3 artistes indiennes combattent le patriarcat

À Londres, l'exposition Girls Only présente le travail de plusieurs artistes femmes qui sont nées et vivent en Inde. L'occasion de laisser la curatrice dialoguer avec certaines d'entre elles du patriarcat, de la sexualité féminine et de l'avenir que le...

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14 avril 2016, 9:15pm

Poulomi Basu

Girls Only India. C'est le nom de la dernière exposition curatée par la fondatrice de Girls Only, Antonia Marsh. À travers différents médiums, photographie, peinture, performances, sculpture - l'expo présente le travail de 15 jeunes artistes contemporaines indiennes. Après Londres, Copenhague et New York, Marsh continue de célébrer, promouvoir et soutenir les artistes femmes.

On a discuté de l'exposition et de la place des femmes dans l'art avec Antonia et trois artistes indiennes. 

Shreya Dev Dube

Vidha Saumya

Les femmes sur tes images sont souvent en train d'éternuer. D'où t'es venue cette idée d'immortaliser ce phénomène ?
Ces séries s'inspirent de l'esthétique des portraits pris en studio. Les femmes sont toujours très apprêtées sur mes images, maquillées, coiffées. J'avais envie de mettre en lumière l'idée de turbulence, d'accident. D'où cette idée de prendre des femmes qui éternuent. On est toujours très vulnérable lorsqu'on éternue et en même temps, ce phénomène naturel provoque une sensation de soulagement folle. Sans qu'on puisse le communiquer. Quand j'ai titré cette série, j'ai cherché sur google le nom des catastrophes naturelles qui ont marqué l'histoire et je me suis aperçue qu'ils avaient souvent des noms féminins. Quand on pousse ce genre de coïncidence à l'extrême, ça crée une situation plutôt comique qui nous donne envie de rire de nous mêmes.

Dans ton travail, tu parles beaucoup du corps de la femme, de sa condition sociale, politique et de sa sexualité. Ce sont des sujets très controversés en Inde. Comment les appréhendes-tu ?
Je pense qu'il faut s'exprimer sur ce genre de sujets pour qu'on puisse en parler librement un jour. Je m'exprime à travers mes dessins. Je suis heureuse d'avoir la liberté de mettre en lumière ce genre de sujet et de donner la voix aux femmes par ce biais. J'essaie de soulever quelques problématiques. Je suis dans le dialogue, pas dans la confrontation. 

Julianna Byrne

Jinal Sangoi

Shreya Dev Dube

Tu présentes des photographies qui ont été faites il y a 10 ans. Qu'est-ce qui t'a poussé à révéler ces images ?
Au départ, j'étais un peu stressée à l'idée de retrouver un fil conducteur qui traverse toutes mes images. Aujourd'hui, mon œil n'est plus le même. en En revanche, je me suis aperçue que ma relation aux sujets que je photographies est restée exactement la même.

Parle-moi de ton expérience en tant que jeune femme, réalisatrice, partie filmer la Birmanie.
J'étais en Birmanie en 2013. J'ai eu l'impression de me retrouver en Inde, 50 ans en arrière. Les gens étaient tellement simples, humbles, généreux. Ils étaient assez étonnés de voir une femme derrière la caméra. Pourtant, ils m'ont très vite fait confiance et m'ont permis de les filmer dans leur intimité. Aujourd'hui, trois ans plus tard, Burma est devenu plus touristique. Donc les habitants ont pris l'habitude de se faire prendre en photo. 

Poulomi Basu

Vidha Saumya

Aqui Thami

Pourquoi as-tu écrit ''Une femme a été sexuellement agressée ici'' sur tes posters ?
Tous les posters que j'ai créés parlent de l'actualité, de ce qui se passe en ce moment en Inde. Dans les lieux publics, en tant que femme, on a toujours l'impression d'être observée, dévisagée, déshabillée du regard. Et j'ai du mal à comprendre qu'on puisse croire que c'est agréable. L'inégalité des sexes sévit partout et les femmes sont de plus en plus exclues des lieux publics ce qui conduit à une masculinisation de ces mêmes lieux. Dans l'imaginaire collectif, les lieux publics sont des endroits sûrs pour les femmes. En réalité, pas du tout. Du coup, j'affiche mes posters dans les lieux publics où j'ai moi-même été victime de harcèlement. J'espère en ce sens, aider les mentalités à évoluer un peu. Je vais aussi dans les lieux où j'ai l'habitude de me rendre - Bandra, Fort, Colaba, Chembur.

Ton message a-t-il une valeur universelle ?
Complètement. Je veux aider à créer du lien social entre les femmes, d'où qu'elles viennent. Celles qui se sont fait harceler publiquement et se sont senties seules, démunies, trahies. Ces posters ont pour but d'insuffler un sentiment de solidarité entre les femmes et hommes qui vivent cet isolement au quotidien. J'aurais aimé croire que ce phénomène connaît certaines frontières mais ce n'est pas le cas. Je ne connais pas une seule femme qui ne se soit pas fait harcelée. Les jeunes filles ne devraient pas grandir en se disant qu'il s'agit juste d'un truc normal, comme les garçons ne devraient pas s'approprier l'espace comme un acquis qui en exclue les femmes. Le patriarcat nous empêche de vivre en liberté et engendre la violence. Il faut que tout ça s'arrête. C'est ce que je compte montrer. 

Poulomi Basu

Shreya Dev Dube

Credits


Texte : Tish Weinstock