des backstages aux défilés, ann ray a photographié l'intimité d'alexander mcqueen

Pour i-D, la photographe française Ann Ray est revenue sur son amitié et sa collaboration de 13 ans avec le designer disparu.

par Ryan White
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21 Novembre 2019, 10:07am

« J’adore tes photos » lance Alexander McQueen à la photographe Ann Ray dans son studio de Rivington Street à l’été 1977. « Donne moi des images et je te donnerai des vêtements. » C'est le début d'un partenariat créatif et d'une amitié profonde qui durera jusqu’à la mort du designer en 2010.

Ann ne connaît alors Lee que depuis quelques mois. Il vient à peine de commencer à travailler chez Givenchy en tant que directeur artistique et la maison a commissionné Ann Ray pour photographier les pièces de sa première collection couture. « Nous étions tous les deux très réservés, mais il y avait une forme d’observation mutuelle – le genre de comportements typique des personnes timides. Nous n’avons pas beaucoup parlé mais la connexion a été très forte et lorsque j’ai déménagé à Londres à l’été 1997, les premières personnes que j’ai rencontrées faisaient partie de l’équipe de McQueen. » Pendant les quatre années que Ann passe à Londres, elle photographie donc tous les défilés du designer. Son départ pour Paris coïncide avec le moment où les défilés McQueen se déplacent vers la Fashion Week parisienne et leur premier accord mutuel reste donc maintenu. À travers ses images, Ann Ray met en lumière ses collections, du processus de création jusqu’à l’intimité des backstages, révélant une atmosphère incroyablement calme, malgré des coulisses souvent chaotiques.

Comptant plus de 35 000 images, la plupart des archives d’Ann Ray demeurent inconnues du public. En 2012, elle publie Love Looks Not With the Eyes, un travail qui interpelle la galeriste Susan Barett, qui commence à rassembler des archives de McQueen pour une exposition intitulée A Queen Within: Adorned Archetypes, Fashion and Chess, explorant « les archétypes liés à l’idée d’une reine, ou d’une femme métaphorique ».

Alexander McQueen model with bird headdress

« Je voulais intégrer différentes formes d’art à travers cette exposition pour souligner l’importance culturelle et symbolique du jeu d’échecs, explique Susan. Je savais qu’en 2006, McQueen avait conçu un défilé intitulé It’s Only a Game – dans lequel les mannequins étaient des pièces qui avançaient comme dans un jeu d’échecs. J’ai donc contacté l’entreprise McQueen pour demander à emprunter certaines pièces mais je n’ai pas compris tout de suite que l’entreprise était engagée dans un processus de changement radical. » Tandis qu’elle fouillait les méandres d’internet à la recherche de pièces – et qu’elle tentait de surenchérir pour les fameuses armadillo boots de Lady Gaga – Susan apprend que Ann publie un livre consacré à l'œuvre de McQueen, largement composé d'archives personnelles. « J’ai trouvé son manager et je les ai convaincus de laisser une édition américaine du livre à St. Louis et une partie de A Queen Within. La sortie du livre n’a pas uniquement eu lieu à St. Louis, nous nous sommes associés à une galerie pour montrer ses photos et beaucoup d’entre elles font partie de l’exposition originale. »

Auréolé du succès de cette association, le duo a travaillé sur une nouvelle exposition actuellement en cours à la galerie St Louis à Londres. Ann Ray & Lee McQueen : Rendez-Vous explore les 13 années d’amitié et le travail qu’ils ont créé ensemble. Les photographies d’Ann Ray côtoient de nombreuses pièces originales de McQueen acquises par Susan au fil des dernières années. L’exposition offre un aperçu intime sur une association créative méconnue et pourtant essentielle dans l’histoire de l’un des designers les plus influents de tous les temps. I-D a rencontré Ann Ray pour en savoir plus sur les récits qui se logeaient derrière ses clichés.

Alexander McQueen portrait by Ann Ray

Quelle est la signification du titre de l’exposition ?
Le titre est venu très naturellement. J’ai eu des « rendez-vous » avec Lee, de façon très régulière, pendant 13 ans. Je les attendais avec impatience, à chaque fois. C’était une joie et un privilège, sans aucun doute, mais à l’époque ça semblait normal. Comme des illuminations. Lee faisait, et fera toujours, partie de mon ADN. À vie.

