Les Damnés (1969)

visconti, le cinéaste préféré de la mode, fait l'objet d'une rétrospective

La Cinémathèque Française consacre une rétrospective au cinéaste italien. L'occasion de révéler les liens étroits entre son cinéma et le monde de la mode.

par Malou Briand Rautenberg
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23 Octobre 2017, 8:58am

Les Damnés (1969)

La blouse marinière au col droit du jeune Tadzio dans Mort à Venise (1971), le tailleur gris perle de Romy Schneider dans Boccace70 (62), le pourpre de la robe de Claudia Cardinal dans le palais du Guépard (63) et les parures Bulgari du couronnement de Louis II de Bavière dans Ludwig ou le Crépuscule des Dieux (72) : Luchino Visconti était un esthète. De ceux qui placent le style au-dessus de tout et font des films qui l'enseignent. Depuis sa mort en 1976, l'aristocrate aux idéaux marxistes, costumier pour Renoir et réalisateur d'une quinzaine de chefs-d'oeuvre, continue d'inspirer les créateurs – d'Alessandro Michele à Karl Lagerfeld. Une évidence, quand on sait qu'il a révolutionné l'art de la mode au cinéma : « Luchino Visconti avait une exigence du costume hors-normes, explique Laurent Cotta, conservateur au musée Galliera spécialisé dans les arts graphiques. Sur les tournages de ses films dix-neuvièmistes, il remplissait les armoires de vaisselle d'époque, tout en sachant qu'on ne les verrait pas au montage. Il faisait porter à ses actrices des sous-vêtements d'époque, bien qu'aucune scène ne les dévoile. C'était un obsessionnel du style qui faisait des costumes, des personnages à part entière. » Epopées néo-réalistes ( Les Amants Diaboliques, Rocco et ses Frères, La Terre Tremble…) ou fresques baroques et décadentes ( Senso, Les Damnés, Ludwig et Mort à Venise) : les costumes viscontiens incarnent la fuite du temps. Un temps qui ne reviendra plus, celui d'une jeunesse qu'on jalouse ou d'une aristocratie qui se meurt. Mode et mort se confondent chez Visconti avec, pour point commun, le pouvoir de renouveler le monde. Alors que la Cinémathèque Française propose de redécouvrir ses films au détour d'une rétrospective jusqu'au 9 novembre, i-D retrace l'histoire d'amour entre Visconti et la mode. De ses collaborations avec les plus grands stylistes du siècle dernier, à l'influence qu'il continue d'exercer sur le monde en 2017.

LV pour Louis Vuitton ou Luchino Visconti, c'est selon

Rocco et ses frères (1960)

Le style, Luchino Visconti l'a dans la peau. Dernier descendant d'une famille italienne aristocrate, il grandit dans l'opulence et le faste d'un palais princier – entre les meubles estampés Art Nouveau et les peintures de la Renaissance. Son goût des jolies choses le mène jusqu'à Paris et la boutique Louis Vuitton, qu'il dévalise dès les années 20. Dans la biographie qu'elle consacre au cinéaste italien, l'auteure Gaia Servadio s'en amuse : « Visconti arrivait chez L.V et commandait des dizaines de malles : c'était un de leurs seuls clients. Il a lancé une mode. Ses amis et ses admirateurs ont fini par succomber aux malles Louis Vuitton à leur tour. » Visconti est un précurseur qui restera fidèle à la maison toute sa vie : à Helmut Berger qui partagera sa vie, il offre trois valises L.V. Dans sa biographie parue en 2015, l'acteur chéri de Visconti écrit : « Visconti m'emmena chez Louis Vuitton (…) Un an plus tard je retournais dans le magasin. Je me présentais comme Helmut Berger et voulu les initiales HB sur mes valises parce que je croyais que le LV avait été estampé dans le cuir pour Luchino Visconti. Quelle honte ! (…) J'étais tellement gêné que je ne pus dire que scusi ! ». La légende veut que le quiproquo se répète avec Alain Delon. Sur le tournage de Rocco et ses Frères (1960) , l'acteur français aurait soufflé à Luchino Visconti : « Maître, c'est formidable d'avoir des bagages à votre nom ! »

Coco Chanel, sa marraine la bonne fée

Romy Schneider dans Boccace 70 (1962)

Visconti a toujours été très bien bien entouré : dans les années 30, c'est un it-boy avant l'heure qui traîne son élégance sur les faubourgs de la capitale française, alors en pleine effervescence créative. Il ne tarde pas à croiser le regard de Gabrielle Chanel. Entre l'apprenti-réalisateur et la créatrice française, c'est le coup de foudre. « Coco » lance sa carrière en convainquant son ami cinéaste (Jean Renoir) de prendre Visconti sur le tournage de son prochain film. Renoir relève le pari et fait du jeune novice son assistant sur Partie de Campagne (1936). Visconti se démarque sur le plateau et impose sa vision du style en créant la plupart des costumes du film. Un an plus tard, Renoir réalise Les Bas-Fonds, l'histoire d'une amitié entre un baron ruiné et un bad-boy sans le sou. C'est un peu l'histoire de la rencontre entre Renoir (fervent communiste) et du jeune Visconti, séduit par les idéaux fascistes. Aux côtés du réalisateur français, Luchino se convertit au marxisme. Gabrielle Chanel, elle, lui enseigne les fondamentaux de l'élégance féminine. En 1962, Visconti la retrouve sur le tournage de son film à sketches, Boccace 70. En perles et tailleur gris signés Chanel assortis à ses chatons de compagnie, Romy Schneider entre dans la légende.

