la beauté ?
Les normes qui régissent la définition du beau ne m'intéressent pas en elles-mêmes. Je préfère dévoiler les structures et les instances qui créent ces normes et comment les gens y réagissent. Je ne parle pas que des gens, mais aussi de la beauté du monde, et de tout ce qui en découle. Par exemple, qu'est-ce qui rend l'IPhone 6 si désirable ? Pourquoi s'émerveille-t-on devant un coucher de soleil ? Pourquoi Turner n'a peint que de la mer, rien que de la mer ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles mes photos tentent de répondre.

En quoi ta carrière de mannequin et ton statut de muse ont influencé ton travail ?
Être mannequin m'a ouvert la porte d'un monde sans intérêt. Cela m'a tout de même permis de voyager partout dans le monde et donc de penser et d'observer ce qui m'entourait. Mon travail n'a rien à voir avec la mode, même s'il reflète la marchandisation généralisée des corps et du monde. Ce que l'industrie de la mode fait endurer à ceux qui la constituent, nous nous l'infligeons volontairement à nous-mêmes. On se façonne sa propre identité, son idée de ce qu'on souhaite devenir. Ce qui me fascine, c'est que chacun a une vision très personnelle de ce qu'il croit être désirable. Tout le monde se bat pour son identité, moi la première. Il y a cinq ans, tout le monde me proclamait "muse", parce que j'avais fait un shoot pour 30$ avec un photographe que je ne connaissais même pas à l'époque, et cette étiquette me colle toujours à la peau. Malgré mes convictions et mon travail actuel. 

Sommes-nous une génération vaniteuse et superficielle ?
La vanité est intrinsèque à la nature humaine. Mais notre génération a les outils et la technologie nécessaires pour que sa vanité s'affiche publiquement sur la toile. Aujourd'hui, la vanité est juste mieux acceptée socialement.

La vanité nous ramène à l'antiquité dans sa quête des proportions idéales. À ton avis, les choses ont-elles évolué depuis tout ce temps ?
Les modèles de perfection ont changé avec le temps, nous le savons tous (la Vénus du Titien serait trop pulpeuse pour nos standards actuels). Et chaque culture a ses propres canons de beauté. Dans mon travail, je m'interroge plus sur l'idée d'atteindre la perfection, et pourquoi nous sommes tous si attachés à ces mensurations parfaitement arbitraires. Aujourd'hui, c'est le corps des top models qui nous sert de parangon du "beau" ; et la photographie des backstages ou des défilés obéit à son propre langage. En détournant ces photos de leur fonction première et en les réajustant à taille humaine, elles deviennent presque flippantes. C'est curieux de voir à quel point la taille de l'image joue. Dans la vraie vie, le corps qu'on nous dit être "parfait" n'est plus le même qu'à l'image. Et il en est d'autant moins désirable.

Une grande partie de ton travail se focalise sur les femmes. Penses-tu que la superficialité est essentiellement féminine ?
C'est curieux que vous me disiez ça parce qu'en réalité, j'ai photographié beaucoup d'hommes. La superficialité n'a pas de sexe, puisqu'elle est inhérente à la nature humaine. Mais la question est intéressante parce qu'on voit bien plus de femmes dans l'autoreprésentation - folie du selfie, du thigh gap ou de la marque de bronzage - sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas trop quoi en penser. C'est une épée à double tranchant : est-on maître ou sous l'emprise de son propre corps quand nous sommes dans l'autoreprésentation ?

Quelle importance accordes-tu à l'art antique dans ton travail ?
J'ai étudié l'Histoire de l'art à Columbia donc l'art antique fait partie intégrante de mon éducation. Et puis j'ai toujours été fascinée par la mythologie gréco-romaine. J'ai grandi à Marseille, cité phocéenne vieille de 2 600 ans. J'ai passé mon enfance à visiter les ruines antiques et à admirer les statues qui s'y trouvaient. Il y a quelques mois je me suis plongée dans la lecture de L'Iliade et de L'Odyssée. J'ai été frappée par le caractère universel de ces deux poèmes épiques. Ulysse se retrouve en proie à un cruel dilemme qui oppose sa raison - rentrer à la maison et retrouver femme et enfants - et son irrationalité - son goût pour l'aventure, la découverte de nouveaux horizons et les autres femmes. Dans mon livre, Vanity, j'ai tenté de reprendre ces notions contradictoires et j'ai fait du mythe de Narcisse le point de départ de mes réflexions. Sa raison lui répète de ne pas succomber au désir de se regarder dans le reflet du lac mais sa curiosité l'emporte et il se noie dans son propre reflet. C'est très révélateur de notre obsession actuelle : ce que l'on est et ce que l'on cherche à refléter.

En quoi les réseaux sociaux ont-ils un impact sur notre définition de la beauté ?
Les réseaux sociaux ont fait de la beauté un leurre. À travers eux et les images qu'ils véhiculent, l'illusion de la beauté s'impose de plus en plus comme un secret bien gardé : on sait tous qu'on nous ment, mais on accepte de jouer le jeu et d'y croire.

Les réseaux sociaux nous renvoient-ils des images "améliorées" de nous-mêmes ?
Je ne pense pas. De mon côté, je préférerai toujours les gens dans la vraie vie. Je vois plus les réseaux sociaux comme des sédatifs qui nous permettraient de faire taire la peur de la mort qui sommeille en chacun de nous. Publier une photo de soi, c'est annoncer au monde qu'on est encore en vie ; ces images nous donnent l'illusion de notre immortalité.

Quels sont tes projets pour la suite ?
Je travaille régulièrement sur une série de paysages, projetés sous forme de caissons lumineux. Ces paysages sont faits d'un ensemble de parcelles de peau prises en photo et agrandies : celles de mes ex-amoureux et la mienne. Je collabore avec l'architecte Alan Plaukman, qui m'a aidé à faire de ces parcelles des images en 3-D grâce au logiciel Rhino. Mon but ultime est de parvenir à créer de parfaites sculptures "taille mannequin", mais de faire ressortir tous les petits défauts d'une peau en haute définition — avec ses pores dilatés, ses poils incarnés et ses petites tâches disgracieuses. 

coco-young.com

Vanity de Coco Young, publié par Bemojake, disponible maintenant.

Credits


Texte Tish Weinstock
Images © Coco Young