au fin fond du dakota, j’ai photographié une communauté coupée du monde

Le photographe David Vasilev à vécu avec les jeunes membres de la communauté Hutterite du Dakota du Sud, isolée et hyper religieuse, entre passé et présent.

par J.L. Sirisuk
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01 Août 2016, 8:15am

David Vasilev est tombé sur une merveilleuse anomalie dans les deux Dakota. Alors qu'il photographiait la tribu Lakota dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud, on lui a raconté l'histoire des Hutterites, une communauté de pacifistes germanophiles dont les racines remontent au 16ème siècle. Le photographe né en Bulgarie s'est retrouvé au creux d'une véritable capsule temporelle ; un endroit où le temps semble arrêté. Il a passé un mois à photographier les membres de la colonie Hutterite, en se concentrant particulièrement sur ses jeunes et leur quotidien. Sur ces photos on les voit dans leurs moments au travail et de loisirs. Les images nous invitent à voir un monde peu connu où s'articule l'humour, la chaleur et une jeune naïveté. Chaque cliché semble naître d'une indescriptible fusion du passé et du présent. On a rencontré Vasilev pour y voir un peu plus clair. 

Comment es-tu tombé sur les Hutterites ?
Je suis allé à la rencontre des Lakota, avec dans l'idée de faire des photos pendant une semaine ou deux. Pour faire court, alors que je m'apprêtais à quitter le Dakota du Sud, j'ai demandé au médecin avec qui je logeait : "Tu aurais un endroit pas loin à me recommander ? Je cherche des personnes singulières." Il a réfléchi, puis m'a dit : "Il y a ces gens qui parlent allemand, à un jour et demi de voiture d'ici. Passe-moi ta carte." C'était en 2004, quand les portables avaient encore des écrans en noir et vert. Il n'y avait pas de GPS, donc il m'a fait quelques indications sur ma carte. 

On dirait une chasse au trésor. Comment as-tu fini par les trouver ?
J'ai quitté la réserve et j'ai conduit pendant à peu près douze heures. J'ai continué à conduire, jusqu'à tomber en panne d'essence. Je suis resté bloqué au même endroit pendant deux, trois heures - peut-être plus - jusqu'à ce qu'une moissonneuse passe devant moi. Le gars s'est arrêté sur le bord de la route. Il était assez âgé. Il m'a demandé ce que je faisais là, si j'étais tombé en panne. Je lui ai expliqué que j'étais photographe, que je venais de Bulgarie, que je cherchais les Hutterites et que j'avais quelques difficultés à les trouver vu que j'étais en panne d'essence. Il m'a répondu : "Eh bien, jeune homme, c'est votre jour de chance. Je fais partie des Hutterites."

Le fait que tu ne puisses pas le trouver… ça rend la chose presque mythique.
Il m'a filé de l'essence et on a conduit jusqu'à la colonie. J'ai rencontré les anciens, le prêtre qui joue le rôle de maire, l'instituteur, tout le monde. Ce sont les gens les plus religieux que j'ai rencontré dans ma vie. Les enfants n'apprennent pas l'histoire, la géographie ou la science. Ils ne font que lire la Bible. 

Pourquoi t'être concentré sur les enfants ?
Il y avait ce petit groupe de gosses qui passait leur temps à me suivre. Ils s'asseyaient en silence et passaient leur temps à me regarder, à me fixer sans rien dire, comme on peut le voir sur certaines photos. Ils n'avaient aucune idée de qui j'étais, de ce que je foutais là.

À quoi ressemblent leurs journées ?
Tout le monde a toujours quelque chose à faire, donc les enfants aident constamment - pour tout, la ferme, les animaux, les champs, et les filles aident dans la cuisine. Leur seul jour de repos c'était le dimanche, mais ils ne faisaient pas vraiment ce qu'ils voulaient vu qu'ils avaient trois heures de prières et de vieilles chansons allemandes.

Qu'est-ce tu as observé là-bas ?
Je me suis vite rendu compte qu'il n'y avait jamais vraiment de musique, ni de sport. Ils ne savent vraiment rien du monde extérieur, et j'imagine que c'est comme ça qu'ils préservent leur héritage. Un jour, je m'ennuyais, et j'avais un ballon de foot dans ma voiture. Un par un les enfants sont venus à moi. Ils me regardaient comme si je venais d'une autre planète. Ils regardaient le ballon sans comprendre à quoi ça servait. J'ai frappé la balle en direction d'un des gosses, et il l'a ramassé avec la main. J'étais genre : "Nein, nein, nein," en lui montrant son pied. J'essayais de former des équipes, mais j'ai vite compris que c'était impossible, ils n'avaient pas le concept des équipes. Ils sont tous, tout le temps ensemble ; ils ne comprenaient pas l'intérêt de se séparer. Je n'oublierai jamais le jour où j'ai essayé d'apprendre aux Hutterites à jouer au foot. Au final on s'est juste passé la balle à l'arrache. 

Quand tu as sorti ton appareil pour la première fois, ils étaient à l'aise ?
Au début, quand je traînais avec eux ils étaient curieux et je les intéressais. Et petit à petit, tout le monde s'en foutait de ma présence. Ils faisaient leur vie sans se soucier de moi, et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à les suivre davantage. Je suis devenu un enfant Hutterite, un de plus, et je passais mon temps à courir dans tous les sens avec eux et à regarder au mieux dans cette faille spatiale et temporelle. 

Il y a un moment en particulier qui t'as marqué ?
Il y avait cette fille, Else, qui devait avoir 12 ans. Elle jouait pieds nus avec un cochon. J'ai pris des photos d'elle et elle m'a demandé : "Est-ce que tu as déjà vu l'océan ?" J'avais oublié qu'elle n'avait aucune connaissance géographique, du coup j'ai répondu "lequel ?" et ses yeux se sont écarquillés : "Il y en a plusieurs ?" C'est à ce moment là que j'ai vraiment réalisé où j'étais, à quel point leur éducation était différente et singulière, et que j'ai constaté la merveilleuse naïveté de leur vie. 

davidvasilev.com/

Credits


Texte J.L. Sirisuk
Photographie courtesy David Vasilev

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