Sports Banger

de « guccy » à « fuck boris » : la contrefaçon est devenue la (vraie) force politique de la mode

Fatigués de l'obsession hypocrite de l'industrie pour « l’authenticité », de jeunes créateurs de mode utilisent la contrefaçon pour discuter injustice sociale, politique et identité.

par Mahoro Seward
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02 Septembre 2019, 10:10am

Sports Banger

Il y a un an ou deux, l'obsession de la mode pour la contrefaçon a atteint un niveau tel que certaines maisons renommées se sont mises à se copier elle-même et à copier leurs copieurs ! Ces exercices de mode diablement méta étaient alors accueillis avec autant de colère que d'applaudissements, mais malgré tous leurs efforts, les grands noms du luxe ne sont jamais vraiment parvenus à saisir tout le potentiel politique de cette tendance à la contrefaçon. Comme l'explique Anastasiia Fedorova, journaliste, curatrice et contributrice d'i-D, la force de la contrefaçon tient en sa capacité à « renverser la hiérarchie sociale entre riches et pauvres, mainstream et outsiders. Je pense que les professionnels de la mode sont attirés par l'aspect amusant et subversif de l'exercice, et par sa portée politique. »

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Sur Seven Sisters Road à Londres, Jon Wright, l'homme derrière Sports Banger, s'est imposé comme l'un des leaders de ce mouvement. Principalement reconnu pour ses t-shirts juxtaposant des insignes culturels et commerciaux - un « montage photo de Margaret Thatcher malmené par des policiers à cheval en polo Ralph Lauren pendant la Bataille d'Orgreave », ou le logo NHS agrémenté d'une virgule Nike - son travail répond directement à certaines des situations sociales les plus controversées de l'histoire britannique moderne. Mais malgré tout ce que les commentaires vestimentaires de cet anti-conservateur peuvent suggérer, la politique, au sens propre et institutionnel, n'est pas au coeur de son processus créatif. Voyez plutôt cela comme des doigts d'honneur compulsifs lâchés aux injustices systémiques, quelles qu'elles soient.

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Ce qui n'empêche pas ses fringues d'être portées à des fins purement politiques. Une version de son t-shirt FUCK BORIS a été vue et vendue pendant une manifestation anti-Brexit à Londres. Mais la plupart des modèles étaient des faux - vendus à 300 exemplaires en ligne, les originaux ont été distribués pendant une rave organisée par Sports Banger à Glastonbury. Et oui, ce t-shirt est devenu un tel phénomène, catalysant l'ire d'une partie du pays contre le nouveau Premier ministre, qu'il a lui-même été l'objet d'une contrefaçon ! « C’est impossible de faire de la contrefaçon de contrefaçon, c'est des conneries, répond-il quand on lui demande ce qu'il pense du fait d'avoir été pris à son propre jeu. J'ai fait une série de t-shirts FUCK BORIS récemment. J'étais tellement content de les voir porter que j'ai dit aux gens de créer leurs propres t-shirts. Je ne m'attendais pas à ce que quelqu'un les vende à la manifestation Fuck Boris, mais il fallait bien que ça arrive. »

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Si sa réaction aux copieurs du dimanche est relativement sympathique, son avis sur les marques de luxe sautant sur l'occasion pour se faire des sous l'est beaucoup moins : « Tu fais de la contrefaçon parce que tu n'as pas le choix, pas parce que c'est cool, rappelle-t-il. Les marques ont les moyens de faire de belles choses. Alors qu'elles fassent des belles choses. Moi j'ai commencé en bas de l'échelle et j’y suis encore. Ne descendez pas à mon niveau, moi je passerai par la chatière pour arriver au vôtre, s'il le faut. » C'est exactement cet esprit, cette antipathie pour les institutions capitalistes - les gouvernements, mais tout autant Gucci - qui fait l'identité de Sports Banger. C'est aussi cela qui explique pourquoi, malgré « cinq lettres de rappel du gouvernement, trois comptes Paypal fermés, deux comptes Big Cartel fermés et un compte marchand fermé », il continue sans relâche.

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Ajoutez à tout cela les racines rave de Sport Banger, qui s’expriment plus particulièrement via Slazenger Banger, une (vraie) collaboration avec la marque de tennis. La gamme très étendue de produits (des t-shirts imprimés, des crop tops, des boxers unisexes avec une poche secrète à l'avant pour « faciliter la vie des ravers », des flûtes à champagne, des matelas flottants ou des tirelires) est vendue par plusieurs détaillants, dont sportsdirect.com, à des prix raisonnables. Une initiative plutôt inattendue venant d’un designer auréolé d'un tel buzz, mais qui est à voir comme une riposte à la hausse des prix, standard de l’industrie de la mode. Une approche démocratique, en somme.

Ajoutez encore à cela son défilé automne/hiver 2019, confidentiel et hors calendrier, qui a fait déplacer une masse de journaliste mode du centre névralgique de la fashion week au QG de Jon à Tottenham pour admirer une collection ponctuée de logos géants Mitsubishi, de bombers dérivés des matelas flottants conçus avec Ancuta Sarca, et une profusion de néon. Une merveilleuse contrefaçon de défilé de mode. Plutôt qu’une énième resucée des pratiques en vigueur, Sports Banger a trouvé son vocabulaire propre et en a tiré un langage neuf.

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Photographie Mary Inhea Kang, Stylisme Avena Gallagher.

