tout ce qu'il faut retenir de la fashion week de londres

Viens, on se cryogénise tous ensemble !

par Micha Barban Dangerfield et Antoine Mbemba
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22 Septembre 2017, 8:05am

On a anticipé la fin. D'un monde, d'un système, d'une ère. Chaque jour, elle semble plus proche et pourtant elle n'arrive pas. L'homme a franchi un nouveau seuil dans son histoire, il se situe désormais dans sa phase « anthropocène ». La simple phonétique de ce terme suffit à susciter l'effroi. On pourrait parler d'écologie pendant des heures mais la menace a plusieurs visages. Trump se prépare à dégommer la Corée, l'espérance de vie a régressé pour la première fois depuis des décennies en France, le Yémen disparait doucement de la carte, des bombes faites-maison explosent dans le métro londonien, et chaque matin est un nouveau moment de refoulement. À Londres, on a senti le besoin de construire de nouveaux sanctuaires. Des alcôves feutrés, gothiques ou néons, loin du chaos ambiant. JW Anderson appelait au calme, Simone Rocha et Mary Katrantzou replongeaient en enfance, pour Versus, Donatella allait carrément puiser loin (très loin) dans l'americana et proposait de vivre en slip. Chaque défilé était une proposition de repli ou de lâcher prise. Sinon, on peut aussi décider de se serrer les coudes.

Christopher Kane, la ménagère et la putain

Planquée derrière le rideau épais d'une maison close du sud de Londres, une femme regarde par la fenêtre. C'est Cynthia Payne, la tenancière qui a inspiré la nouvelle collection de Christopher Kane. Le créateur s'est joué de la fausse pudeur britannique pour sa nouvelle collection, projetée entre les quatre murs moquettés d'un bordel. On retrouvait ici une opposition notoire entre une décence de façade, et une débauche peu assumée. Les filles trimballaient systématiquement avec elles un objet domestique – des pinces à linge en guise de couture, des serpillères revisitées en boucles d'oreille, des napperons déclinés et bijoutés sur des collerettes ou des robes – mêlés à des chokers, des manteaux en vinyles et des pièces de tailoring érotisées. La bande son du show : le souffle d'un aspirateur et des bruits de vaisselles – enfin pas loin. On est pas certains d'adhérer à la vision binaire de Kane, une femme dominatrix en savates et Swiffer à la main. On est bien en 2017, non ?

L'ASMR de JW Anderson

«Dans un tel chaos, la simplicité est la meilleure des réponses.» La formule était succincte mais puissante. On a envie de s'y accrocher, de la décortiquer et de l'appliquer au réel. Un peu comme à la lecture d'un petit message coincé dans un fortune cookie. Anderson dont la vision du vêtement s'est toujours montrée alambiquée, emmêlée même parfois, mais profondément savante, optait cette fois-ci pour la dépouille et l'épure. Les mannequins déroulaient leur parcours autour d'un décor qui ressemblait à un intérieur seventies et cosy, du rotin au sol et des oeuvres d'art cryptiques placées au centre (apparemment issues de la collection personnelle du créateur). On avait presque envie de se mettre pieds nus, tous ensemble en cercle, Anna Wintour comprise. Les looks ont d'ailleurs été pensés pour flâner : des robes en maille douces, du cuir à peine traité, des ensembles en lin. Le calme ambiant dissonait avec la ville et l'aura martiale de la caserne militaire réquisitionnée pour le défilé. Une séance d'ASMR façon JW.

Simone Rocha

Simone Rocha est un peu la Louise Bourgeois de la mode. On retrouve les mêmes tensions chez les deux femmes entre des univers à la fois brutaux et fragiles, une beauté sinistre et une mélancolie familière. Elles partagent un même pouvoir dévastateur et une vision de la féminité on ne peut plus freudienne, complexe et vraie. Cette saison, l'accent était mis sur les broderies : les mannequins, enveloppées dans des couches de tulles et de fronces avaient des airs de poupées en porcelaine victoriennes. Mais leur candeur était pervertie par des détails plus «femme fatale» – des talons hauts, des jeux de transparences, des revers inattendus. Simone Rocha rappelle qu'il n'y a pas de vérité absolue et que la lumière ne peut exister sans zones d'ombre. Il va falloir qu'on s'en souvienne.

Du pinard et des cigarettes électroniques chez Molly Goddard

Il nous fallait une nouvelle princesse-type. Pour toutes celles qui ont grandi en admirant les modèles féminins de Disney – en flashbacks les souliers de Cendrillon, les bonnes manières de Blanche Neige, les crop en soie de Jasmine – la pression devenait trop grande au seuil de leur trentième année. Molly Goddard a justement réussi à dévoyer le mythe de la princesse sans le briser entièrement, parce qu'elle sait, comme nous, que les filles bien élevées ne font pas l'histoire mais qu'on a toute un jour rêvé de donjon. Cette saison, sur le podium de la jeune créatrice anglaise, il y avait comme toujours du tulle, des fronces, des paillettes, des tutus sous cotes d'argent, des couleurs pastels, à chaque fois corrompus par un malin détail. Edie Campbell a ouvert le show dans une longue robe bouffante, montée sur de lourdes boots en cuir, un verre de pinard à la main, une cigarette électronique dans l'autre. Elle était la princesse de cérémonie, la duchesse en goguette accueillant dans ses appartements ses copines, elles aussi un peu bourrées, pour une longue pyjama party. On parie qu'elles ont toutes fini à 5h du mat' se balançant frénétiquement debout sur des tables d'époque, le mascara dégoulinant, à vociférer du Slayer.

