The Craft

tous millenials, tous sorcières ?

Face au monde, la sorcière se tient verticale et résiste aux injonctions machistes, jeunistes et rationalisantes qu'on lui impose. Proche de la nature et mystique, elle se bat contre les dérives de nos sociétés techniciennes.

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20 novembre 2018, 1:09pm

The Craft

Si la puissance de leur insoumission reste intacte, les sorcières ont bien changé. Elles n'ont plus le nez crochu et leurs verrues ont disparu sous l'effet de l'azote. Elles ont troqué leurs balais pour les transports en commun et lancent des sorts sur Instagram à grand renfort de hashtags. Les sorcières, en 2018, sont nulle part et partout à la fois. Une chose est sûre, c'est qu'elles ne se cachent plus. Elles se revendiquent même. Si bien que chaque mois, une poignée d'entre elles se retrouve au pied de la Trump Tower à New York pour prendre part à une cérémonie toute particulière : en plein jour, elles s'allient afin de jeter un sort au président américain et celles qui ne sont pas en mesure de se déplacer peuvent se joindre à leurs consoeurs en prolongeant l'élan derrière leurs écrans, sur les réseaux sociaux. De l'autre côté de l'Atlantique, en France, les Witch Bloc pullulent et intègrent les manifestations féministes, décoloniales et anti-gouvernement – « Macron au Chaudron » criaient-elles en choeur l'année dernière.

Leur réapparition n'a rien d'un hasard : les sorcières habitent l'imaginaire d'une génération élevée à la Trilogie du Samedi, Buffy contre les Vampires, The Craft, Charmed ou encore Sabrina. Sans oublier Harry Potter qui tient encore aujourd'hui la place de manuel sacré. Il est devenu le film d'apprentissage pour tout millenial en devenir, le récit mystique sur lequel nous avons tous un jour rêver de calquer nos adolescences. Et au-delà des millions de bénéfice qu'ont pu générer tous ces objets pop, ils ont également permis aux nouvelles générations de dresser un rempart magique face à une société technicienne, (présument) rationnelle dont la raison n'a jamais semblé autant dérailler. Dans un ouvrage, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, sorti cet automne aux Éditions La Découverte, la journaliste et essayiste Mona Chollet perçoit la figure de la sorcière comme une nouvelle arme, l'indice d'un refus collectif et un recours mystique face au pouvoir dominant. i-D l'a rencontrée pour parler de magie, de lutte et du futur.

La sorcière incarne aujourd’hui une toute nouvelle forme de puissance féminine. Les élections américaines semblent avoir joué un rôle crucial dans sa réhabilitation. Pourquoi ? Comment expliquez-vous le fantasme que la sorcière suscite à nouveau 2018 ?
D’un point de vue politique en effet, j’ai l’impression que la prise de pouvoir de Trump a été un énorme choc pour les féministes américaines et même pour les féministes dans le monde entier. Je crois que c'est le retour à un rapport de force très archaïque, totalement décomplexé d’un point de vue économique, racial, sexiste... Évidemment, on peut aussi se dire que les présidents élus dans le passé mettaient un point à déguiser la violence de leur pouvoir. Aujourd’hui en tout cas, il y a là quelque chose de très brutal. Déjà pendant sa campagne, Hillary Clinton s'était beaucoup fait traiter de sorcière. Le débat américain avait vraiment l’air hanté par cette image de la femme-sorcière qui veut pénétrer sur le terrain de la politique. Certains disaient: « On a déjà été dirigés huit ans par un noir, on ne va pas être dirigés encore quatre ans par une femme ! » Du coup, peut-être que le fait que le mot « sorcière » soit beaucoup prononcé à son sujet, que Trump lui-même la qualifie ainsi a fait resurgir aux États-Unis ces groupes qui s'appellent "WITCH" et qui se battent beaucoup pour le droit à l'avortement, etc... Moi ça m'avait frappée cette banderole qui dit: « Les conservateurs américains crucifient les droits des femmes depuis le XVIIe siècle », c'est comme s'il y avait une évidence dans le fait qu'on soit encore dans cette forme d'affrontement très archaïque, en fait… comme si ces figures d'hommes de pouvoir très violemment misogynes et oppressifs suscitaient en retour des formes de résistance, elles aussi archaïques d'une certaine manière. On réinvestit des archétypes.

