une leçon de rap, de flow et d'égotrip avec jmk$

Le rappeur du Summum Klan partage en exclusivité sur i-D le clip de « 44 Summum », premier extrait de sa nouvelle mixtape solo qui sortira en février 2018.

par Antoine Mbemba
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18 Décembre 2017, 10:10am

Le rap n'a peut-être jamais été aussi présent en France qu'en 2017. D'un mouvement qui s'est déclenché il y a déjà quelques années, le style s'est hissé aux premiers rangs de la culture populaire française : premier des charts, premier sur Spotify, premier sur Deezer, premier sur YouTube... Dur pour les derniers réfractaires de contester la légitimité d'un mouvement trop longtemps boudé, quand il n'était pas franchement méprisé, par les médias traditionnels et, pire, par certains auditeurs. S'il faut applaudir les succès rap qui ont émaillé l'année, il ne faut pas en rester à eux pour autant. Le rap en 2018 (et après) ne doit pas s'arrêter à ceux qui tapent plus de 100 millions de vues. Parce que si le mainstream a fait fléchir le reste de la France, l'underground hip-hop a aussi fait son œuvre, dans l'ombre et le talent.

Sur Soundcloud, notamment, une réalité parallèle se déploie : pleine d'une trap folle, d'une communauté aussi créative que débrouillarde, qui décloisonne les murs parfois trop parisiens du rap et créé sa propre marque, ses propres tendances. Son rap, loin de tout le monde et au plus près du hip-hop. C'est cette communauté-là qui fait dire à JMK$ que « si le rap français actuel était mené par les artistes Soundcloud, ce serait une dinguerie artistiquement. On produirait peut-être le meilleur rap du monde. Sans exagérer. » Si le nom JMK$ vous dit quelque chose, c'est justement que vous avez un œil sur la 4ème dimension du rap français. C'est que vous avez entendu son flow au détour d'un morceau du Summum Klan, par exemple, crew que l'on vous présentait il y a de ça un peu plus d'un an. Un rappeur marseillais monté un temps sur Paris pour déposer son flow, son égotrip et laisser faire le reste. Un quotidien, un style de vie et une arrogance tournés vers l'amour d'une même chose : le hip-hop. D'un rap sans fard, sans faux, sans détour mais avec beaucoup de ce que nos parents appellent encore malheureusement le « swag ». Aujourd'hui, JMK$ sort un nouveau clip pour le morceau « 44 Summum », extrait d'une nouvelle mixtape qui sortira en février prochain. C'était l'occasion de lui poser quelques questions, et de parler avec lui de la Province, de Cinquième Terrasse et de Kingdom Hearts - le jeu, et le nom de sa mixtape.

Tu te souviens de ton premier contact avec le rap ? De la première fois où tu t'es dit que tu avais envie de faire de la musique ?
J'ai toujours écouté du rap, depuis vraiment tout petit. Après, les artistes qui m'ont donné envie de rapper, c'est Danny Brown et Ab-Soul - ce qui explique peut-être mon côté un peu fou. Si je devais donner morceau en particulier ce serait « Mini Van Dan (Remix) » d'A$ton Matthews, avec justement Danny Brown, ASAP Nast et Flatbush Zombies. C'était en 2012. Après ça j'ai commencé à écrire et en 2014 j'ai sorti mon premier solo.

Tu te souviens des premières lignes ?
Mon premier son s'appelle « Activiste ». C'était déjà très égotrip, ambiance Trill, Raider Klan. J'ai directement commencé par ça, en 2014. J'avais un délire que les gens trouvaient un peu trop bizarre. On me conseillait de me réglementer un peu plus mais je n'ai jamais voulu. Les premières lignes, c'était déjà de l'égotrip. Pas aussi poussé qu'aujourd'hui, mais j'étais déjà dedans, en référence à ce que j'écoutais déjà, aux influences américaines que j'avais, que je te citais juste avant.

Tu peux me raconter où tu en étais dans ta musique quand tu as rencontré le reste des membres du Summum Klan ?
Alors, Summum Klan à la base c'est le groupe de Beamer. C'est l'un des fondateurs avec OJ, qui est encore l'un des membres actuels et Zox qui ne fait plus du tout partie du Summum. Quelques mois après mes débuts j'ai monté un collectif de rap, R.A.W, avec notamment des artistes comme Roms Noodles, Coyote Jo Bastard ou les mecs de Summum Klan. Il y avait pas mal de monde, pas mal de gens qui kickaient. Après, mis à part cette équipe-là, les autres ont complètement arrêté le rap. Mais le Summum Klan est issu de ce collectif-là. Ce sont quelques membres de ce collectif qui se sont retrouvés sur un délire précis. Qui se sont rassemblés. Et puis Summum Klan c'était le moyen de se recentrer sur le nord de Paris. Dans notre collectif on était un peu éparpillés, moi je suis de Marseille à la base.

