à londres, les femmes aussi sont drag-queens

Une nouvelle vague de femmes drag-queens brisent encore un peu plus les codes binaires du genre et de la féminité. Princess Julia est allée à la rencontre des reines de la scène drag-queen londonienne.

par Princess Julia
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28 Septembre 2016, 3:10pm

Emma Kroeger, aka Edith Pilaf (ci-dessus)

Comment en es-tu arrivée à ce personnage de drag-queen, Edith Piaf ? Edith Piaf est née pendant la compétition de playback Lipsync 1000 au Glory, à Londres. C'était ma première performance, et j'ai tellement adoré que je suis restée sur ce personnage. Tu as l'impression de revendiquer une féminité extrême avec cet alter ego ? Mon approche du genre, de la féminité et du corps changent à chaque fois que je m'habille en drag-queen. Parfois je présente une exagération extrême de la vision sociétale de la féminité, et parfois je suis un genre de clown dégenré. Le drag permet de s'engager sur la binarité du genre et d'attirer l'attention sur les contraintes ridicules des codes conventionnels du genre. Tu as un conseil pour les femmes cisgenres qui sont curieuses et aimeraient peut-être se créer un personnage drag queen ? En tant que femme, être drag-queen est follement libérateur. Toutes les conneries sur la honte et la conscience de soi que l'on soumet au corps féminin s'effacent et tu deviens cette incroyable incarnation exagérée de la confiance et du pouvoir. Le drag est une forme d'arme personnelle, un moyen de se libérer, de s'émanciper.

Victoria Sin

Ça veut dire quoi pour toi être drag-queen ? Pour moi, c'est un outil que l'on peut utiliser pour se jouer de la notion du genre construite par la société. Pour beaucoup, une drag-queen est une personne qui fait semblant d'être une femme, mais en tant que femme de couleur qui parodie l'image de la féminité blanche, j'essaye de déconstruire les idées qui étaient imposées à mon corps en grandissant. Qui est ton modèle ? Amanda Lepore. Quelle partie de ton look a été la plus dure à créer ? Mon visage a pris le plus longtemps. Je vise quelque chose entre Marilyn Monroe, Marlene Dietrich et Jessica Rabbit. J'essaye toujours d'être la plus extravagante, la plus glamour et la plus captivante possible. La communauté est importante pour toi. Comment la tienne te soutient ? La plupart des espaces queers sont dominés par des hommes blancs et cisgenre. Dans ces endroits, la misogynie, le racisme et la transphobie peuvent se manifester sans peur. On devrait travailler encore plus et dénoncer ces comportements. Que penses-tu des règles drag (s'il y en a) ? Je me suis rebellée contre les règles qui stipulent qui peut ou ne peut pas être drag-queen. Mais je n'ai pas été la première. Holestar a été la première drag-queen que j'ai rencontrée et qui refusait que son travail soit marginalisé. Il y a beaucoup de « gardiens » du mouvement qui veulent imposer qui doit et ce que doit être le drag. Ils doivent commencer à paniquer, parce que de plus en plus de personnes se rendent compte que le meilleur drag n'a pas de règles.

Amy Zing, Sink The Pink

Comment l'habillage te libère-t-il ? M'habiller fait partie de mon âme. C'est vraiment libérateur de se sentir en symbiose avec un look fabuleux, entouré d'une foule excitée qui fait la même chose. J'ai l'impression qu'on peut changer le monde ensemble ! Comment as-tu créé la scène dont tu fais partie ? Il me manquait quelque chose. On se retrouvait dans des fêtes trop sérieuses, où il y avait trop de jugement. On voulait aller un endroit où monter sur les tables, se déguiser en robots sexy et danser sur des tubes pop avec des gens qui nous ressemblent. Donc Sink the Pink est né. Aujourd'hui on est une grande famille de 3000 personnes qui se retrouvent au Troxy à Londres quatre fois par an. Une foule qui vit le message de Sink the Pink : liberté tolérance, amour. Comment voudrais-tu inspirer les autres ? En organisant des soirées qui disent « vous êtes les bienvenus, venez, soyez le plus vous-mêmes et vous serez aimés. » On tient vraiment à fournir un endroit pour les gens qui se cherchent et veulent se trouver, expérimenter des looks, jouer avec le genre, oublier leurs ennuis et la conformité.

Fanny Minka, Sink the Pink

Comment les femmes brisent le moule traditionnel du drag ? Le drag a toujours été un acte radical et politique, et en même temps que le drag traditionnel glisse vers le mainstream, il laisse de plus en plus de place à l'expérimentation. Les femmes drag-queens en sont un exemple. Ton mari aussi est également drag-queen. Vous partagez des looks et des conseils ? Je suis tellement chanceuse, d'avoir un partenaire qui partage avec moi autant de passions, d'influences et d'amis - et puis ce besoin de s'habiller et de faire la fête tout le temps ! Ça fait presque 8 ans qu'on est ensemble, et même si on a les mêmes intérêts et qu'on a un impact l'un sur l'autre, on interprète tout ça chacun à notre manière. On n'a pas trop à s'inquiéter sur le fait de trop se ressembler. En quoi la scène actuelle t'a libérée ? Par son acceptation sans détour, son soutien et la puissante expérience qu'elle offre.

Eppie Conrad, HausBound

Qu'est-ce qui t'inspire dans la performance drag ? Aller dans un club drag, c'est comme partager une blague avec tout le monde. Si ma tenue est ridicule, j'ai envie que tout le monde se moque de moi, et rigole avec moi. Et peut-être que ça inspirera d'autres personnes. Beaucoup de femmes me demandent comment commencer. Mais c'est comme tout : tu t'y mets, et c'est tout. Tu n'as pas besoin de permission. Comment tu trouves tes looks ? J'ai fait de la mode à l'université (comme tout le monde, non ?) donc je sais coudre et dessiner. L'inspiration pour mes tenues vient de choses banales. Les logos et les paquets de chips sont mes meilleurs amis. Les garçons et les filles sont entrain de créer le drag ensemble, entrain d'explorer de nouvelles manières de s'exprimer. En quoi trouves-tu que cela soit représentatif de la société d'aujourd'hui ? Les limites du genre sont de plus en plus floues. Dans le drag, ta sexualité ou ton genre n'importent pas. Le principal c'est le look que tu créé pour un moment précis, ou le message qui se cache derrière. À Sink the Pink on dit qu'on rend la norme de plus en plus queer. En ce moment, le monde c'est vraiment n'importe quoi. Politiquement. Mais on est tous dans la même optique de création, de fête, de liberté et de redéfinition de ce qui est « normal ». Les garçons et les filles créent toujours des choses ensemble. Pour citer Belinda Carlisle : « We dream the same dream, we want the same thing ! »

Credits


Texte Princess Julia
Photographie Ronan McKenzie
Le maquillage est aux modèles

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