Qu’en est-il de la France ?
On voit aussi une évolution assez frappante en France : il y a 15 ans, quand le livre de Starhawk a été publié, il n'avait pas beaucoup d’ampleur, et personne n’y attachait une dimension spirituelle (en tout cas parmi ceux qui se définissaient comme progressistes). L’aspect mystique était vu comme complètement loufoque, il paraissait totalement incongru et se trouvait immédiatement assimilé à une mouvance d'extrême-droite. Aujourd'hui, les choses ont évolué à ce sujet, et je me demande si ce n'est pas lié au fait que nous sommes entourés de phénomènes climatiques qui montrent que notre rapport à notre milieu naturel, notre milieu vital, est tout à fait déréglé, au point que cela menace notre survie très directement. Peut-être que ça décomplexe celles qui voudraient se revendiquer comme étant des sorcières. Le pouvoir d'intimidation de cette société hyper rationaliste et technicienne ne prend plus, justement parce que cette société a échoué.

D'un autre côté, la pop culture a joué un rôle assez crucial dans la réhabilitation de cette figure-là. Harry Potter et Sabrina l’apprentie sorcière y sont-ils selon vous pour quelque chose ?
Je pense qu'effectivement, Hermione a beaucoup joué en faveur de la sorcière, mais cela s'est fait assez progressivement, il y a aussi eu Charmed, et Buffy qui ont participé à donner une nouvelle image de la sorcière. Cependant, on peut voir les limites de ce phénomène, c'est-à-dire que c'est toujours des femmes jeunes et jolies, et blanches, comme si la pop culture pouvait récupérer cette figure dans une certaine mesure, mais pas entièrement. On veut bien nous donner des figures de sorcières intéressantes, mais seulement à condition qu'elles restent dans les clous d'une féminité acceptable et mignonne. Elles ont toutefois participé à réinterpréter un certain mysticisme.

L’astrologie, les cycles lunaires, la guérison par les plantes… Les nouvelles générations semblent en effet de plus en plus « mystiques ». Faut-il y voir une forme de crise de la raison ?
Je ne sais pas s'il s'agit vraiment d'une crise de la raison. Ce qui m'a frappée en écrivant sur ce sujet-là, c'est plutôt une volonté d'ajouter d'autres approches et d'autres sensibilités à la raison. Je ne crois pas que ce soit exclusif. Il m'a aussi semblé qu'on pouvait voir ça comme une réappropriation de la raison, et surtout comme une façon de la redéfinir. À partir du moment où l'approche du monde qu'on nous a présentée comme rationnelle aboutit à le détruire, peut-être qu’il faut entièrement remettre en question cette raison. Il m'a semblé voir cela chez de nombreuses autrices que j'ai étudiées et citées dans l’ouvrage, notamment Mary Ann Henley, qui remet en cause la médicalisation de l'accouchement. Elle le fait sur des bases très scientifiques, c'est-à-dire avec plein de notes de bas de page, toutes les infos sont sourcées. Il ne s'agit pas tellement de défendre l'accouchement naturel contre l'accouchement médical au nom d'une idéologie baba cool. Il s'agit au contraire de montrer qu'il y a quelque chose d'aberrant et de contre-productif dans la médicalisation de l'accouchement, quelque chose d'absurde, d'irrationnel, et donc revendiquer une autre forme de bon sens dans la manière de l'approcher. Même chez Starhawk qui se définit comme une sorcière néo-païenne, on parle de physique quantique. Elle dit qu'aujourd'hui, les découvertes de la physique quantique rejoignent ce que disent les sorcières. Il y a même une revendication de la science de la sorcellerie ! Donc il ne s’agit pas tellement « renoncer à la raison » : il faut plutôt qu’on se demande si notre vision de la raison n'est pas à côté de la plaque.

La sorcière n’est-elle pas aussi en train de repenser ce que l’on définit comme « progrès » ?
Il s'agit aussi d'un énorme bouleversement mental : ma génération et celle de mes parents ont grandi sans aucune interrogation sur nos modes de vie. La prise de conscience que ce mode de vie – qui nous paraissait comme totalement normal et allant de soi – était totalement destructeur et in fine, pas viable est venue assez tard. Et pour des gens qui ont tellement adhéré à cette idée de progrès, qui ont eu une telle confiance dedans, c'est très violent de se rendre compte qu'en fait on a tout faux là-dessus et qu'on doit vraiment complètement revoir notre définition de cette notion.

