les 9 défilés qui ont fait la fashion week de londres

Sereine et positive, la mode anglaise poursuit sa psychanalyse.

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sept. 20 2018, 12:57pm

Alors, oui, il y avait des montagnes de tulle, des perles, des robes en pots-pourris et du jacquard. Et oui il y avait aussi du cuir SM, des couleurs fluo qui se marient très mal et du champagne en gelée à l'apéro. Mais la fashion week londonienne comptait aussi son lot de jolies choses. Après des mois d'apnée et de déni (et coucou le Brexit), à la grande surprise générale, l'atmosphère de cette nouvelle fashion week était relativement relax. Cette saison, le regard de la mode anglaise s'est déplacé au-delà des frontières de son île, si bien que personne ne semblait plus se torturer l'esprit avec les mêmes éternelles questions shakespeariennes de type « qui suis-je ? », « où vais-je ? » « mais pourquoi ma grand-mère veut-elle quitter l'UE ? », etc. Et ça a probablement fait un grand bien à tout le monde. La preuve par 9.

J.W Anderson, interstellaire

Les shows JW Anderson sont un peu comme des interstices spatio-temporels liminaires, les préambules d'un monde cryptique où le temps s'allonge suffisamment pour que l'on puisse s'adonner aux plaisirs du crochet. Ce monde-là, le créateur nord-irlandais en ourdit les frontières et les reliefs depuis maintenant 10 ans tout pile (un joyeux anniversaire) en complexifiant toujours un peu plus ses lignes. Et étrangement, on ne s'en lasse pas, de son imbroglio. Cette saison a été une nouvelle occasion pour J.W d'empiler quelques couches supplémentaires de lecture, de réactualiser certaines de ces expérimentations passées et de retracer l'histoire de sa propre cosmogonie. Il y avait donc sur son podium du crochet païen partout, des formes amples mi-chevaleresques mi-angéliques, des rayures suspendues à des épaulettes comme des accroche-cœurs, des ensembles exotiques qui nous ont embarqués sur des continents imaginaires. Il n'y a plus aucun doute, J.W Anderson est un soleil, une force de feu qui éclaire notre système.

Molly Goddard dans les jupons de Carmen Amaya

Molly Goddard a pris l'été au pied de la lettre. On l'imagine aisément lancer les mots-clés de sa collection en amont de sa confection : « je vois du soleil, un village espagnol, une virée au marché. » Sur son podium fleuris, les mannequins s'acheminaient donc toutes vers un marché estival, robes-fleurs sur le dos et choux kale coincés sous le coude. Les volumes étaient plus softs que dans ses collections passées et les robes glissaient vers un registre plus mature, moins enfantin. Molly Goddard semble s'être inspirée des silhouettes andalouses et de la sensualité du flamenco pour révéler des courbes plus charnelles. Du coup cette saison, la créatrice à renvoyer Alice dans son pays des merveilles et s'est laissée guider par les chuchotements du spectre de Carmen Amaya. Et nous, on dit Olé.

Victoria Beckham ramène la coupe à la maison

Vous faisiez quoi, vous, en 2008 ? Vous écoutiez sûrement du Flo Rida et vous frissonniez, pour certains devant le premier film de la franchise Twilight, pour d’autres devant les discours plein d’espoir d’un Barack Obama qui n’était encore que candidat. Victoria Beckham, elle, partageait avec le monde sa première collection et sortait du seul carcan de « l’ex-Spice Girl » pour devenir une nouvelle princesse de la mode new-yorkaise. Dix ans plus tard, elle est de retour chez elle, à Londres pour la Fashion Week, avec un printemps/été 2019 réaffirmant sa place et l’amour que la mode lui porte en Angleterre et dans le monde entier. Une collection où les lignes du masculin et du féminin se floutent et se fondent, où les couleurs surprennent et les lignes charment. Une collection, aussi, de l’empowerment : une célébration de la femme dans tout son confort et sa liberté avec des vêtements dont la fonctionnalité n’enlève rien à la virtuosité. Des pantalons amples, des robes qui n’en finissent pas et des vestes qui laissent entrevoir les dessous en dentelle : Victoria Beckham est comme à la maison, et ça se voit.

La Toussaint en Chine avec Simone Rocha

Simone Rocha est un peu la Elizabeth Bennet de la mode, une féministe sentimentale qui tient une affection toute particulière pour les personnages féminins romanesques forts et les grandes gueules en frou-frou. Lorsqu'elle présente ses créations, c'est toute l'Angleterre géorgienne qu'on croirait voir défiler sous nos yeux, embarquée dans le décor luxurieux de la Lancaster House. Mais la semaine dernière, dans les dorures généreuses du lieu, c'est une autre période historique et un autre continent qui se reflétaient : la Chine du temps de la dynastie Tang. Les broderies montées à la main, les volutes de tulle et de soie, les collerettes exagérées et les épaules soufflées se dessinaient sous des voiles sombres pour la plupart. « Toute une partie de ma famille vit en Chine, expliquait la créatrice en coulisses. Tous les ans, ma famille célèbre une tradition, le Quingming, qui peut être considérée comme la Toussaints dans le calendrier chrétien. À cette occasion, toute la famille grimpe sur une montagne pour atteindre la tombe de mes grands-parents. Je m'y suis rendue à Pâques. » Des plumes de paon aux pieds, les femmes marchaient fièrement à flanc de la montagne Lancaster pour visiter leurs morts. Et c'était beau.