Des hommes et des uniformes

Ludwig ou le Crépuscule des dieux (1973)

Esthète fétichiste, Luchino Visconti aime habiller les hommes. Sur le plateau, il leur fait tout porter : fourrures en hermine et bas résilles, épaulettes bling et noeuds pap' à pois. Visconti réinvente la mode masculine, multiplie les clins d'oeil à l'histoire du cinéma et casse les codes à l'écran : Helmut Berger se réincarne en strip-teaseuse façon Marlène Dietrich dans L'Ange Bleu (Les Damnés), se drape d'une fourrure de femme assortie au fauteuil sur lequel il s'assoie (Violence et Passion) et revêt l'hermine qu'on réserve aux rois dans Ludwig et le Crépuscule des Dieux. Quant au vieux compositeur Gustav Mahler que Visconti affuble de complets gris brocardés pour Mort à Venise, il inspire à Alexander Mcqueen sa collection « Harlem » en 2006. Mais c'est sans doute la marinière du juvénile Tadzio, objet de tous les désirs dans Mort à Venise, toujours , qui s'imprime sur la pellicule et les rétines : Karl Lagerfeld s'en souviendra en 2009 en signant les silhouettes de la collection Chanel Resort, présentée face à la mer, sur la plage iconique du Lido.

Des fourrures oui, mais seulement si c'est Fendi

Violence et Passion (1974)

Il a beau aimer les hommes, c'est aux femmes que Luchino Visconti confie son amour des étoffes et des belles matières. Après Gabrielle Chanel, le réalisateur se tourne vers les soeurs Fendi pour la réalisation de son film Violence et Passion (1974). À cette époque, la marque italienne est réputée pour ses fourrures. Main dans la main avec les soeurs Fendi, Piero Tosi, costumier en chef de Visconti, imagine les costumes de l'actrice principale « La Mangano », ultime muse du cinéma italien. En veste en astrakan gris foncé, manteaux fourrés XXL ou trench-coat doublé en zibeline, Silvana Mangano incarne une marquise romaine en déclin. Ses costumes, l'exubérance et la démesure de la mode italienne.

1971, année rétro, année scandale

Les Damnés (1969)

En 1969, Luchino Visconti réalise Les Damnés. Un film au parfum de scandale où se dévoilent sous fond de nazisme, l'outrance et le dérèglement d'une époque. Scènes orgiaques homo-érotiques entre SS et travestissement masculin sur scène : le réalisateur pousse la débauche à son paroxysme. Les hommes paradent en complet noir ornés de croix gammée. Les femmes s'exhibent en bas-résilles et fourrure. Deux ans plus tard, naîtra l'ultime collection d'Yves Saint Laurent : « Lorsqu'elle a été présentée en 1971, la collection a fait scandale, explique Laurent Cotta. C'est surtout sa silhouette en fourrure verte et bas-résilles qui a retenu l'attention pour une raison évidente : il s'agit d'un clin d'oeil aux tenues qu'arboraient les prostituées dans les années 1940, l'ultime incarnation de la 'collaboration à l'horizontale'. Celles-là mêmes que Visconti révélait dans son film Les Damnés. » L'ultime décadence.

De Visconti à Gucci

Senso (1954)

1866. Venise : l'Italie aux mains des Autrichiens, prépare sa Révolution. C'est l'histoire de Senso, réalisé en 1954 par Visconti. Sa fresque dix-neuvièmiste s'ouvre sur une représentation théâtrale à laquelle assiste la crème de l'aristocratie vénitienne et autrichienne. Tapis dans l'ombre, des indépendantistes font pleuvoir des tracts rouges et verts depuis les loges. Les papiers volent et les slogans fusent : « Viva Italia ! Viva Italia ! » Quelques années plus tard dans Le Guépard, le rouge et le vert reviennent hanter Visconti. Incarnées par Claudia Cardinale vêtue d'une robe princière pourpre et par Alain Delon dont le costume est assorti au vert décrépi d'un palais familial, les couleurs dissonantes rappellent que l'aristocratie se meurt. Et qu'un nouveau règne approche. En 2015 chez Gucci, l'histoire se répète : Alessandro Michele, fraîchement nommé, réinvente en cinq jours et une collection l'histoire de la maison florentine. Le créateur a l'idée de se ré-approprier les couleurs qui ont fait le succès de Gucci – le rouge et le vert, justement. Les voilà réinjectés dans des silhouettes transgenres et décadentes, sur les fourrures brodées et des pats d'eph' seventies. Le passé dans le futur ? Difficile de faire plus « viscontien ».

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