Les cercles militants féministes mais aussi anticapitalistes, décolonialistes renouent aussi avec la puissance de la sorcière. À quel moment est-elle devenue un totem du militantisme ?
Je crois qu'il y a eu des étapes. C’était déjà le cas dans les années 1970. On peut même remonter à la fin du XIXe siècle avec Matilda Joslyn Gage, une activiste américaine qui s'intéressait à l'histoire de la sorcellerie et se définissait elle-même comme sorcière, et qui est d’ailleurs devenu un personnage du Magicien d'Oz parce que l’auteur, son beau-fils, s’est inspiré d’elle. Mais c'est dans les années 1970 que le symbole est revendiqué collectivement, notamment par le collectif WITCH aux Etats-Unis, même si dans le même temps, en Italie, les féministes scandaient: « Tremblez, les sorcières sont de retour ». En France, c’est probablement dans les années 1970 avec la revue Sorcière que ce mouvement a été le plus fort, ou, du moins, qu’il a resurgi de manière très nette et qu'il s’est opéré une réappropriation vraiment réfléchie. Il peut être intéressant de lire les mémoires de l'une des fondatrices de WITCH. Elle raconte qu’à l’époque, les membres du collectif avaient mis en place une procession pour Halloween à New York, mais elles ne connaissaient rien à l'histoire des sorcières. Elles avaient agi à l'instinct. Dans ses mémoires, elle se dit qu'avec le recul, elles étaient vraiment complètement ignorantes. Starhawk est revenue sur la chasse aux sorcières en Europe dans un ouvrage dont elle a entamé les recherches dans les années 1980, bien après qu’elle ait elle-même décidé d’être sorcière et qu’elle ait écrit la Danse Spirale qui est un manuel spirituel. Il y a eu une attirance, une évidence presque, tout à fait instinctive pour la sorcière avant qu’elle ne soit analysée et conscientisée. Plus tard, l’ouvrage de Federicci, Caliban et la sorcière, a lui aussi été politisé et réapproprié par les féministes. Finalement, le militantisme de la sorcière est assez tardif, il ne date que des années 1980 et 1990.

Les mouvements féministes qui se disent « sorciers » aujourd’hui s’inscrivent-ils dans une même lignée ?
Oui, mais ils le font sur des modes très divers : certains n’ont aucune pratique spirituelle, d’autres revendiquent la figure de la sorcière comme symbole politique, d'autres encore combinent les deux. Par ailleurs, il y a aussi le filon du développement personnel qui reprend cette figure sans être du tout politisée. Et toutes ces tendances peuvent se croiser de façon assez étonnante.

Observez-vous un dévoiement commercial de la sorcière ? Je pense notamment à l'industrie du développement personnel qui l'investit aussi.
C'est difficile à dire. C'est vrai qu'il y a une foule de petites boutiques sur internet qui vend des compléments alimentaires, des plantes, des tisanes et tout ce genre de choses, donc oui d’une certaine façon. De toute façon, dans tous les courants du développement personnel, il y a aussi un aspect mercantile : la figure de la sorcière permet de vendre des cosmétiques, des super-aliments... Il y a une forme de récupération, qui n'est pas forcément faite sur un mode cynique, d'ailleurs. Ça paraît tellement naturel, dans notre monde, de vendre des produits. Je me demande parfois s’il n’y a pas un côté creux et narcissique dans cette approche de la sorcière... Mais je ne veux pas condamner trop vite, parce que même si ça peut paraître un peu superficiel, en tant que femme, on doit constamment se défendre des regards sur soi qui sont très négatifs et dépréciateurs, et on traîne tellement de haine de soi et de haine de son corps... Donc je ne porterai pas d'accusation de narcissisme trop vite. J'ai l'impression qu'il y a beaucoup de choses à réparer et que ces accusations entraveraient cette réparation, même si je suis en désaccord lorsque la sorcière prend parfois des formes un peu tâtonnantes, réduites à des cristaux et huiles essentielles.

