pas de panique ! l'art, les cyborgs et internet vont sauver le féminisme

Les curatrices de l'exposition "LIFEFORCE" nous parlent d'afro-futurisme, de cyberféminisme et du rôle des nouveaux médias dans la lutte contre la domination masculine.

par Hannah Ongley
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06 Septembre 2016, 11:00am

signe pierce, 'big sister is watching you'

La dernière fois qu'on a discuté avec Kelsey Benett, la photographe new-yorkaise venait d'assembler un groupe assez dingue d'artistes femmes pour Glory Hole, une méditation collective sur la sexualité humaine à l'heure de la technologie. La semaine dernière, Kelsey et sa sœur Rémy - qui a aidé à la curation de Glory Hole avec l'artiste Katlyn Parks - ont lancé une nouvelle exposition 100% femmes qui explore les structures du féminin dans le contexte d'un futur dégenré. Les contributrices Signe Pierce, Maisie Cousins, Panteha Abareshi, Sam Cannon et Taira Rice ont proposé de nouveaux travaux visant tous à transcender les conceptions normatives du genre, de la race et leurs intersections avec la science et la technologie.

Le cyberféminisme - qui décrit l'œuvre des féministes utilisant internet et les nouvelles technologies - est un mouvement artistique de pensée critique qui trouve ses racines dans l'ère 1990 des Riot Grrrl. Les inspirations de Kelsey et Rémy pour leur expo sont encore plus lointaines : les curatrices citent l'afro-futurisme des années 1970 et l'essai de 1985 de Donna Haraway, "A Cyborg Manifesto". Mais, sans aucun doute, le cyberféminisme est redevenu pertinent et soutient la remise en cause de plus en plus courante des stéréotypes normatifs et des divisions binaires. Kelsey et Rémy nous ont donc parlé de la représentation faussée du genre, du corps humain et du pouvoir de la femme.

Panteha Abareshi, "The Future Is Female"

Comment avez-vous pris connaissance du concept de cyberféminisme ?
C'est venu de notre introduction au cyborg féminisme via le roman de science-fiction The Female Man, écrit par Joanna Russ. On a commencé à vouloir explorer l'essence même de ce qui nous anime plutôt que les constructions du genre qui nous définissent traditionnellement, et ce concept de transcendance qui était si présent dans le cyber et le cyborg féminisme. L'irrévérence et l'humour inhérents à ces mouvements nous ont également attirées. On a été charmées par les descriptions et les représentations extrêmes des femmes, qui détruisaient les standards traditionnels de beauté. Ce sont des notions encore au-delà de la "déformation du genre" ou de l'androgynie, qui tirent davantage vers une forme de vie extra-terrestre, un monstre merveilleux. Pas simplement un humain au genre fluide, mais un humain hybride, un extra-terrestre, un enfant des étoiles.

C'était important que tous les artistes de l'exposition soient des femmes ?
On a contacté des hommes, mais ils ne nous ont jamais répondu. Les thèmes qu'on explore et qu'on développe se réfèrent directement à l'expérience féminine. On a fini par se concentrer sur les croisements entre les femmes et la science, le féminisme, la science-fiction afro-centriste et la réclamation d'une position de pouvoir - la femme étant la force maîtresse de la nature. Historiquement, cette position a été occupée et exploitée par une classe dominante mâle et blanche.

Il existe un super sous-genre de science-fiction, dominé par des femmes et des personnages de couleur. Et d'une certaine manière, comme ce genre a été marginalisé, ses auteurs ont pu exprimer des idées et des concepts inimaginables dans la sphère mainstream au moment de leur publication. Ça parlait de misogynie, d'homophobie, de racisme. Parler de ces sujets n'était finalement qu'acceptable à travers le voile du fantastique et de la fiction spéculative. Cette liberté et cette émancipation ont ouvert la voie à une pensée capable de générer du changement. C'était aussi très important pour nous d'analyser la relation entre les femmes et l'évolution scientifique et technologique, d'examiner comment les structures relatives à ces domaines d'études ont modelé une société dominée par une seule race et un seul genre.

