la photographe ronan mckenzie célèbre le corps noir

À 21 ans, Ronan dissèque la représentation contemporaine du corps noir et le défait de ses clichés pour en révéler toute la splendeur.

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16 Décembre 2015, 9:35am

La couleur noire n'a jamais été aussi médiatisée que cette année : 2015 s'est ouvert sur le débat autour de l'appropriation culturelle (Nicki Minaj contre Miley Cyrus en figures de proues), a vu le mouvement #BlackLivesMatter grimper à folle allure, ainsi que la montée en puissance d'artistes comme Grace Wales Bonner et l'arrivée des cheveux afros sur les podiums des défilés. Malgré tout ça, la discrimination et le racisme envers la communauté noire demeurent. Dans sa nouvelle série photo, Ronan McKenzie fait un pas en avant et célèbre le corps noir dans son exposition personnelle, A Black Body. La photographe a beau être née et avoir grandi dans un quartier qui prône le multiculturalisme (l'Est londonien), elle a essuyé les réflexions les plus méprisantes qui soient concernant sa couleur de peau, ses dreadlocks et sa famille. La photo est devenue un moyen pour elle de creuser dans les racines de son héritage culturel : son exposition explore les différentes formes de discrimination que subissent les populations noires et parvient à mener une réflexion sur la sexualité, l'exclusion et la nécessité de prendre le pouvoir par le corps. Nous l'avons rencontré avant son vernissage pour parler de coupe afro, du corps noir et de ses crushs pour les mecs blancs.

Quelle image du corps noir nous donne la société contemporaine selon toi et pourquoi est-ce un problème ?
C'est le truc. Même si Londres est incroyablement multiculturel, au sens où tout le monde vit côte à côte, ça ne veut pas dire pour autant que le monde entier comprend et entend la culture de l'autre. De mon point de vue et dans l'imaginaire collectif, le corps noir est hyper-sexualisé, pour les hommes comme pour les femmes. L'idée selon laquelle un homme noir est nécessairement musclé, puissant, grand et en a une grosse... ahah. Sérieusement. Ce n'est pas une mauvaise chose en soi, c'est super de voir de plus en plus d'acteurs noirs comme Idris Elba ou Adrian Lester, mais c'est vraiment honteux que les noirs au même titre que certaines minorités ethniques ne soient pas les têtes d'affiche ni n'occupent le premier rôle. Pareil pour les femmes, celles qu'on voit à la télé sont hyper plantureuses, exubérantes et indépendantes : on parle de Queen Latifah ou de Missy Elliott, encore une fois c'est super mais c'est honteux de croire que toutes les femmes sont comme elles. On n'entend jamais parler du ''black power'' (à part à l'école, parfois et encore) la seule chose qu'on entend c'est l'histoire de l'esclavage. On n'étudie pas les écrivains noirs, ni les artistes.

Alors même en ayant grandi dans un environnement multiculturel, l'idéal que je me suis fait de la beauté était européen - cheveux lisses, peau claire, parce qu'après tout, c'est tout ce que je voyais partout. Puis j'ai grandi, je me suis acceptée comme je suis, j'ai porté des locks et ça m'allait vraiment bien. Bon, même si je ne peux aller nulle part sans qu'on me traite de rasta. J'ai commencé à sortir avec des garçons, j'avais un faible pour les anglais très blancs et la plupart d'entre eux (à part mon mec actuel) m'ont tous dit : ''Tu es hyper exotique'' ou encore ''Tu es la première fille noire qui m'attire'' ce qui, pour eux, est un compliment mais en réalité, c'est offensant d'entendre ce genre de réflexions.

Je pense qu'en étant noir, on est toujours confronté à un moment dans notre vie où on se sent différent. Il y a quelques jours - j'ai vu sur Facebook qu'une copine avait partagé l'email d'un potentiel employeur qui lui avait dit qu'ils n'acceptaient pas les tresses dans l'uniforme de leur entreprise et que si elle ne se lissait pas les cheveux elle n'aurait pas le poste. Même à l'école, ma mère avait toujours peur qu'on considère mal mon petit frère car il est noir. Les statistiques montrent que les mecs noirs sont beaucoup plus contrôlés et fouillés que les autres. Quel effet ça a sur la jeunesse quand on sait que le racisme et la discrimination sont institutionnalisés à ce point qu'on pense que c'est la norme ?

Tu as des exemples dans les médias ou la presse qui t'ont amené à réaliser ce projet ?
J'ai toujours été intéressée par la notion de culture noire et mon propre héritage. J'étais plus dans la mode et en tant que photographe, je cherchais des mannequins pour mes photos. J'ai fini par envoyer mon projet à des agences en disant que je voulais juste ''photographier des personnes ethniques'' mais je me suis rendue compte que ça pouvait potentiellement être mal interprété. Si j'avais dit ''je veux juste shooter des blondes scandinaves'', ça n'aurait pas été un problème. Dans la plupart des agences de mannequinat à Londres, il y a une ou peut être quatre filles noires grand maximum, qui sont soit très noires avec le crâne rasé ou alors presque blanches. Il n'y a jamais d'entre-deux. Pareil pour les cheveux naturels, on ne les voit presque jamais ou presque sur les podiums. 