Dans l'internat de Margaret Howell

Des artistes comme Margaret Howell, l'Angleterre les sacre ses « national treasures ». Ils sont les joyaux de la nation, la fierté de leur île, ceux en charge d'exporter leur culture outre-mer et de rester, pour toujours. Il n'y a pas vraiment d'équivalent en français – il faut dire que la formule peut sonner chauvine – même si l'hexagone a aussi ses préférés. En Albion, c'est la simplicité de Margaret Howell qui lui a permis de se hisser parmi le panthéon de la mode anglaise, la plénitude de ses lignes aussi, et la sagesse de ses muses. Depuis plusieurs décennies, elle habille avec toute la bienveillance du monde les nouvelles générations, les plongent dans un univers loin des tumultes de notre siècle, loin du bruit de la mode, un peu comme dans un pensionnat isolé où le temps s'étale et les jeunes profitent d'être jeunes. Cette saison, on retrouvait les contours tranquilles si chers à la créatrice. Des filles en robes chasubles, des jupes plissées ou porte-feuille, décorées de détails en retenue – des cols vareuses, des chaussettes hautes, des boucles sur les chevilles. Les garçons suivaient derrière dans des duffle-coats, de grands pantalons à pinces, des bermudas aux coupes parfaites, un foulard au cou. On avait tous envie de se faire renvoyer à l'internat.

Mary Katrantzou, l'enfant

Tous les grands totems de l'enfance étaient réunis. On connait la tendance ready-made de Mary Katrantzou – lorsqu'elle décline des objets déchus en matières, imprimés ou dans ses coupes. Ici, elle les accrochait directement aux robes des filles, sur les volants d'une jupe ou sur de hautes plateformes en satin. Des perles à repasser colonisaient tout un thème du défilé, des legos s'entrechoquaient sous des parkas en nylon flashy avant de laisser la part belle à des tenues florales et hyper bouffantes, si chères à la créatrice grecque. Du côté des accessoires, les sacs ressemblaient à des boites à gouter et les boucles d'oreille à des cages dorées. Bref, une collection faite de réminiscences un tantinet régressives mais puissamment douces.

Versus voit la vie en slip

Il ne fallait pas se fier à l'immense mur d'enceinte qui remplissait de musique la grande salle de la Central Saint Martins le 17 septembre dernier. Le défilé Versus Versace qui s'y jouait célébrait d'avantage le mini. Le transparent, le provocant, le sexy, le glamour. Pour la collection printemps/été 2018 de la marque, Donatella a voulu célébrer l'essence nineties de Versus. Mais au visuel, on s'échappait de cette seule décennie, pour piocher parfois dans l'esthétique Americana des années 2000, dans l'intemporalité nue de mannequins en slips, ou dans l'amour du logo récemment revivifié. Ce qu'on peut en tout cas retenir de ce défilé, c'est une célébration amusée et amusante, lâchée, libre et défiante. Un hommage à l'individualité, au courage et surtout peut-être au plaisir. Un plaisir partagé qui se lisait dans les rangs des spectateurs, chez les jeunes étudiants en plateformes sans talons qui donnaient de l'épaule pour être au plus près de l'action et à travers les flashes de tout les selfies crépitants des premières lignes.

L'identité anglaise post-brexit selon Burberry

Au gré des deux étages de la magnifique Old Sessions House de Clerkenwell, Burberry a retracé l'histoire culturelle de son pays. À travers de nombreuses silhouettes, distinctes, drapées de tartan, de plastique, de chaussettes, de robes, de manteaux oversized, la marque a réussi à toucher tout le monde et beaucoup d'époques. Le défilé a su jouer du passé, du présent et du futur en dépliant une fresque parfois presque socio-politique de l'Angleterre. Un hommage à la diversité, à toutes les tribus de style qui l'ont permise. Pas étonnant alors, que le show ait été présenté avec plus de 200 œuvres des photographes documentaires les plus renommés du 20 ème siècle, parmi lesquels Shirley Baker, Ken Russell ou Alasdair McLellan. Une manière de fêter l'identité britannique dans un monde post-Brexit qui soulève beaucoup de questions. À sa manière, et aidé par Adwoa Aboah, Elfie Reigate, Dilone, Jean Campbell, Hebe Flury ou Jonas Gloer, Burberry a remis le « Grande » dans Grande-Bretagne.

On fait du tricot avec Pringle

Réussir à réinterpréter l'héritage d'une marque, à conjuguer le passé au présent et à invoquer toute l'histoire d'un label dans une modernité pertinente, c'est un peu ça le travail de tous les directeurs artistiques de la mode. C'est en tout cas ce qu'à réussi à manœuvrer Fran Stringer en trois saisons à la tête de Pringle. Et il en fallait, une main stable, pour réinventer la plus ancienne maison du monde. Stringer a su charrier d'un bras l'ADN écossais de la marque, et y injecter d'un autre sa personnalité de trentenaire, à mi-chemin entre la millenial et l'executive woman. Pour sa collection printemps/été 2018 présentée à la Trinity Church pendant la Fashion Week londonienne, la créatrice a joué de la dualité entre l'artisanat centenaire de la marque et son exigence d'innovation. C'est au détour d'une rencontre avec un artisan tisseur de paniers lors d'un voyage dans les Shetland qu'elle a su la matière et les textures principales de sa collection. L'entrelac, le tricoté, ce que l'on attend pas de l'été mais qui s'y adapte quand Stringer s'y attèle.

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