Kelsey Bennett, "Olympia"

Comment connaissez-vous les contributrices de l'expo ?
Nous connaissons Amanda Turner Pohan depuis qu'on a cinq et six ans. On est restées en contact au fil du temps et récemment on s'est reconnectées artistiquement. Elle travaille en utilisant ses propres fluides corporels et présente une vidéo de réalité virtuelle qui traite de la manière dont le corps est discipliné, contrôlé, codé, hacké, fuité, acheté et vendu. Dans la galerie, ses œuvres seront disposées dans d'une installation qui ressemble à une salle d'attente de médecin.

On avait déjà travaillé avec Sam Cannon et Tafv Sampson sur notre expo précédente, Glory Hole. Sam créé des GIF incroyables ou des courtes vidéos sur les mutations de la forme humaine et Tafv a produit pour LIFEFORCE une série d'images qui casse les stéréotypes de la femme au foyer. Signe Pierce, on l'a rencontrée au SPRING/BREAK Art Fair. Maggie Dunlap y partageait un espace avec elle. C'est une amie à nous. Ses travaux reviennent sur la victimisation et l'idolâtrie des femmes à travers les âges. Et nous avons contacté certains autres artistes à l'aveugle - Maisie Cousins, Parked Day et Juno Calypso sont des artistes que l'on suit et qu'on admire depuis un moment.

Maisie Cousins, "Peonie"

Est-ce que vous avez vous-mêmes soumis vos travaux ?
Kelsey : J'ai créé des personnages qui illustrent les mœurs sociales d'une réalité alternative où le genre n'existe pas, ou la forme est transcendée et le temps avance plus vite, mais est sans limite. L'une des images s'appelle Artura10 et l'autres Olympia44. Rémy s'est mise dans la peau d'Artura et je me suis photographiée en Olympia. Les noms sont une référence aux personnages d'un de nos romans préférés, Geek Love de Katherine Dunn.

Rémy : Je me suis réapproprié une double page d'un Playboy des années 1980 où l'on voyait Actrice Anne Carlisle dans le film culte Liquid Sky. Carlisle joue deux personnages dans le film, un homme et une femme. Et dans le Playboy on la voyait dans ces deux rôles. LIFEFORCE se concentre sur le féminin, mais au fond l'expo cherche à passer outre cette catégorisation.

Monica Garza

Comment l'exposition explore-t-elle l'intersection de la race et du genre ?
Panteha Abareshi créé une magnifique illustration, The Future is Female, très emblématique de l'afro-futurisme. Ses dessins présentent principalement des personnes de couleurs et des femmes, et elle y parle de son désir de normaliser ces représentations, de sortir des canons de beauté euro-centrés qui n'existent pas que dans les médias, dans la pop culture ou la mode, mais aussi malheureusement dans l'art. Il faut éradiquer le symbolisme encore trop lié à la représentation des personnes de couleur dans les fictions. Et l'exploitation des femmes au nom de la science ne peut pas être ignorée : les stérilisations forcées, la torture au nom de la recherche gynécologique, le déni des droits reproductifs. Tout ça nourrit la dynamique des thèmes développés par l'expo.

Je lisais un truc intéressant l'autre jour, sur le fait que l'utopie masculine blanche correspond souvent à la dystopie féminine, et vice-versa. L'utopie masculine poussée à l'extrême était décrite comme quelque chose ressemblant à s'y méprendre à la série Dallas - remplie d'excès, d'argent, de cupidité, de contrôle des femmes, de domination de territoires, de destruction des ennemis. Je ne peux pas m'empêcher de penser que nous en arrivons à cette dystopie avec le succès de Trump et des gens comme Mike Pence. Nous devons contrer cette énergie avec autant de force.

"LIFEFORCE" se tient à la galerie Untitled Space de New York jusqu'au 6 août 2016.

Nadia Lee Cohen

Hein Koh, Double Duty

Juno Calypso, Seaweed Wrap

Credits


Texte Hannah Ongley
Images courtesy of Color Brigade Media

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rémy bennet