Le rap marseillais t'a inspiré ? Pendant longtemps on a polarisé le rap français entre Paris et Marseille.
Bien sûr, mais pas forcément le rap de Marseille. J'ai été influencé par le rap en général. C'est une influence générale, pas qu'une ville ou un délire. Après s'il devait y avoir un rap qui m'a plus influencé que les autres, ce serait vraiment la scène new-yorkaise, des années 1990 à aujourd'hui et tout ce qui vient de Memphis, tout le délire Three 6 Mafia... En France, je connais mes classiques, j'ai écouté du rap parisien comme du rap non-parisien, mais pour moi le truc est universel, tout le monde a le droit de rapper, même si le mec est de Clermont. Tant que le mec est bon, c'est ça le plus important. C'est l'artiste. D'où il vient, ce qu'il fait, combien d'argent il gagne, de quelle couleur il est on s'en fout, tant qu'il est chaud.

Après il y a peut-être une époque où c'était plus compliqué de se faire entendre hors des grandes villes. Aujourd'hui un compte YouTube ou Soundcloud bien géré peut changer les choses.
C'est clair, après je ne te cache pas qu'il y a encore beaucoup de difficultés pour les artistes de province. C'est beaucoup plus dur, même à Marseille. On a dix fois moins de scènes, de salles pour répéter, même si on a la nôtre : L'Affranchi. Elle est parfaite, les mecs sont super cool. Mais il n'y a pas autant de possibilités qu'à Paris, autant de lieux culturels et de concerts, autant d'activité, de festivals. C'est plus dur. Après je parle pour le rap, parce qu'à Marseille il y a une scène électro énorme. J'ai des amis qui viennent de Lyon qui me disent la même chose. Il n'y a pas assez de concerts, pas toujours assez de confiance de la part des gens de la ville. La plupart du temps on enregistre en home-studio, c'est très difficile de trouver un studio et des dispos sur Marseille. C'est un calvaire, mais ça nous pousse plus à être autonome, à faire tout nous-même.

C'est important pour toi dans le rap d'avoir un crew, d'être entouré ?
Bien sûr. Déjà pour s'épanouir. Forcément quand on rappe avec des gens, chaque personne apporte sa personnalité, son flow. Sur un son, on est vraiment complémentaires, chacun a ses influences et ça crée une alchimie. Après ça marche ou ça marche pas, mais les gens aiment bien l'effet de groupe. C'est super pour nous aussi : moi je vais pouvoir rapper, Beamer va faire de la prod, il peut nous enregistrer, il sait mixer, OJ c'est la même chose, Caspi est vraiment dans le beatmaking, donc chacun fait son petit truc. Moi je vais être meilleur dans la gestion des réseaux sociaux donc je vais m'occuper de la promotion etc. On se complète. Donc oui, c'est important d'avoir un groupe, de se serrer les coudes et de donner de l'amour !

Qu'est-ce qui te fait rapper toi aujourd'hui ? Qu'est-ce qui t'a donné envie de sortir cette mixtape ?
Pendant quelques mois j'ai eu une petite panne. C'était assez difficile. Après ça revient toujours, on a toujours des motivations et des choses qui arrivent dans la vie qui font qu'on a envie. Ce qui me pousse aujourd'hui à faire du rap ? Je ne sais pas... C'est ma vie en vrai. Sur cette mixtape, j'ouvre les portes de mon coeur mais je ne donne pas la clé. Tu vois ? Je me livre, je décompresse, il y a des morceaux d'amour et des morceaux plus trash. Mais il y a beaucoup d'amour, d'où le nom Kingdom Hearts, le royaume des cœurs et de l'amour, on va dire. Pour moi c'est important d'exposer ça parce que j'ai mis vraiment beaucoup d'énergie dedans. Beaucoup de vie. C'est le moyen pour moi de m'exposer. Je fais découvrir mon monde aux gens.

La panne, c'était une panne d'inspiration ou d'envie ?
Comme tout artiste : parfois ça coule, tout semble facile, et parfois ça coince. Panne d'écriture, aucune instru te correspond, t'es pas forcément dans l'effort. C'est aussi une question de train de vie, peut-être. Selon ce que tu ressens, ce que tu vis. À chaque fois que tu vis une expérience tu acquiers quelque chose, c'est aussi comme ça que tu évolues. Ce n'est pas que de l'entraînement. Plus t'as d'expériences de vie, plus tu vis des choses et plus tu auras de choses à dire. Ton contenu sera beaucoup plus riche. C'était peut-être un moment où je ne faisais vraiment rien, où j'étais trop flemmard. Mais là je suis revenu d'attaque, comme never.

