de leipzig à hypezig, le nouveau berlin encore plus à l'est

La ville d'Allemagne de l'Est connaît un boom culturel sans précédent. Le nouveau Berlin est là.

par i-D Staff
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08 Février 2016, 4:55pm

Ils lèvent les yeux au ciel. C'est la première réaction des habitants de Leipzig quand on emploie le mot Hypezig. C'est un peu leur Belleville Hills à eux. D'ailleurs, les médias - Frankfurter Allgemeine Zeitung, le New York Times ou Heute Journal - se sont emparés du néologisme depuis quelques temps maintenant et évoquent l'hypsterisation de la ville allemande. Concept complètement dépassé pour ses habitants. Quand Claus Kleber, qui gagne plus d'un million et demi d'euros l'année au Heute Journal, s'extasie sur la venue des créateurs dans la ville, la seule chose qu'ils leur reste est de lever les yeux au ciel. Même s'il n'a pas tort.

Quand on se penche sur le cas Leipzig, une chose saute aux yeux : la vie y est remarquablement peu chère. Eva Howitz, créatrice, s'est installée dans la ville en 2002, lorsqu'elle a entamé ses études de stylisme à l'école renommée Burg Giebichenstein dans la ville adjacente, Halle. Comme beaucoup d'étudiants, Eva a préféré s'établir à Leipzig et y faire son nid. C'est là qu'elle a rencontré Frieder Weissbach. Les deux se sont très vite bien entendus et ont choisi de créer leur propre marque, ensemble : howitzweissbach naissait en 2010.

''Notre premier studio dans le quartier de Westwerk craignait grave, il y avait des rats, pas de chauffage mais on avait un rooftop'' raconte Eva. ''La liberté de travailler et d'être créatif est vraiment là à Leipzig.'' On trouve de jolis endroits où habiter sans se ruiner. La plupart des articles consacrés à hypezig célèbrent et honorent les vieux clichés de la gentrification, de la régénération et du renouvellement urbain : les open spaces, les usines reconverties, les clubs pop up, les loyers bas. ''C'est un fait, Leipzig est moins couteaux que Munich ou Hamburg et si on la compare aux métropoles étrangères, c'est incroyablement abordable,'' explique Fabian Schuetze. Fabian est musicien et chanteur pour plusieurs groupes. Il a lancé son propre label, Analogsoul avec Andreas Bischof. Pour eux, Analogsoul a une vision beaucoup plus artistique qu'économique, un truc qu'on peut se permettre plus facilement dans une ville comme Leipzig. ''La hype ne me dérange pas en soi, c'est juste le 'comment' qui importe'' selon Andreas.

Mais tout est relatif, bien sûr. Si on compare le prix du loyer, la gratuité des espaces et les possibilités de vivre avec un salaire minimum à des villes comme Londres, Paris ou Barcelone, Leipzig est un havre de paix et d'abondance. Si on compare le Leipzig de 2005 à celui d'aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé, d'autres sont devenus plus chères et d'autres encore ont carrément disparu.

Leipzig n'est pas une mégalopole. Avec ses quelques 550000 résidents, elle est assez peuplée pour être considérée comme une ville mais trop petite pour avoir quoique ce soit de commun avec celles qu'on connaît. On peut en faire le tour en quelques pas. La nature reprend ses droits facilement, elle n'est jamais loin. A Leipzig, tout le monde va aux mêmes concerts, fréquente les mêmes bars et se bouscule aux vernissages des galeries ou aux présentations de l'école d'art. ''De manière générale à Berlin, on peut croiser Peaches dans un bar, mais ça ne veut pas dire qu'elle va t'adresser la parole. À Leipzig, tout le monde se connaît ou apprend à se connaître. Ça va très vite'' soutient Eva.

Pour une ville de cette envergure, la scène musicale et clubbing est impressionnante. Kraftwerk a déjà joué deux fois ici. Moderat entame sa tournée en passant par New York, Berlin, Paris et … Leipzig. Même les Berlinois parlent des clubs de Leipzig, notamment du Institüt für Zukunft. Si vous avez le malheur de le comparer au Berghain, les mecs vont (encore) lever les yeux au ciel. De fait, on peut dire que la vie la nuit est plutôt cool du côté de Leipzig. La Distillerie ou ''Tille'' pour ses intimes, célèbre depuis vingt ans une électro toujours plus pointue. Elipamanoke and Dr. Seltsam est une boutique de vélos le jour qui se transforme en bar-club la nuit. Pour ceux qui ont la bougeotte, la danse se mène à presque tous les coins de rue. Quand à la scène musicale de la ville, elle est reconnue et célébrée à l'international depuis longtemps. 

Leipzig continue d'évoluer. 50 000 personnes se sont installées en cinq ans. 2015 est l'année, depuis la chute du mur, qui a vu le plus de personnes déménager de Berlin pour Leipzig. Si les loyers restent abordables, la gentrification est pourtant dans l'air.

Plagwitz, le quartier industriel de la ville sur le canal Heine est devenu un spot ultra-branché. Les studios débordent d'artistes et les usines sont reconverties en lofts avec vue sur le canal, vendues et revendues par des spéculateurs à des prix qu'on n'aurait jamais imaginés il y a quelques années.

Ce renouvellement urbain ne plait pas à tout le monde, particulièrement aux petites structures comme Anaolsoul qui peinent à penser en termes de profits dans leur démarche. Mais, avant de passer pour une hérétique, il faut entendre les avantages qu'il y a à ce phénomène de gentrification. ''C'est fou de voir autant de gens s'installer à Leipzig mais je comprends les gens qui veulent y vivre'' remarque Eva. ''Et beaucoup de ceux qui s'y installent font souffler sur Leipzig un vent agréable.''

Le vrai problème à Leipzig reste le chômage. Les possibilités d'embauche sont rares et les salaires très bas. Le tourisme et les institutions profitent à la scène créative de manière plus symbolique qu'économique. Les musées sont peu nombreux et les aides à la création minimes, voire inexistantes. ''Il faut faire bouger les choses et c'est possible'' explique Eva.

Faire bouger les choses, c'est justement l'apanage d'une nouvelle génération qui s'installe. Malgré le scepticisme ambiant, la plupart des habitants s'accordent sur le fait que Leipzig profite de son regain de hype. La ville s'ouvre à l'international et se démarque par son cosmopolitisme. La scène artistique grandit et se déploie, marqué par un élan de solidarité commun. ''À Leipzig, tout le monde cherche à se frayer un chemin et tente de générer du lien social pour y parvenir,'' assène Eva.

Leipzig est sur toutes les lèvres et Hypezig lui a presque volé la vedette dans la presse. Mais tout reste à faire et ce qui est certain, c'est que la vie y est belle. 

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Texte : Ayke Süthoff

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