Qu'est-ce que tu veux montrer à travers ton exposition ?
Je veux montrer que l'identité noire est aussi diversifiée que notre couleur de peau. C'est important d'être bien dans son corps, dans sa tête et les noirs sont encore mal perçus dans le monde. Il faut être fier de ce que nous sommes. Dans mon exposition, je laisse les photos parler pour elles. Par exemple, j'ai shooté cet mec incroyable, Wilson, et j'allais lui faire porter un costume et à la dernière minute je lui ai demandé si ça l'embêtait de porter une robe de Marie Yat. Il m'a dit '' j'ai jamais porté de robe mais oui, grave, essayons.'' Et voilà, pour moi cette photo ne dit pas ''regardez il est gay'' ou ''un homme porte une robe'' c'est juste un homme qui s'assume et se sent à l'aise avec qui il est, assez pour en jouer. C'est ce qui importe pour moi.

Tu dirais que la perception du corps noir est en train d'évoluer ?
Je trouve que depuis quelques années, la communauté noire est mieux et plus représentée qu'il y a dix ou même cinq ans, que ce soit dans la presse ou dans la mode. Ce phénomène a un impact évident sur la perception qu'on se fait communément du corps noir. Plus il sera accepté donc considéré comme normal, plus les gens considèreront les noirs comme leurs égaux. 

Et dans la mode - avec la montée en puissance de Grace Wales Bonner et Lineisy Montero notamment ?
Je suis super heureuse de voit Grace s'attacher à ses origines. Le shoot que Julia Sarr-Jamois et Harley Weir ont réalisé avec Grace Wales Bonner est juste sublime. C'est génial de voir des mannequins comme Lineisy Montero monter sur les podiums avec ses cheveux naturels, mais j'ai encore l'impression qu'il reste du chemin à parcourir dans le milieu de la mode. Je pense à toutes les minorités ethniques qui ne sont pas représentées. On voit très peu de mannequins noires, asiatiques ou d'Amérique du Sud. J'avais dans l'idée de monter ma propre agence de mannequinat pour représenter ces beautés qui sont sous-représentées. La plupart des mannequins noires sont européanisées, on leur tire les cheveux, parce qu'ils sont sensés être plus désirables mais aussi parce qu'ils ne savent pas comment les coiffer, tout simplement ! mais bien sûr, la perception du corps noir change, elle évolue. Il faut que les grandes marques et les créateurs aillent dans ce sens pour que l'opinion générale change à son tour.

Tu vois une différence entre notre perception consciente et inconsciente ?
Pour moi, la perception consciente est celle qu'on se crée soi-même, la perception inconsciente est celle qu'on nous a mis dans la tête sans qu'on sache si on est vraiment d'accord ou pas. Je regardais le nouveau documentaire de Reggie Yates sur l'homophobie dans les communautés asiatiques et noires et une jeune femme homo disait que pour elle, l'homophobie coulait dans ses veines depuis son plus jeune âge, qu'elle avait été éduquée pour penser ce désir en termes négatifs. Elle allait même jusqu'à dire que voir un couple homo s'embrasser la gênait terriblement : ça, c'est de la perception inconsciente. 

Comment as-tu casté les personnes sur tes photos ?
Pour ce projet c'était vraiment excitant parce que j'avais toute ma liberté. J'ai shooté ma mère, ce que j'adore et plusieurs de mes amis proches afin qu'il soit très personnel. Et puis beaucoup d'entre eux sont mannequins, comme Hamda, cette sublime fille somalienne. J'ai aussi photographié Poppy Okotcha et sa soeur. J'ai aussi rencontré des personnes sur Instagram et d'autres à Camden. Internet est vraiment une source inépuisable d'inspiration aujourd'hui.

Qui les a habillés ?
J'ai tout fait toute seule et c'était important de choisir des créateurs qui croient à mon projet. On y retrouve Mark Glasgow, Marie Yat, Amy Crookes et Kate Zelenstova.

Quels sont tes projets pour la suite ?
Je travaille sur plusieurs choses en ce moment. Pendant l'exposition, il y aura le lancement de deux magazines que j'ai créé, l'un s'appelle Meninas ce qui veut dire ''filles'' en portugais, l'autre Strangers. Ce sont des projets en cours et sur lesquels je travaille depuis longtemps. Je fais essayer de continuer dans cette voie et j'espère pouvoir faire une publication régulière. Je travaille aussi sur une série de portraits sur les gens qui regardent Eastenders... Si quelqu'un me lit et regarde Eastenders, contacte-moi ! Je vais peut-être lancer cette agence de mannequins aussi... 

@ronanksm

A Black Body à la galerie Doomed Gallery, Dalston.

Credits


Texte : Felicity Kinsella
Photographie : Ronan McKenzie