Kingdom Hearts, c'est aussi le nom d'un jeu vidéo.
Bah ouais, c'est l'un de mes premiers jeux de Playstation ! Quand j'étais petit mes grands-parents habitaient dans le 92, à Nanterre. Tous les étés j'y allais. Là-bas il y avait la PS2 de mon oncle. J'étais allé dans un genre de Cash Express et y avait ce jeu moitié Final Fantasy moitié Disney. Moi comme j'étais petit c'était plutôt le côté Disney qui m'avait attiré mais j'ai beaucoup plus découvert le jeu ensuite, j'ai compris des choses. Donc oui, c'est une référence au jeu. Aussi parce que c'est le jeu préféré des mecs de Money Maker Clan, un groupe de Marseille qui enregistre au même endroit que moi. Quand je les ai rencontrés ils s'appelaient encore Organisation XIII. Tout mon EP a été enregistré là-bas, c'est aussi un clin d'œil pour eux. C'est leur royaume, et c'est le mien. Je rappe autour des Keyblades.

Pendant un moment dans le rap français on a eu des flows qui se ressemblaient tous un peu, avec notamment l'arrivée de la trap. Toi on sent que tu fais un gros effort là-dessus, sur le flow, les variations, les enchaînements...
Au début je rappais vraiment comme ça, pour rapper. Après, comme je te disais tout à l'heure : autant ton expérience de vie joue sur ton contenu, autant le flow c'est de l'entraînement, un taff de dingue. Je fais attention, j'essaye de revenir sur des trucs, de taffer mon flow, de taffer mes placements. Je fais très attention. Après, sur la trap... Il y a vraiment de la bonne trap ! Si le rap français actuel était mené par les artistes Soundcloud, ce serait une dinguerie artistiquement. On produirait l'un des meilleurs rap du monde. Sans exagérer. Je parle de rap francophone, donc je compte aussi les Canadiens, les Suisses, les Belges. Il se passe des choses incroyables sur Soundcloud.

Tu parles de rap francophone, on a vu en France une explosion du rap français, en tout cas auprès des gens qui ne l'écoutaient pas forcément avant. Comment tu regardes ça, toi ?
Moi ça me fait plus plaisir qu'autre chose. Même si les artistes mis en avant ne nous correspondent pas forcément, en tant qu'artiste hip-hop je ne peux que me réjouir. Ça me rend heureux de les voir devant, je leur souhaite que le meilleur. L'école du rap est une vaste école. Si je retourne le truc, moi si les gens ne m'aiment pas c'est pas grave, mais j'attends toujours qu'on respecte mon travail, je suis un artiste. Moi c'est pareil pour eux, je ne vais pas forcément écouter ce qu'ils font dans le mainstream, mais je respecte de fou leur travail. Et parfois il y a des sons je comprends pourquoi ça devient des hits. Je suis fier. C'est notre culture. Plus ça vend plus ça donne de l'espoir. Arriver avec son délire, c'est hyper important. Et même s'il y a certains délires que je bois pas, je suis obligé de respecter des gens comme MHD qui ont apporté leur délire. Ou même quelqu'un comme JUL. Quand MHD rappe, c'est du MHD, quand JUL rappe, c'est du JUL. Ce sont des artistes propres. C'est normal qu'ils vendent et ça fait plaisir.

Revenons à toi, parle-moi un peu de ce clip, comment il a été fait - on retrouve toute l'esthétique du Summum.
Le clip a été tourné à Lyon, déjà. Le clippeur habite à Lyon maintenant. C'est Arthur Couvat de la Cinquième Terrasse, le collectif de Natas3000 etc. C'est peut-être pour ça que tu as reconnu certaines touches. On ressent vraiment la touche Cinquième Terrasse. Ils ont quelque chose de très authentique. Mes deux derniers clips c'est Arthur Couvat et Natas. Ce sont des gens avec qui j'adore travailler. Arthur m'a dit de passer à Lyon, on a acheté masse de journaux, on les a collés sur un mur blanc. Le délire du son était sombre : tu vois pas le soleil. Limite je vois le soleil à partir du deuxième couplet. Il a vraiment pris le temps d'écouter le son, de se mettre des mises en scène. C'est Arthur qui avait fait le clip de « 4 Real », et quand j'ai montré le clip de « 44 Summum » les gens ont vu ça comme la suite de « 4 Real ». L'épisode 2. Il a sa touche. Je savais qu'avec un son comme ça, j'étais obligé d'appeler Arthur. C'était le match parfait. Et comme on a tourné à Lyon, on peut voir Mazoo de Nouvelle Conscience dans le 2ème couplet. La prod c'est Gouap de RTT Clan. Bref, c'était la team underground. Je me suis entouré de potes. On fait les choses en famille.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour 2018 ?
Amour et argent. Le double A.