on est allés à la piscine avec michèle lamy

Artiste, shaman, businesswoman : il est impossible – peut-être même irrespectueux – d’essayer de définir Michèle Lamy.

par Gloria Maria Cappelletti; traduit par Atsuko Nishiyama, et Giulia Fornetti
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22 Novembre 2018, 1:09pm

Quand on m’a demandé d’interviewer Michèle Lamy et d’écrire un article sur elle pour le Female Gaze Issue d’i-D Japon, j’ai accepté sans hésiter. Peu après, je me suis imaginée en train de faire une crise de nerfs sur mon clavier, recherchant désespérément les mots justes, ceux qui ne verseraient pas immédiatement dans le cliché.

On a déjà beaucoup écrit sur Michèle, puisqu'au fil des années, sa générosité l’a poussée à accepter beaucoup d’interviews. Certaines étaient centrées sur ses études de droit, d’autres encore sur son travail en tant que strip-teaseuse, à l’époque où elle dominait la scène underground de Los Angeles, dans les années 1990. Plus tard, Michèle a créé une ligne de vêtements nommée Lamy et a engagé Rick Owens, qui est par la suite devenu son partenaire en affaires, puis son compagnon, et enfin son époux. On a également écrit sur son restaurant Les Deux Cafés, situé dans un parking sur Hollywood Boulevard, sur ses performances et sur ses projets artistiques indépendants comme Bargenale, Lavascar et Lamyland x Selfridges. Pour autant, il reste impossible – peut-être même injuste et irrespectueux - d’essayer de définir cette révolutionnaire créative, et entrepreneuse française. Rencontre.

Michèle Lamy by Rosie Marks

Rosie Marks vous a photographiée à la piscine pour illustrer cette interview. Comment le shoot s'est-il passé ?
Elle est une photographe très inspirante, et n’a que 25 ans. Nous sommes allés à Londres, où j’ai séjourné à l’hôtel Café Royal, qui possède une magnifique piscine à côté du spa. Nous avons pu utiliser cet espace aussi longtemps que nous le souhaitions. Puis elle m’a dit qu’elle voulait utiliser la caméra subaquatique, alors nous avons été dans la piscine, mais tout ce que je pouvais voir sous l’eau, c’était le flash, alors les photos seront une surprise pour moi aussi !

L’eau est un élément si fertile, c’est parfait pour le thème du Female Gaze, théorie qui vise à faire adopter au spectateur un point de vue féminin.
Oui, toutes les personnes impliquées dans cette histoire étaient des femmes. Moi-même, la photographe, toi, et le reste de l’équipe d’i-D qui était également composée de femmes. C’est très excitant, et c’est pour cela que j’ai voulu participer.

Vous avez réussi à créer un microcosme qui contient vos différents centres d’intérêt : la mode, la cuisine, les arts visuels, la performance, la boxe, et bien plus encore. Ce que je vois, plus que tout, c’est une famille intime, une communauté étendue, et une célébration de la vie. Peut-on, d’une certaine façon, qualifier votre travail de forme contemporaine de chamanisme ?
Le chamanisme est une manière sympa de décrire mon travail. Si on présentait à un psychiatre la liste de mes activités, je pense qu’il me diagnostiquerait comme étant schizophrène, mais « chaman » est clairement une façon plus sympa de voir les choses.

Vous semblez avoir tellement d’énergie, et aussi le don de connecter et de lier pas mal de gens et pas mal de centres d’intérêt différents dans votre vie. C’est un talent unique et précieux. Je crois que c’est un pouvoir multidimensionnel typiquement féminin.
Ça fait des années que les gens me disent que je dégage énormément d’énergie, mais pour moi, c’est de la curiosité, c’est le désir de divertir les gens, c’est la façon dont je suis séduite quand je suis avec d’autres personnes. La bonne façon de faire les choses, c’est de les faire avec d’autres personnes. Je ne suis pas une mère traditionnelle, et je n’envisage pas la famille de façon traditionnelle, mais d’une certaine façon, je peux être une mère pour le monde.

Je pense que nous appartenons tous à des tribus différentes. L’idée de tribus qui se déplacent et font des choses différentes m’intéresse beaucoup. Du coup, où que vous alliez, vous faites des choses différentes. Vous passez d’une chose à l’autre, mais je crois qu’il y a une cohérence. Quand vous débordez d’énergie, il se passe des choses. Je ne suis pas douée pour prévoir à l’avance. En général, je vais quelque part et je rencontre des gens. On créé des idées, on veut travailler ensemble, et c’est comme ça que tout commence. Je me laisse transporter.

Michèle Lamy by Rosie Marks

L’an dernier, j’ai vu votre ring de boxe à Bargenale pour la Biennale de Venise. Il était situé face à l’océan, c’est un endroit intéressant et inattendu pour un match de boxe. Plus récemment, vous avez travaillé sur un projet sur la boxe à Londres, comment cela s’est-il passé ? J’adore boxer. J’ai pratiqué ce sport pendant 35 ans, et il est fantastique. À cette occasion, j’ai créé une salle de boxe entière pour la communauté locale dans le magasin Selfridges, avec un programme d’exposition ouvert au public. Par le passé, la boxe était considérée comme étant l’apanage des hommes, mais maintenant, les femmes se l’approprient également.

