qui sont les jeunes créateurs derrière la révolution de la mode ukrainienne ?

Underground et engagée, la nouvelle génération de talents compte bien faire bouger les choses. Rencontres.

par Felix Petty
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06 Septembre 2016, 9:00am

Photography Christopher Nunn

À Kyiv (prononcé à la locale, Kiev étant en réalité l'appellation russe de la ville, communément mal-vue ces temps-ci), en décembre 2013, alors que les manifestations contre le président Yanukovych bourgeonnaient un peu partout jusqu'à atteindre sa place principale, Maiden, le créateur Anton Belinskiy s'emparait de quelques pièces de sa collection, d'un drapeau ukrainien et de quelques accessoires traditionnels pour les brandir à qui voulait bien les voir et les immortaliser, dans une série photo insouciante et  mélancolique - où l'on découvre les mannequins entourés d'une barrière humaine de policiers. C'était sa manière à lui de protester. 

La Révolution a vite bousculé le gouvernement destitué et fait place à un nouveau désordre que le pays n'a pas tardé à vivre de plein fouet : crise économique, engendrant crise du logement et crise de l'emploi auraient pu anéantir l'Ukraine et sa jeunesse. Mais sur les cendres de cet ersatz révolutionnaire est née une nouvelle Ukraine. À Kiev, la veille de la journée nationale d'indépendance (qui fêtait cette année le 25ème anniversaire de la chute de l'URSS), Anton Belinskiy, sélectionné pour le prestigieux prix LVMH, prépare ce qu'il nomme son One Day Project ; une célébration du renouveau créatif chez la jeunesse. "Quoi qu'on en pense, la révolution n'a laissé personne indemne," explique Anton, pour qui l'événement a marqué un vrai tournant dans sa vie professionnelle et ses ambitions artistiques. "On en est tous sortis profondément changés, bouleversés. Je n'en ai aimé mon pays que plus fort." Sa génération à lui est plus politique et déterminée que jamais (plus patriotique, aussi) des suites de la Révolution. À chaque crise, son renouveau créatif. Les jeunes ukrainiens, sortis grandis et plus forts de ce bain de violence, en ont pour la plupart tiré le parti le plus engagé. 

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Pour Anton, cet élan s'est manifesté dans ses collections empruntant autant de références à l'histoire du pays qu'à son présent. Dans une ère où la mode encense le cool post-soviétique d'un Gosha Rubchinskiy ou d'un Demna Gvasalia chez Vetements, cette esthétique se double, à Kiev, d'une ambition politique on ne peut plus actuelle  - elle entre en collision directe avec les tentatives de contrôle de la Russie sur la région de Crimée. À Kiev, le peuple rebaptise les rues, les bâtiments et les monuments historiques. Le Musée de Lénine a troqué son nom pour le patronyme patriotique "Ukraine House". La statue russe-ukrainienne, à l'effigie de leur amitié va bientôt être démolie. Et en attendant qu'elle tombe, la jeunesse la recouvre de graffitis ukrainiens.

Alors pour l'histoire, Anton se réclame du pavillon dit du suprématisme russe, à travers les formes pensées par le pionnier Kazimir Malevich, artiste ukrainien-polonais, longtemps érigé comme un symbole esthétique de l'URSS. À une époque où la mode reste un luxe, Anton voit dans la création un moyen d'étendre un message politique à son maximum : ses dernières créations ont été distribuées à des orphelinats partout à travers le pays. Les slogans estampillés sur ses pièces invoquent, quant à eux, le cri d'une jeunesse globalisée, mondialisée. On peut lire, sur ses t-shirts : "Everyone is an Artist", "Art Must Renounce Yesterday" ou encore "Poor But Cool", ultime incarnation d'une vision artistique née des ruines de la révolution. Avec toutes les difficultés qui pèsent sur l'exportation, l'importation et la gérance d'un business en pleine crise, Anton est parvenu à s'imposer dans le petit milieu de la mode. Il a même réussi à faire parler de lui, bien au-delà de ses frontières natales. La saison dernière, le créateur défilait chez VFILES, était nominé pour le prix LVMH et ses créations s'immisçaient sur le marché coréen et américain. 

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Bien qu'il soit de la même génération et du même environnement géographique que Gosha et Demna, Anton partage une vision de la mode plus similaire à Simon Porte Jacquemus : ses créations sont colorées, elles jouent pleinement sur les formes, les jeux de déconstruction, tout ça avec une insouciance très enfantine. Presque candide - à contre-courant de la violence quotidienne que la jeunesse subit. "C'est l'histoire de ma ville, de mon pays," explique-t-il à propos de son projet. "Je voulais créer quelque chose de cool pour Kyiv, un truc à elle. J'avais envie de proposer un projet qui puisse réunir les différentes aspirations de la jeunesse locale, à travers la musique, la mode et l'art. Je voulais lui parler directement sans que ce soit fake ou sur-joué"

L'école, et l'apprentissage de la mode en Ukraine sont encore fondées sur un système soviétique. Pas très orienté business ni mondialisation, l'école ne préconise pas l'expression personnelle ni la créativité. En fait, tous les designers sortant d'école savent dessiner et faire des sapes, des imprimés mais peu d'entre eux parviennent à se façonner une vision très personnelle. Les choses commencent à changer et la collaboration du British Council avec la Fashion Week ukrainienne a permis de donner plus d'écho au projet d'Anton ainsi qu'à de jeunes créateurs locaux émergents.  