Dans la mesure où notre quotidien est en partie gouverné par la puissance des marques, trafiquer leurs logos apparaît comme une manière saine et naturelle d’évoquer ou critiquer les conséquences de cette présence. Mais le potentiel de la contrefaçon n’est pas à chercher uniquement dans ces schémas globaux : elle permet aussi de faire la lumière sur la complexité de nos identités personnelles. Pour Anastasiia, dont le lien avec la contrefaçon remonte à sa jeunesse et à « la Russie des années 90, où les marchés étaient envahis par les contrefaçons, » la pratique remplit simultanément ces deux fonctions. Les marques « dominent tellement nos vies aujourd’hui qu’il est important de ne pas les considérer comme acquises, de garder un recul critique envers elles et de se rappeler que leurs symboles peuvent et doivent être questionnés, contournés et réappropriés. Et que tout le monde a le droit de s’y essayer. » Dans une exposition à venir, à la Fashion Space Gallery de Londres, elle explore le travail d’artistes et de designers utilisant justement la contrefaçon comme un instrument politique disruptif. « L’un des meilleurs exemples reste l'oeuvre pionnière de Dr Noki, qui reflète notre obsession des marques et nos modes de consommations addictifs avec ses magnifiques pièces faites à la main – et il fait ça depuis les années 1990 ! explique-t-elle. Ou le designer Palestinien Shurki Lawrence dont les contrefaçons défont les stéréotypes attachés au Moyen-Orient. Ou encore Hypepeace, qui utilise le streetwear pour lever des fonds en faveur des réfugiés. » Mais elle reconnaît également l’utilité de ce médium pour s’auto-examiner, notant que « les jeans et ceintures Versace sont mes premiers souvenirs de mode » et que « les marques commerciales pénètrent des sphères insoupçonnées de nos vies, de souvenirs et sentiments très personnels. »

Tin Nguyen et Daniel Chew, les designers new-yorkais à l’origine de CFGNY – Concept Foreign Garnments New York – évoluent dans un registre similaire. Dans une ville connue pour sa culture de la contrefaçon – de l’atelier de Dapper Dan à Harlem aux vendeurs de sacs « LV » le long de Canal Street – le duo utilise ce genre pour explorer « l’intersection de la mode, la race, l’identité et la sexualité » en revenant chaque fois au concept qu’ils ont eux-mêmes élaboré, le « Vaguement Asiatique ». Impossible à totalement définir (et c’est voulu de leur part), ce concept remet en question les stéréotypes asio-américains et invente un nouveau territoire créatif et identitaire, basé sur les mauvaises traductions culturelles, les symboles et les attentes qui se jouent entre l’Est et l’Ouest.

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Photographie Mary Inhea Kang, Stylisme Avena Gallagher.

Dans ses premières réalisations, le duo utilisait la contrefaçon pour questionner les notions d’originalité, de nouveauté et d’authenticité dans la mode, et la façon dont les perceptions culturelles de la mode peuvent être affectées par la race. En avril 2018, ils présentaient New Fashion II, une collection qui se réappropriait le processus créatif de grandes maisons, notamment la revisite et le travail d’archives. Les pièces faisaient alors ouvertement référence à certains moments clés de l’histoire de la mode : un clin d’œil, par exemple, à la collection printemps/été 1997 de Comme des Garçons – « Dress Meets Body, Body Meets Dress » – , avec des hauts en mesh et des robes difformes, leur rembourrage original ayant été remplacé par des peluches Pokémon.

Cette pratique de la contrefaçon révèle toute l’hypocrisie d’une industrie qui se repose depuis longtemps sur des « emprunts » clandestins à d’autres cultures, mais qui parvient malgré tout à conserver son étiquette « authentique ».

« Ce qui nous intéressait, c’était de brouiller la ligne entre la production de mode ‘authentique’ et la contrefaçon, expliquent-ils. La mode est basée sur la copie et l’appropriation, mais la question, c'est de savoir qui copie qui, et si le résultat à l’air authentique ou contrefait. Dans l’histoire, les voix artistiques originales sont quasiment tout le temps associées à l’Occident, et tout ce qui vient d’ailleurs est tout de suite vu comme suspicieux, comme essayant d’émuler la vivacité créative de l’Occident. »

En réalité, cette pratique de la contrefaçon révèle toute l’hypocrisie d’une industrie qui se repose depuis longtemps sur des « emprunts » clandestins à d’autres cultures, mais qui parvient malgré tout à conserver son étiquette « authentique ». Mais dans le même temps, elle ne nie pas le processus créatif, mais s’en sert pour s’élever au-delà des règles autoritaires dictant ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas : « Plutôt que de considérer la contrefaçon comme une utilisation abusive, nous la voyons comme une nouvelle utilisation et le résultat d’un nouveau geste créatif. »

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Photographie Mary Inhea Kangn, Stylisme Avena Gallagher.

La collection la plus récente de CFGNY, Surface Trend, présenté dans un parc aux confins de Chinatown, va encore plus loin dans cette exploration des nuances identitaires : « Après notre projet consacré à la contrefaçon, on a voulu explorer d’autres idées, mais le langage et les idées qui touchent à la contrefaçon restent intrinsèquement liés à notre pratique. C’est une sensibilité. » Plutôt de se concentrer sur des répliques de design, le duo optait cette fois si pour des « contrefaçons partielles », en déconstruisant par exemple la matière de fausses vestes North Face ou des cartes Pokémon laminées. Le résultat complexifie et pluralise encore un peu plus le « Vaguement Asiatique », en nous présentant un bricolage de motifs familiers, mais pourtant impossible à vraiment situer.

Si Sports Banger et CFGNY utilisent différemment la contrefaçon, ils partagent malgré tout une capacité à trouver de la « beauté dans l’illicite » et dans « la traduction biaisée d’un objet convoité et le produit surprenant qui en résulte, » comme l’explique Tin et Daniel. Avec leur refus et leur subversion de l’idée communément acceptée de ce qui est « authentique », ils parviennent à l’être beaucoup plus que n’importe quelle autre « vraie » marque.

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