Ce sont les femmes qui ont eu à évoluer pour pouvoir se boxer contre les hommes, pas l’inverse. La boxe, c’est la métaphore d’un idéal, comme une danse. Pour moi, il ne s’agit pas simplement de se battre, c’est un super moyen de s’entraîner et d’observer. Sur le ring, vous regardez votre adversaire droit dans les yeux. La boxe est aussi une façon d’empêcher filles et garçons de s’attirer des ennuis dans la rue, c’est une façon pour eux de se sentir fiers et d’apprendre les règles du combat. C’est plus qu’un sport. C’est un art noble, une discipline pour les gentlemen, mais aussi pour les dames.

J’adorerais vous voir sur un ring.
Je pense que mes coups ont plus de style que de force (rires). La boxe me procure de la joie. Elle me rend forte. C’est comme danser autour d’une personne, vous vous regardez droit dans les yeux, vous trouvez le bon moment, et vous passez à l’attaque. Les garçons ne se débrouillent pas si mal que ça !

Depuis combien de temps êtes-vous avec Rick Owens, et quelle est la première chose que vous ayez pensée quand vous l’avez rencontré ? Est-ce que ça a été le coup de foudre immédiat ?
Alors, c’était en 1990, et ma boîte était à Downtown Los Angeles, et je voulais créer une collection pour hommes. Mon collaborateur à cette époque, dont le nom était également Rick, connaissait un très bon artiste créateur de motifs qui serait parfait pour ce boulot, et cet artiste, c’était Rick Owens. Nous nous sommes rencontrés dans le quartier de Little Tokyo à Los Angeles pour une interview. Je me souviens qu’il portait quelque chose comme un bandana avec des crânes dessus et qu’il faisait un peu tex-mex à cause des origines indo-mexicaines de sa mère, et il avait l’air intéressant. Je l’ai engagé, même si j’ai dû virer l’autre Rick. C’était tragique, mais on a fini par danser et boire ensemble.

Ça a peut-être été le coup de foudre, mais quelles autres possibilités y avait-il (rires) ? Quelles étaient les chances pour que nous restions 27 ans ensemble ? Nous avons commencé par travailler ensemble à l’atelier. Je savais qu’il ne comprenait pas un mot de ce que je racontais, mais on avait tellement de choses en commun, et d’une certaine façon, on se comprenait. Un jour, je devais aller en France, et j’y serais allée seule, mais il m’a dit qu’il devait aller à Paris lui aussi, et qu’on se retrouverait là-bas. Il disait qu’il cherchait des tissus, ou un truc comme ça. Alors il est venu à Paris, et nous avons eu quelques rendez-vous d’affaires. Le lendemain, je devais aller à New York, alors qu’il devait rentrer à Los Angeles. Cette dernière nuit, j’attendais un ami quand j’ai entendu quelqu’un tambouriner à ma porte, Place des Vosges. J’ai ouvert, et c’était Rick Owens, bourré. Et là, boum ! Il me dit : « Tu me plais et je te plais ! ».

C’est comme ça qu’on a fini ensemble.

Michèle Lamy by Rosie Marks

On a beaucoup parlé du female gaze, ces deux dernières années. Personnellement, je ne pense pas que les femmes devraient être définies en fonction des hommes. Je pense que les femmes devraient être respectées et célébrées pour leurs différences. Le fait est que nous ne sommes pas tous pareils. Le fait est que nous sommes différents, mais que nous méritons le même respect et les mêmes honneurs pour cela. Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord, les femmes sont différentes. Une égalité totale est impossible, ne serait-ce qu’à imaginer, mais ça ne signifie pas que ce concept ne doit pas être appliqué dans le champ politique. Nous avons besoin de diversité parmi nos présidents, et il devrait y avoir une alternance entre hommes et femmes. En fait, c’est dans ce domaine plus que dans tout autre que nous devons nous battre pour l’égalité.

Les hommes ont créé cette différence parce qu’ils ont peur des femmes. Je pense que les hommes s’accrochent à leur dernière chance. On doit mettre en place une nouvelle façon de penser avec les enfants et les plus jeunes générations. Il reste fort à faire, et nous progressons pas à pas, mais aujourd’hui, nous avons l’opportunité de montrer que nous pouvons faire davantage, et surtout que nous pouvons faire des choses plus intéressantes. Le moment est venu de célébrer nos différences. Par exemple, le changement de sexe est très important. Nous devrions reconnaître et apprécier à leur juste valeur les possibilités de genres différents, et toutes les respecter.

L’un des thèmes les plus sensibles dans le concept de female gaze est celui de la maternité, même si être une femme ne devrait pas nécessairement être synonyme d’être mère. Cependant, devenir mère est une expérience qui change complètement la vie. De quelle façon la maternité a-t-elle changé votre vie ? Est-ce que votre vision de la vie a changé depuis la naissance de votre fille Scarlett ?
Dès le moment où vous devenez mère, vous avez une responsabilité, donc oui, ça a changé ma vie, que je vois maintenant avec une meilleure perspective. C’était très naturel, pour moi, je voulais devenir mère, et je ne me souciais pas de savoir qui serait le père. Il était en Californie, mais je voulais le bébé pour moi seule. Aujourd’hui, je me rends compte que ma fille a souffert quand le foyer s’est brisé. Heureusement, elle a su s’en sortir, et elle est artiste, maintenant. Mais malgré tout, je garde le sens des responsabilités.

Crédits


Photographie Rosie Marks
Coiffure Akiko Kawasaki
Maquillage Michelle Dacillo
Lieu Hotel Café Royal
Michèle Lamy porte des vêtements de ses archives personnelles.

Cet article a été initialement publié sur i-D JP.

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