Subrosa printemps/été 2017

Subrosa printemps/été 2017

Mais ce rejet d'un apprentissage trop commercial témoigne d'une véritable liberté. Une liberté que l'on retrouve dans les créations de chacun et les messages qu'elles enserrent. Tout le monde ressent le besoin de s'exprimer et cherche un moyen de le faire. Le One Day Project initié par Anton encourage cette prise de parole. "Le projet a commencé par une histoire d'amitié. Je voulais rassembler mes amis, tous les gens avec qui j'aime passer du temps ou travailler. Je voulais les réunir autour d'un projet, d'une journée et célébrer Kiev avec eux." 

Au-delà de sa collection présentée au Palace Of Sports, Anton distille l'énergie créatrice de la ville dans une série d'activités qui commence par un rendez-vous au bar Okno. Planté au fond d'une cour entre deux immeubles, le Okno rassemble tous les kids de Subrosa, un nouvelle marque à la tête de laquelle trône l'artiste russe Sasha Vasin, installée à Kiev depuis quelques années. Sa collection est inspirée de ses années lycée et de ses aventures après l'école. Une nostalgie pastel, des pull oversized roses seventies, des costumes disco pour l'homme, du gris et du noir pour la femme ou des sweat à capuches baggy par dessus des robes légères à bretelles. De la sono sortent des sons rétro-pop russe et les titres incontournables de la période yé-yé française. Pour saisir l'atmosphère du lieu, ajoutez-y la vision de mannequins locaux s'affrontant sur la table de ping-pong du bar, une cigarette rose aux lèvres et un verre de limonade à la main. 

Une autre marque, Drag &Drop, imaginée par deux soeurs, Anna et Yulia Gradzhan, distille un autre versant de la jeunesse ukrainienne. Exposée au Fond de la Culture dans un palace bourgeois pré-Révolution, la collection très féminine et sexy est disposée en vrac dans la pièce. Pas de mannequins à l'horizon, les pièces qui la composent ont été jetées un peu partout dans le palace, sur les canapés et meubles anciens qui l'occupent. De la dentelle, des trainées de paillettes sur fond de piano mais aussi des trenchs, pensés pour ne rien porter dessous... Les mots d'ordre : liberté et indépendance, suggèrent les deux soeurs, ou la garde robe parfaite pour passer d'une teuf au lit de son amant. 

Drag & Drop designers Anna and Yulia

Backstage at Anton Belinskiy 

"Ce lieu rappelle l'esprit de la collection. Nous avons utilisé des tissus nobles mais repensés pour être confortables et faciles à porter tous les jours" nous explique Yulia. Lorsque nous abordons le projet d'Anton, Yulia enchaine : "Le projet nous a poussées à concevoir cette collection et la façon dont nous la présentons. L'initiative d'Anton nous a permis de ne faire aucune concession, d'aller jusqu'au bout des choses, comme nous le voulions." 

La collection d'Anton, elle, est présentée au Palace of Sports, dans un immeuble des années 1960 reprenant les codes architecturaux du modernisme des années 1930. Anton n'aurait pu trouver mieux. De longs rideaux froncés ornent la pièce et tombent sur un sol en marbre. Une rose traverse la collection, comme un mantra, ou le symbole de la fragilité et de la beauté féminine, brodée sur des tuniques, des t-shirts, des costumes ou des sweats. 

Pour Anton, la rose rappelle Kiev et son histoire. "C'est le symbole de la jeunesse" explique-t-il, "À Kiev, lorsque les étudiants reçoivent leur diplôme, ils fêtent ça tous ensemble, boivent et finissent à moitié nus dans les fontaines de la ville. Il y a des roses partout, tout le monde se doit d'en offrir une à quelqu'un - un étudiant, un professeur, un amant. La rose est le symbole de la jeunesse, juste avant le passage à l'âge adulte." 

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Au-delà des symboles, la collection mêlait les genres et jouait sur les volumes, l'utilitaire et le sublime, le masculin et le féminin. Les filles aux silhouettes puissantes et uniques se pavanaient dans ce Palace of Sports ; les hommes occupaient l'espace vêtus de robes délicatement taillées. Accompagnant ces motifs - un costume doré, des roses dorées sur une robe noire, des manteaux au rouge éclatant fendus en bas pour que toute la pièce tremblote au rythme des pas des mannequins - toute une série de t-shirts, de hoodies, de vestes imprimées d'images de la jeunesse ukrainienne ou de la couverture d'un passeport ukrainien. Une approche qu'on sentait destinée à une hype internationale. 

