ce photographe récupère les images que vous pensiez avoir supprimées

Dans l'ouvrage « An Egyptian Story », Thibaut Kinder rassemble des images récupérées sur de vieilles cartes SD. À travers ses compositions, il raconte un monde dans lequel le portable n'avait pas encore le monopole de la photo souvenir.

par Marion Raynaud Lacroix
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09 Janvier 2019, 11:34am

Les cartes SD, vous vous souvenez ? Ces tout petits morceaux de plastique débarqués en l'an 2000 s'insérant dans des lecteurs de carte, ouvrant vers des dossiers remplis de sous-dossiers contenant chacun des dizaines d'images - celles de votre virée au Parc Astérix, de l'anniversaire de votre cousin Jérôme et du dégât des eaux de votre premier appartement - avec, en bas à droite, une date fluorescente et l’heure précise à laquelle un pouce avait déclenché l'obturateur. L'époque où il fallait retourner une photo pour lire dans l'encre délavée l'année où elle avait été prise n'avait jamais semblé aussi loin : plutôt que de prétendre à l'intemporalité, la photographie numérique décidait de s'ancrer, fièrement, dans le moment présent.

Reléguées dans le fond d’un tiroir, jetées à la poubelle, ces petites plaques émaillent les marchés aux puces. À Paris, entre les stands de fortune des vendeurs de la Porte de Montmartre, Thibaut Kinder en a récupéré des dizaines. De retour chez lui, il s'est mis à passer les cartes dans un logiciel de récupération de données pour faire réapparaître les photos que des inconnus pensaient avoir supprimées. À partir de ces souvenirs effacés commence alors un véritable travail d’archive : parmi ce flux croissant d'images, lesquelles choisir pour raconter ces histoires anonymes ? « J'aime chercher ce qui est de l'ordre de l'erreur du photographe, explique Thibaut Kinder. Il y a effectivement un travail d'archive, mais ce sont aussi des photos que je retouche, que je recadre et que j’ordonne de manière à créer des tensions artistiques et poétiques. »

Thibaut Kinder

D’abord diffusé sur un fil Tumblr, une partie du travail de Thibaut Kinder fait désormais l'objet d'un livre publié aux éditions Lendroit, An Egyptian Story. « Ce livre me permet de séquencer ce travail, de lui donner un début et une fin. Le tirage accorde à ces images un certain prestige et une homogénéité : elles n’ont jamais été prises à la même date, jamais avec le même réglage. » Pris entre 2008 et 2012, ces clichés racontent une ère dans laquelle les téléphones portables n'ont pas totalement pris le contrôle de notre champ de vision, et où l’appareil photo numérique a encore sa place dans la housse de certains sacs à dos.

« Inconsciemment, ma sélection s’est écartée des choses trop personnelles parce qu'il me semble que la dimension personnelle est déjà très forte à travers la pratique même de la photo numérique. » Souvenirs posés, erreurs de cadrage, flous involontaires : An Egyptian Story croise les ressorts de l’art et du souvenir, en laissant penser que ce qui nous échappe est peut-être ce qui en dit le plus long sur nous. Surtout, à l'heure où nos données gagnent chaque jour en immatérialité, le travail de Thibaut Kinder interroge la photo dans sa dimension la plus intime : peut-on vraiment faire disparaître l’instant que nous avons un jour voulu rendre immortel ?

Thibaut Kinder
Thibaut Kinder
Thibaut Kinder
Thibaut Kinder
Thibaut Kinder

An Egyptian Story de Thibaut Kinder est publié aux éditions Lendroit.

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