Quelles ont été vos premières expériences de shooting de collections en coulisses ? C’était l’époque dorée de la mode – quelle était l’atmosphère, l’énergie ?
On travaillait autant qu’on s’amusait. On se marrait. Cette fois-ci – en janvier 1997 – était vraiment géniale. Je me rappelle très précisément d’avoir observé Lee créer une robe à partir d’un rouleau de tissu, en l’espace de 30 minutes. C’était fou. J’observais, j’absorbais, et Lee me regardait faire. Je me souviens de la nuit qui précédait le défilé, dans l’atelier, quand Lee m’a demandé ce que je pensais de son travail. C’est une question difficile, mais il me semblait que la meilleure solution était d’être radicalement honnête. Alors je lui ai dit, honnêtement, ce que j’adorais de sa collection, et ce que j’aimais un peu moins, en expliquant pourquoi. Il m’a répondu : « Tu as raison, j’ai merdé, c’est nul. » Je l’ai évidemment contredit, j’ai nuancé ses paroles, et je l’ai rassuré autant que je le pouvais.

Alexander McQueen with model

Avez-vous pu trouver ça intimidant ou trop stressant, vu l’importance de sa mode à une époque ?
Je n’ai jamais ressenti de changement de l’essence même de notre relation. Elle était basée sur la confiance et l’attention. Les années londoniennes, quand il y a vécu de 1997 à 2000, étaient spéciales, très tendres. On se voyait très souvent, pour le travail ou des moments plus intimes. Pour ce qui est de la photographie, je pouvais arriver à tout moment au studio, j’étais là à chaque défilé et, chaque fois qu’un magazine demandait à faire un portrait, c’est moi qui menais la danse. J’étais honorée et heureuse de faire ça, donc j’ai pris beaucoup de portraits de Lee pendant ces quatre ans. Nous étions tous les deux tristes, je pense, quand j’ai quitté Londres pour Paris. Mais bizarrement, ce départ a coïncidé avec l’arrivée des défilés McQueen à Paris. Mais je n’étais que vaguement au courant du succès et du bruit de la célébrité qui l’enveloppait.

Je n’ai jamais pensé à « documenter » la vie de Lee. J’étais en présence de quelque chose de brut, de sincère, de trop puissant pour être ignoré : lui. En tant qu’artiste moi-même, mes photos étaient la réponse des créations de Lee. Comme une conversation silencieuse. J’aime à penser qu’il aimait ce qu’il trouvait dans mes images, comme un écho. Autrement, je ne pense pas que j’aurais duré aussi longtemps. Mais ça m’est tombé dessus un peu comme ça, ça a commencé et ça ne s’est jamais arrêté. Je l’aimais et il me semblait absolument nécessaire de mettre ce dont j’étais témoin en image, de la manière la plus symbolique possible. Beaucoup de gens parlaient de mode, mais pour moi c’était autre chose. Ça allait beaucoup plus loin, plus profond. J’étais en quête d’une vérité nue, de sa vérité et probablement de la mienne. Je les trouvais dans des moments d’entre-deux, qui reflétait une beauté éphémère, visible pendant quelques instants chaque fois. Ce qui m’inspirait n’avait rien à voir avec la mode. L’idée, c’était de mettre des cris silencieux, des espoirs, des rêves et des cauchemars dans des images qui dureraient. Ça, c’était intimidant.

Mes moments avec Lee étaient une somme de rendez-vous qui arrivaient de manière très naturelle dans ma vie, et qui semblaient sans fin. Je vivais dans l’instant, je ne me projetais jamais. Le présent était trop intense pour être balayé d’un revers de la main ou formaté dans un projet à long terme.

