Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre

vous n'êtes pas prêts pour cette nouvelle comédie musicale

Dans une comédie musicale particulièrement barrée, la jeune productrice électro Klein s'attaque aux stéréotypes, une princesse Disney après l'autre.

par Georgie Wright
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13 Février 2018, 1:02pm

Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre

Klein est fatiguée. Elle a joué au Berghain à 1h hier soir, a repris l’avion pour Londres à 8h ce matin et a passé la journée à essayer de faire comprendre à 15 gamins sans expérience d’acteur comment faire la valse autour d’un arbre humain, pour une comédie musicale d’inspiration Disney. Rien de très étonnant au fait que, d’abord partante pour un thé, elle opte finalement pour une bière lorsqu'on la rencontre.

La comédie musicale n’est pas vraiment le registre dans lequel on attend une musicienne expérimentée, connue pour ses compositions déroutantes, bien glitchy, qui mettent à l’épreuve la notion même de mélodie. « Les comédies musicales sont ringardes » confirme Klein. Cette productrice est pourtant à l’opposé du ringard : Arca et Dev Hynes comptent parmi ses fans, elle est signée par le label électro londonien Hyperdub et cultive une approche de la musique non-conventionnelle : « J’utilise un dictaphone et je hache mes enregistrements sur Audacity, confiait-elle à i-D UK lors de sa music class 2017. Nous voilà pourtant devant l’Institute of Contemporary Arts à 20 heures un jeudi soir, une Guinness à la main, pour parler de Care, son spectacle à venir et de son amitié pour Andrew Lloyd Webber. Cette pièce fait partie d’un projet en cours mené par l’ICA, qui offre à de jeunes artistes la liberté de mettre en scène l’une de leurs créations (l’an dernier, il s’agissait d’un opéra réalisé par Dean Blunt et Mica Levi). Voilà comment Klein s’est retrouvée à écrire, à diriger des castings, à réaliser, à composer une bande-son, à jouer et à superviser une comédie musicale. « J’adore les comédies musicales, lance Klein . C’est un plaisir coupable. Mais comment est-ce possible de faire une comédie musicale qui ne soit pas ringarde ? »

Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre.

Sur le papier, on pourrait croire que Klein a échoué. Care suit une bande de gamins agités dans une famille d’accueil très stricte, qui sont poussés à travers une porte digne du Monde de Narnia et un mur de glace, avant de se perdre dans la forêt de Blanche Neige. Mais en pratique, c’est carrément l’inverse. Sous les princesses du 18ème siècle se cachent des Converse et des Nike flambant neuves. Le casting est placé sous le signe de la diversité. Les dialogues sont ramenés à l’essentiel, à l’exception de questions pressantes de type : « Quel est ton top 5 des meilleures morts dans EastEnders ? »

Pourtant, s’il y a bien une manière dont Care met à l’épreuve les archétypes musicaux, c’est par la création sonore : pas d’harmonies parfaites, pas de platitudes égrenées par un timbre de soprano, pas de doo-wop à l’unisson qui verraient Sandy et Danny s’envoler à bord d’une Ford décapotable vintage. Au lieu de ça, Klein laisse sa signature – tordue, étrange et imprévisible. De longues pauses et des boucles de samples. Deux personnes qui rient pendant un très très long moment de gêne. Des filles qui chantent dans différentes langues, assez synchros, mais pas

Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre.

La diversité prônée par le casting est un exemple supplémentaire de la façon dont Klein tord le cou aux stéréotypes. « J’ai toujours aimé Disney », dit-elle à propos de son choix de faire de ses jeunes comédiennes une bande de princesses façon Disney. ‘Façon’ parce qu’il ne s’agit pas de faire rêver autour de femmes minces et blanches en attente d’un Prince Charmant à la mâchoire carré censé les arracher à leur sommeil éternel. À la place, elle a fait appel à ses potes et à des amis musiciens pour enfiler des Nike transparentes. « Dans ce casting, il y a beaucoup de princesses Disney qui n’auraient pas eu le rôle en temps normal – ici, leurs origines n’ont pas d’importance dans le fait qu’on leur attribue ou pas ce rôle, explique Klein. C’est plus représentatif de ce à quoi ressemble réellement Londres. Un casting entièrement composé de personnes d’origine caucasienne ne reflète pas une réalité existante. Ce n’est pas la vraie vie. »

Sans surprise, le plus dur est sans doute de garder du temps pour elle – une tâche particulièrement difficile étant donné sa tendance avouée à être une « control freak ». « Je me mets beaucoup trop la pression. Il faut que je me détende. Mais dans ma tête, ça ne tourne pas comme dans celle d’Andrew Lloyd Webber ! »

Ça, c’est sûr. La première a lieu quatre jours plus tard, et il est clair que le résultat n’a rien à voir avec les pièces à grands moyens jouées dans le West End londonien. Il s’agit de la première expérience d’acteur de tous les participants, ce qui donne lieu à des performances parfois hésitantes et à quelques transitions un peu abruptes. Il y a cette pause qui dure probablement un peu plus longtemps que prévu et ce décor un peu clairsemé. Mais tout va bien, parce que tout l’intérêt de la pièce réside justement dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une œuvre d’Andrew Lloyd Webber. L’intérêt, c’est justement de ne pas faire une énième production léchée dans laquelle s’enchaînent les péripéties enflées et les bananes gominées. C’est plutôt de repousser le statu quo, d’ouvrir les esprits à un nouveau genre de comédie musicale. Et en ça, Care est une réussite. Peut-être que le moment est donc enfin venu pour Klein de s’octroyer un repos bien mérité. « Après cette bière, je me mets au thé au gingembre », conclut-elle.

Care par Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre.
Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre.
Care de Klein à l'ICA. Photographie Marili Andre.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.

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