la danse à l'épreuve d'internet : entre utopie du partage et appropriation culturelle

Le collectif (LA) HORDE développe à la Gaîté Lyrique, le projet Danses Post Internet et propose une série de conférences destinées à établir une traçabilité des danses d'hier et d'aujourd'hui.

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nov. 22 2017, 9:47am

Que celui qui ne s’est pas essayé au Whip/Nae-Nae tout l’été 2015 jette la première pierre. Si le phénomène était largement mondial et inter-générationnel, qui peut se targuer de connaître l’histoire et le contexte de cette chorégraphie pourtant si populaire ? Parle-t-on alors d'échange ou d'appropriation ? De circulation des biens culturels ou de récupération ? Le mois dernier, le collectif artistique français (LA)HORDE, en résidence à la Gaîté Lyrique, organisait une conférence en partenariat avec i-D pour débattre des dynamiques d'appropriation culturelle à l'heure d'Internet. Youtube, 4chan ou encore Instagram peuvent-ils être considérés comme des plateformes horizontales de partage ou sont-ils devenus les espaces privilégiés d'une récupération culturelle ? La danse et le geste peuvent-ils devenir viraux sans se retrouver dénaturés ? Dans l'auditorium de la Gaîté Lyrique, Lasseindra (vogueuse et Mother de la House of Ninja) Mohamed Squalli (directeur artistique et producteur), Kevin MrCorvin Martinelli (danseur jumpstyle), Christelle Oyiri (Dj et journaliste), Fadila Yahou (doctorante en histoire de l’art contemporain) et Jean Christophe Lanquetin (scénographe, artiste et enseignant à la HEAR Strasbourg) se sont rassemblés pour débattre du sujet.

Si le dab, le twerk, la tecktonik, le voguing et tant d'autres danses ont fait l'objet d'une grande visibilité sur Internet, ils se sont aussi retrouvés dévoyés de leur essence originelle par un partage accéléré et viral. On pourrait aisément se dire qu'à l'heure de la globalisation, le partage de biens culturels reflète une volonté d'horizontalité et d'abolition des frontières. Mais ce serait oublier un rapport de force existant dans le réel. Des inégalités qu'on ne peut nier. De surcroit, l'accessibilité ainsi que l'accélération du partage des données sur Internet dilue le concept d'auteur. Et favorise donc la récupération. C'est donc en réaction à l'angoisse d'une disparition définitive du créateur que l'idée d'appropriation culturelle a pris toute sa puissance. Mais qu'est ce que l'appropriation culturelle exactement ? Une notion apparue dans les universités américaines qui prend un autre sens selon les territoires dans lesquels elle est abordée. Fadilah Yahou, doctorante en Histoire de l’art contemporain au Laboratoire HICSA/Université Paris I Panthéon-Sorbonne, nous livre des éléments de définition. L'appropriation culturelle correspond à l'adoption par un groupe dominant des rituels, icônes, pratiques et éléments de patrimoine d'un groupe dominé. Une dynamique qui implique nécessairement un profit et perpétue un état de domination, même insidieux. « Encore en Mai 2017, La France refusait officiellement de rendre au Bénin les oeuvres d'art acquis en parmi eux des trônes royaux et des objets sacrés, » rappelle Fadilah. « Des initiatives comme le festival panafricain d'Alger dont la première édition s'est tenue en 1969 sont justement apparus pour dénoncer les effets du colonialisme sur la psyché mais aussi dans le domaine des arts. » Si l'appropriation culturelle est un sujet aussi controversé c'est parce qu'il met en exergue les rapports de pouvoir entre les colonies et leur métropole, les minorités et la majorité.

Christelle Oyiri, journaliste et DJ, évoque comment la vitalité noire modèle la culture pop aujourd’hui : « La jeunesse noire américaine a donné son ampleur au concept de viralité en utilisant des outils qui au départ n’étaient pas produits pour eux. De la danse en passant par les mèmes ou les expressions. Toutefois, toujours dans le sillon de la tradition américaine d’appropriation culturelle, les créateurs sont rarement crédités, payés et souvent exclus du leadership des entreprises technologiques. » En France, des plates-formes comme NiggazWithEnjaillement comptabilisent 1 million de followers sur les réseaux sociaux et développent une approche internationale en publiant des vidéos de danse issues de la diaspora africaine, qu’elle soit francophone, anglophone ou lusophone. « N.W.E a fait un travail remarquable en utilisant la danse comme médium pour solidifier les liens de la diaspora africaine. Les contributeurs sont crédités et les danses sont désignées. » affirme Christelle.

Marine Brutti du collectif la Horde soulève alors une question cruciale : quels sont les bons et les mauvais côtés du partage de la culture voguing sur le web ? « Pour l’instant, je ne vois pas de bénéfice à cela. Je vois beaucoup d’attention et de curiosité dirigées vers notre communauté mais ça ne se produit que très peu d’opportunités réelles » répond Lasseindra Ninja, mother de la House Of Ninja, et figure légendaire de la scène voguing européenne. Elle est pourtant elle-même la star d’une vidéo virale qui compte plus de trois millions de vues sur YouTube. Mais le traumatisme infligé par le controversé Paris Is Burning reste vif. Certainement ce film a contribué à faire connaître le voguing à l’international mais il a aussi donné lieu à une exploitation de ses acteurs : du clip Vogue de Madonna à la pub Apple Music qui reprend, sans le créditer, le son distinctif de DJ MikeQ, icône du versant musical de la scène Voguing/Ballroom. Le monde du voguing craint l’invisibilisation et l’exploitation de sa culture à des fins commerciales. Ainsi, bien qu’Internet ait largement contribué au succès de cette danse, le monde du voguing prend le contre-pied de l’époque du partage à tout prix en se protégeant des incursions et des potentiels récupérateurs.