Alexander McQueen catwalk show

Jusqu’à maintenant, vous avez gardé ces archives plutôt secrètes. Pouvez-vous nous parler un peu de la genèse de l’exposition de St. Louis ?
Ma priorité, c’est d’exposer mes archives photos de manière cohérente, en restant fidèle à l’esprit des images. J’ai consacré beaucoup de temps à ça depuis 2010, l’apogée de ce travail étant l’expo organisée au festival photo Les Rencontres d’Arles en 2018, Les Inachevés : 169 photos présentées dans un espace de plus de 500m2 et une publication du même nom. C’était la culmination de plusieurs années de réflexions, de ressentis et d’observations. Un hommage profond et honnête rendu à un grand artiste et un homme adorable. Un ami cher. C’était aussi une manière de fermer un chapitre, après 20 ans passés « avec Lee » d’une manière ou d’une autre, et avec toute l’intensité et la vérité que ça suppose.

L’exposition de St. Louis s’attarde davantage sur l’amitié et les aventures artistiques. Le fil rouge de l’exposition, c’est mon lien avec Lee, mais aussi les liens entre les personnes qui créent, ensemble. Qui donnent naissance à quelque chose, ensemble. Dans le contexte de McQueen, mais également dans la vie, de manière générale. Susan Barrett a été la première personne à exposer mes photos de McQueen en 2013, à St. Louis. C’était une nécessité pour moi de travailler à nouveau avec elle. Avec Jessica, la curatrice, nous sommes très vite tombées d’accord sur un thème principal et sur le titre, Rendez-Vous. Et puis, ça nous semblait intéressant d’exposer aussi certains vêtements issus de la collection privée de Susan. Susan consacre tellement de temps et d’énergie à la construction de cette collection, que c’est très fort de pouvoir la partager avec le public.

Alexander McQueen sketching

Comment avez-vous procédé à la sélection des images et des tenues de l’exposition ?
Certaines images sont juste trop iconiques pour être ignorées, comme les photos de la performance N°13. C’était un des points culminant de la vie et l’œuvre de Lee, en 1999 seulement. Certaines ont été sélectionnées par Lee et, par conséquent, ont forcément leur place. D’autres reflètent simplement des grands thèmes : l’amitié, la confiance, la joie, la loyauté et la foi. La sélection dans sa globalité constitue comme un « corps » signifiant, composé de nouvelles images, jamais révélées avant cette exposition. La vérité, c’est qu’avec 35 000 images, mon expérience et ma connaissance du sujet, j’ai l’impression d’être une musicienne jouant différentes versions d’un concerto. Je peux le faire, et de la manière dont je veux. C’est une responsabilité et un devoir. J’ai été observatrice pendant 13 ans, et gardienne du temple pendant 9 ans – depuis la mort de Lee en 2010 – je sais donc de quoi je parle. Je sais ce que je montre, ce que je partage.

Il me semble important que les nouvelles générations aient également accès à lui. C’est l'une des raisons majeures qui m’ont poussée à faire ce que je fais sur Lee. Il appartient déjà à une ère révolue, mais je n’ai pas tant besoin de parler de lui. Les images le font toutes seules.

two hands holding each other

Dix ans plus tard, que peut-on apprendre de Lee en revisitant ses archives et son incroyable imagerie ?
Au début des années 2000, je ne consacrais que très peu de temps à la mode pour travailler sur des projets personnels. Avec Lee, j’avais un lien particulier, un secret spécial qui nous unissait, imperméable à l’atmosphère effrénée dont j’étais témoin mais que je choisissais d’ignorer. À vrai dire, ça avait quelque chose d’apaisant. Je savais que je me devais d’être là pour lui, voilà tout. J’ai pris conscience de son obsession folle quand il est mort. C’est là que j’ai compris que la légende et l’homme que je connaissais et que j’aimais n’auraient jamais pu se réconcilier. Je m’attache encore à cette idée aujourd’hui. Mes photographies son celle de Lee McQueen, l’homme et l’artiste que j’ai eu le privilège de côtoyer. En d’autres termes : la vérité de la légende. Moins les gens parlent de Lee, mieux c’est. Les images parlent d’elles-mêmes. Les images ne mentent pas.

Ann Ray & Lee McQueen : Rendez-Vous se tient à projects+exhibitions jusqu'au 15 février 2020.

Alexander McQueen dress
Model in paint-splattered Alexander McQueen dress
Alexander McQueen wearing a suit
Alexander McQueen red feather dress hanging up
Alexander McQueen holding model's hand

Crédits


All images courtesy of Ann Ray and Barrett Barrera Projects

Cet article a été initialement publié i-D UK.

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