Le Burberry nouveau de Riccardo Tisci

« Kingdom » : voici le fil conducteur du renouveau souhaité par Riccardo Tisci au sein de Burberry. Ça commençait ce mois-ci à la Fashion Week londonienne, avec une première collection très attendue, véritable « patchwork du lifestyle britannique ». Une façon, pour le designer italien, de réinventer radicalement la marque et rassembler plusieurs générations sous l’égide du légendaire imprimé de la maison – les mères et les filles, les pères et les fils. Chaque chose en son temps. À Londres, au sein d’un bureau de tri postal du sud-ouest de la ville, le printemps/été 2019 de Tisci décortiquait les classes sociales britanniques, passant des robes en mousseline aux looks de punkettes, apparemment hérités de sa collaboration estivale avec Vivienne Westwood. Ce qui ressortait du défilé, c’est l’aspect ludique avec lequel Tisci s’est réapproprié les motifs et couleurs historiques de Burberry, condensés, aplatis, étirés. Sur un podium labyrinthique qui s’ouvrait sur l’imparable trench, les mannequins défilaient dans des coupes précises, épurées, parfois équipées d’un accessoire marquant : une pochette de cuir arrimée à la taille, ornée d’un « B » doré, de la forme du nouveau logo de la marque dévoilé cet été. La porte d’entrée d’une nouvelle ère.

Richard Quinn : l'art avant tout

En février dernier, Richard Quinn recevait une invitée de marque dans les rangs du public de son défilé automne 2018 : la reine Elizabeth, rien que ça. On pouvait se demander ce que le designer allait bien pouvoir inventer pour dépasser ce niveau de hype britannique avec son défilé printemps/été 2019. Et bien, au-delà de sa collection sur laquelle nous reviendrons, tout s’est une fois de plus joué dans le public. Le créateur avait en effet invité des étudiants issus de son ancien lycée et de la Central Saint Martins, ou il a lui-même décroché son diplôme, à assister au show. Une manière d’attirer l’attention sur le manque de fonds accordés aux écoles en Grande-Bretagne, et de rappeler l’importance de l'art, de son renouvellement et de son accès pour les jeunes générations, au sein de nos sociétés actuelles, en proie à des crises profondes. Son défilé d’une tension hitchcockienne, soutenue par le London Philharmonic Orchestra, s’ouvrait donc en conséquence : sur des silhouettes entièrement noires, masquées, dramatiques, avant de laisser progressivement parler les motifs et la couleur. L’aube après la nuit noire.


La simplicité décomplexée de Margaret Howell

Entendre les notes de « Redondo Beach » de Patti Smith habiller la bande-son du défilé printemps/été 2019 de Margaret Howell n’est pas une surprise pour ceux qui la suivent et l’aiment. Quelle muse plus cohérente que Patti Smith pour une designer qui n’a cessé de creuser l’androgynie, la simplicité, l’authenticité et le pragmatisme. Sur tous ces points, la nouvelle collection de Margaret Howell n’a pas manqué de réjouir. La chose à retenir – en plus des tenues de bain qui faisaient écho à cette plage de Patti Smith – c’est la collaboration avec Fred Perry, qui sortira l’été prochain et dont les pièces étaient montrées pour la première fois à Londres la semaine dernière, notamment des bombers, des vestes, des chemises ou des jupes de tennis. Au-delà de ça, la collection renouait avec les préoccupations habituelles de Margaret Howell : des vêtements pratiques, « réalistes » que les gens peuvent se voir porter. De magnifiques pantalons, des vestes dont le confort se sent rien qu’à l’œil, des chemises flottantes… Dans la lignée parfaite de ce que Margaret Howell sait faire de mieux : trouver le juste équilibre entre élégance et simplicité.

Charlotte Knowles, une science-fiction érotique en pleine campagne

La plus belle découverte du Fashion East 2018 revient à la créatrice Charlotte Knowles. Charlotte a grandi dans le Devon et pour ceux qui ne connaissent pas cette belle région du sud de l'Angleterre, un petit moment office du tourisme s'impose : le ton prédominant du Devon est le vert, la population vachère y est très (très) importante et les natifs de cette belle contrée sont particulièrement (à un degré parfois étrange) gentils. Un pays de hobbits vegan et heureux en somme, sans les monstres ni les Orques. Rien ne prédestinait donc Charlotte Knowles à concevoir une mode hyper féminine et citadine, chargée d'un érotisme futuriste digne d'une science-fiction. Des sangles, des bodies en camouflage orange, des chaussures aiguisées, des anses de sacs en cordes qui rappellent des fouets à nœuds, des jarretières venues du monde qui adviendra après le nôtre, formaient sa première panoplie. On vous le dit sans concession : Charlotte Knowles est une créatrice à suivre de très près.

Le futur selon Kiko Kostadin

Seulement six petits mois après leur collection acclamée de fin d’études à la Central Saint Martins, Laura et Deanna Fanning ont fait leur premier pas à la Fashion Week londonienne et ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de Kiko Kostadinov : le lancement de la femme. Le tout en restant fidèle à leur amour – et celui de Kostadinov – pour l’uniforme, les coupes franches mais surtout l’expérimentation et l’innovation. Pour cette première collection femme, c’est dans les pages du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley que l’inspiration a fusé, puis dans les inspirations futuristes des années 1940 et les films de science-fiction des années 1980 ( Blade Runner en tête) que l’esthétique s’est construite. Le résultat est aussi hybride qu’il est fascinant : une explosion de couleurs où se débattent des éléments sportswear, une couture et un jeu des matières audacieux. Mais s’il devait rester une chose du défilé, ce serait certainement les bottes des étoiles, patchées métalliques, entre le space opera animé et Retour vers le futur 4 s’il existait. En tout cas si l’avenir ressemble Kiko Kastadinov, ça nous va.

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