Comme ce fut évoqué lors la conférence : « Derrière la danse, il y a des gens ». Une vérité qui revient souvent sur les lèvres des intervenants. Elle est d’autant plus vraie pour le voguing, une culture bâtie comme une forteresse pour les jeunes latinos et noirs issus de la communauté LGBT victimes à la fois de l’homophobie, de la transphobie et du racisme. Dans le voguing, les « mothers » à la tête des « houses » opèrent comme des chorégraphes mais aussi comme des chaperons, des éducateurs, des mères – littéralement. Un milieu sanctuarisé de par ce qu’il représente mais également à cause de la forme qu’il prend : les codes, les catégories, les échelons, les niveaux et les honneurs.

Un ensemble de repères que l'on retrouve différemment, davantage mouvants, dans le milieu hardstyle-shuffle qui compte parmi ses figures de proue Kevin MrCovin : « Le hardstyle est une danse qui est née dans la rue et s'est énormément développé grâce aux vidéos postées sur YouTube. Celles-ci ont permis d'identifier une communauté qui existe bel et bien dans la réalité. » Contrairement au voguing, Kevin revendique l'éclectisme de cette tribu : « Les danseurs viennent de partout, aux Etats-Unis les danseurs de shuffle noirs et latinos sont très nombreux. La question de l'appropriation culturelle ne se pose pas dans les mêmes termes. » Le danseur regrette toutefois de voir une version trop édulcorée du shuffle faire surface. « Depuis quelque temps, on voit des vidéos de shuffle notamment qui mettent en scène des femmes très sexy. Je n'ai rien contre, mais ce qui est embêtant c'est que l'accent est davantage mis sur le côté attractif de la vidéo que sur la justesse des gestes ou la tradition du jumpstyle. » Attention, Kevin refuse de se voir coller une étiquette anti-femmes. Ce déracinement du hardstyle/shuffle vers quelque chose de plus pop et pré-mâché concerne tout le monde. Jusqu'où une danse peut-elle évoluer tout en continuant de porter le même nom ? Qui sont les garants de la tradition d'une danse ?

Jean-Christophe Lanquetin n'a que faire du conservatisme : « Au départ j’ai rencontré une certaine méfiance de la part de mes collègues de l’art contemporain camerounais. Et c’était légitime, pourquoi j’avais un accès privilégié à leurs institutions et à l’espace public.. moi, européen ? ». Scénographe, artiste, et enseignant à HEAR Strasbourg, il raconte avec lucidité l’aventure des Scénos Urbaines dont il est le co-fondateur, projet itinérant et ambitieux qui comme son nom le suggère, crée des ponts entre la scène et la ville. Jean-Christophe déconstruit la représentation et la théâtralité. Dans cette entreprise il embarque avec lui un cortège d’artistes aux parcours variés et les emmène à Kinshasa, à Douala, ou encore Port-Au-Prince. Plutôt que de s’imposer dans un espace auquel il n'appartient pas, l'artiste revendique un esprit collaboratif, il s'efface au profit des populations locales. On est loin de l’idée de mission néo-coloniale civilisatrice : « La question de l’appropriation culturelle ne s’est pas posée car le dialogue autour de mon privilège et de mon statut a été posé d’emblée et Scénos Urbaines répond plutôt à une logique de collaboration que de hiérarchie ou d’exploitation. »

Une logique à laquelle Mohamed Sqalli, producteur et directeur créatif dans le milieu de la musique, tient beaucoup. Sa vision et son expérience de l’appropriation culturelle dépasse le simple cadre de la danse. « J’aimerais qu’on puisse raconter notre propre histoire, » explique-t-il en parlant des artistes du monde arabe. En filigrane, l’exemple du clip « Territory » de The Blaze produit par Iconoclast (l’une des plus importantes boîtes de production de clips au monde). Ce clip - qui a connu un succès mainstream mais également interne au milieu créatif - met en scène un homme algérien et explore à travers son histoire les thèmes de la masculinité et du retour aux origines. Mohamed évoque un rapport de force et un déséquilibre : « Si l’un des figurants du clip voulait représenter la jeunesse de France cela serait tout bonnement impossible pour plusieurs raisons. Le budget du ministère de la culture en Algérie est au moins 100 fois inférieur à celui de la France. La liberté de circuler n’est pas la même pour les créatifs occidentaux ou arabes : les problématiques de visas sont extrêmement présentes chez les créatifs non-occidentaux. Elles peuvent détruire une trajectoire et finalement les créateurs occidentaux sont les seuls bénéficiaires de l’espace mondialisée ». Mohamed ne rejette pas l’intérêt que l’on porte à la société maghrébine mais regrette l’invisibilisation des artistes arabes qui trouvent peu de soutien dans leurs démarches créatives.

Si Internet rend la circulation des images inéluctable, quelles solutions s'offrent à nous pour apprécier sans piller ? Pour rendre hommage à une danse sans la défaire de sa généalogie : créditer les auteurs, dans la mesure du possible, semble être l'option la plus sage. Loin d'être un acte magnanime, le fait de reconnaître un auteur semble indispensable dans un monde où l'idée de propriété intellectuelle semble se dissoudre et où règne encore un rapport de force entre différentes populations, cultures et classes. À ce titre, le collectif (LA)HORDE développe une plateforme dédiée au partage des danses sur Internet où il sera possible de rappeler l'origine d'une pratique – pour que tout le monde s'y retrouve un peu plus.