Est-ce qu'Instagram, Twitter et consorts ont permis à de nouvelles sorcières de naître ou de sortir de l’ombre ?
C'est vrai, oui. En tout cas, ça a été un lieu pour se retrouver. Les hashtags partagés ont permis de construire un mouvement, une communauté. La sorcière est peut-être ainsi sortie du secret. Il existe des groupes de sorcières qui jettent des sorts à la Trump Tower tous les mois. Celles qui ne peuvent pas se rendre sur place peuvent jeter le sort depuis leur compte Instagram. Elles prennent une photo de l’autel depuis lequel elle jette le sort et la postent sur les réseaux. Le sort voyage à coups de hashtag partout dans le monde et, face à ça, les Républicains organisent des séances de prières pour contrer le sort des sorcières. C’est incroyable quand on y pense. Donc oui, Instagram fait partie de l’artillerie de la sorcière et la plateforme est devenue un instrument assez puissant, une arme redoutée.

À ce titre, les mouvements #metoo et #balancetonporc ont été perçus comme des sortilèges par certains opposants…
C'est vrai que, dans la frayeur déclenchée par cette parole, on pouvait avoir l’impression que la parole des femmes était un sort. Certains parallèles avec l’histoire de la chasse aux sorcières depuis les débuts du mouvement #metoo m’ont frappée. Notamment le fait que, comme dans le passé, les femmes victimes ont très peu, voire pas de moyen d’obtenir justice lorsqu’elles en ont besoin. Le pouvoir auquel elles doivent faire face, qui les écrase complètement, fait d’elles une menace terrifiante. Même si aujourd'hui, on ne brûle pas les femmes sur la place publique, j'ai l'impression que de la même façon que lors des grandes chasses aux sorcières historiques, les victimes deviennent les bourreaux. Ça a été le cas dernièrement avec l’affaire Kavannaugh aux États-Unis. La victime s’est exposée publiquement, a reçu des menaces de mort, des torrents d’insultes et justice n’a en rien été faite. Kavannaugh a été nommé à la Cour Suprême. Quelques jours après, les Républicains suggérer de poursuivre les accusatrices en justice. En Angleterre, au moment de la Renaissance, quand on dénonçait une sorcière, on répétait toujours qu'elle était très puissante. L'opprimée est perçue comme une menace puissante, terrifiante, et l'oppresseur comme la victime : il y a un renversement total.

Le mysticisme et la magie qu’incarne la sorcière, et que les jeunes générations s’approprient aujourd’hui, peuvent-ils devenir les armes d’un contre-pouvoir ?
Je ne crois pas tellement dans la magie comme fait de transformer ses amis en crapauds, je pense que ça ne marchera pas forcément. Mais disons que cette magie est peut-être un moyen de se reconnecter au monde naturel, de se poser, par moments, de se concentrer sur d’autres aspects de sa vie. Je ne sais pas si c’est purement politique mais ça peut avoir une influence sur la façon d’envisager le politique. En revigorant une certaine estime de soi-même, une assurance, ces pratiques mystiques deviennent politiques. L’aspect individualiste et le filon développement personnel ont tendance à déclencher de vives réactions, parfois violentes. Comme s’ils étaient incompatibles avec une démarche politique. Mais je ne suis pas sûre que ce soit si incompatible que ça. En 1992, Gloria Steinem publiait le livre Une Révolution Intérieure qui traite de l’estime de soi. En tant que militante féministe qui avait mené de grandes campagnes collectives, elle a dû faire face à des critiques très dures. Mais elle ne voyait aucune incompatibilité entre une démarche personnelle et une aspiration collective, les deux étaient pour elle nécessaires. Elle avait l’impression de s’être négligée et censurée pendant trop longtemps et que le fait de renouer avec elle-même lui permettrait de se battre encore plus fort. Elle faisait beaucoup référence à Ghandi qui, lorsqu’il étudiait en Angleterre dans sa jeunesse, était plein de complexes et cherchait par tous les moyens à effacer son identité indienne pour devenir un parfait gentleman britannique. Ce n'est que lorsqu’il a pu abandonner cette haine de lui-même et prendre confiance en lui et dans son identité qu'il est parvenu à devenir un leader révolutionnaire et mener le combat pour l'indépendance de son pays. Je crois aussi qu’il existe un lien assez direct entre la reconquête de l'estime de soi, et la capacité à mener un combat politique. Rejoindre un dessein collectif.

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