"En Ukraine, on a nos passeports à 16 ans, et peu de temps après, les jeunes en arrivent à leur dernière année de lycée avant l'université, ils entrent dans une nouvelle phase de la vie et du passage à l'âge adulte," explique Anton, à propos des pièces imprimées d'un passeport. "La fête de fin d'année forme l'essence même de cette transition, c'est une sorte de rituel. On vit ce jour à l'envers, du coucher de soleil à l'aube, comme tous nos moments de jeunesse. C'est pour ça que cette période est la plus romantique. Le rose qui revient dans les imprimés est le symbole de ce romantisme, de la jeunesse, de la beauté. La fête de fin d'année, en été, est aussi un symbole d'épanouissement, de floraison." D'où les roses, donc. Les passeports évoquent également une histoire un peu plus difficile pour les ukrainiens, pour qui les visas aujourd'hui, même pour les vacances et surtout pour le travail, sont très compliqués à obtenir. 

Le casting - des jeunes filles et garçons repérés dans toute l'Ukraine et la scène artistique de Kyiv - a été trouvé par une agence qu'Anton soutient activement : Cat B, une sorte d'équivalent ukrainien au Lumpen russe, ou à l'agence allemande Tomorrow Is Another Day. "Tout a commencé avec le casting," continue-t-il. "Avec ces jeunes gens, cool et beaux. L'idée était de les réunir, comme ce sont eux qui ont vraiment inspiré la collection. Ce casting présente une nouvelle attitude ukrainienne. Les vêtements que je créé sont les vêtements que j'aimerais voir mes amis porter. J'aimerais qu'ils deviennent l'uniforme des gens de Kyiv."

Anton Belinskiy printemps/été 2017

Après le défilé, à la nuit tombée, la foule se rend dans une galerie située sur les rives du Dniepr, pour assister à la présentation du nouveau projet de Masha Reva, une amie d'Anton diplômée de la Saint Martins, qu'elle a conçu avec le photographe Armen Parsadanov. Leurs modèles ? Les filles et les mecs de la jeune agence de mannequins Cat B. Masha a fait de leurs corps ses toiles. La foule vit et s'y anime, et on sent clairement l'influence de Gosha dans la manière qu'ont les gens, et particulièrement les mecs, de s'habiller. Et si ce n'est pas une particularité unique à Kyiv en ce moment, elle fait peut être plus sens qu'une observation similaire dans les rues d'East London. Ces gens dégage une énergie et une beauté irrésistibles, ils sont tous plus cool les uns que les autres, et certains ont déjà revêtu des pièces de la collection d'Anton. 

Pour conclure cette journée, nous nous rendons au défilé de Lybid Locals, une jeune marque de créateurs qui rassemble des copains d'Anton. Ses récents projets, acclamés hors des frontières, lui ont permis d'accéder au trône de parrain pour les jeunes générations qui démarrent. Tous reconnaissent en lui le talent et l'audace qu'ils cherchent à leur tour à valoriser dans leurs collections. Anton est présent, il les conseille et se rend, comme nous, à chacun de leur défilé.

En backstage, l'équipe derrière Lybid Locals se serre les coudes en Russe, alors que chacun est affairé à tout mettre en place, quelques minutes avant le défilé. Il fait très sombre, presque noir sur le podium et seuls les centaines d'iPhones dans le public, éclairent la scène. Leur collection, dont le blanc est la couleur maitresse, se révèle à la lueur des flashs. Un anti-establishment comme il se doit, loin des paillettes des fashion-weeks parisiennes et milanaises.

Lybid Locals printemps/été 2017

À l'entrée du bâtiment, Slava, l'homme à qui l'on doit la renaissance des soirées underground locales, Cxema, mixe du son sur sa platine. Après avoir perdu son job à Kyiv, Slava s'est demandé ce qu'il pourrait bien faire du restant de ses jours. C'est de cette question existentielle qu'est né le collectif Cxema et son ambition première : ressusciter la fête sauvage, sous les ponts, dans des friches abandonnées et en périphérie des villes ukrainiennes. Partout où il était possible d'installer un sound-system respectable - assez, en tout cas, pour faire danser la jeunesse en mal d'idéal et de légèreté. Cxema a réuni toute une frange de la population ukrainienne autour d'un seul concept : la fête.

Cette résurrection des raves résume à elle seule l'esprit de la scène artistique émergente à Kyiv : elle est un remède, un antidote à la froideur d'un environnement en crise, en guerre et à sang. Elle rassemble les kids qui cherchent à vivre libre, le temps d'une soirée, sans jamais renoncer à créer."Les sapes se démodent mais le statement reste" confie Anton, en guise de conclusion. "On ne fait pas de la mode, on refait l'histoire" plaisante-t-il. A moitié sérieux, l'air de rien.

@chrisnunnphoto

Credits


Texte Felix Petty
Photographie Christopher Nunn

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