Matthew R Lewis

1993, quand björk donnait une de ses premières interviews à i-D

Thorsteinn Gunnarsson

Il y a 25 ans, Björk sortait son album fondateur, « Debut ». Anticipant la grandeur qui allait suivre, i-D la mettait en couverture du numéro de mai 1993. Voici l'interview qui allait avec.

Matthew R Lewis

« La pop nous a trahis. Tout le monde a besoin de la pop, mais personne n’a le courage de la rendre pertinente pour le monde d’aujourd’hui. » Ce mois-ci, la chanteuse des Sugarcubes se lance en solo avec un incroyable album de dance intime et profonde.

« J’ai l’impression que ma tête est sur le point d’exploser, il y a tellement de choses à faire aujourd’hui ! » L’après-midi est mouvementée dans le quartier Belsize Park, à Londres. Björk Gudmundsdóttir y profite de la vie, simplement. Nous sommes posés dans un nouvel appartement qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de décorer vu le temps qu’elle a passé en studio depuis son déménagement. La décoration d’intérieur consiste en quelques dessins colorés de dinosaures signés de son fils Sindri, plaqués sur des murs autrement nus. Pour Björk, mère et superstar, le temps est un luxe en ce moment.

Après trois albums de pop singulière composés au sein du groupe islandais The Sugarcubes, elle a décidé de s’installer à Londres pour de bon. La transition est née d’une nécessité : Björk a du travail, beaucoup de travail à faire, et sa ville natale de Reykjavik n’est plus assez grande pour ses ambitions.

Ce mois-ci a vu la naissance de Björk en tant qu’artiste à part entière. Son premier single en solo, « Human Behaviour » est sorti à la fin mai et c’est une indéniable réussite. Les turbos rechargés à coups de remix 12’’ signés Andy Weatherall et Darren Emerson, Björk s’est finalement trouvée, est allée au bout du potentiel que l’on pouvait déjà ressentir dans la perle indie de 1987 « Birthday » et l’incroyable premier album des Sugarcubes, Life’s Too Good. Le single ne sonne en rien comme The Sugarcubes : le vaisseau de son talent vocal unique n’est plus la guitare indie-pop mais une dance music à la pureté confondante.

« Ça se sent, quand un artiste a tout donné pour créer la chanson parfaite. Je me devais d'essayer ça au moins une fois dans ma vie, pour voir si j'en étais capable.»

Ce virage stylistique n’est pas vraiment une surprise. Björk a posé sa voix sur deux morceaux de l’album Ex:El de 808 State, sorti en 1991, et l’album de remix de l’automne dernier laissait clairement entrevoir (à quelques rares exceptions près) la mutation house de l’artiste. Au vrai, son entrée dans le monde de la dance est engagée depuis au moins deux ans, même si elle a longtemps été retardée à cause d’engagements préalables avec le groupe et une certaine hésitation de la part de Björk elle-même. Elle vivait la belle vie en Islande, mais quelque chose lui manquait. « J’adorais Reykjavik, mes amis là-bas, mon côté femme au foyer, cuisiner de la bonne bouffe, sortir boire des verres et tout ça. C’était une décision drastique d’emménager à Londres, d’emmener mon fils, mais je devais le faire. J’avais des chansons en moi depuis que j’étais petite et je ne voulais pas risquer de submerger cette impulsion créative pour toujours. J’ai regardé autour de moi et j’ai réfléchi à ce qui me rendait la plus joyeuse. Ça se jouait entre un vin délicieux et une musique parfaite, où l’on réalise que l’artiste a tout donné pour arriver à cette perfection. Je me devais d’essayer ça au moins une fois dans ma vie, pour voir si j'en étais capable. »

Debut est donc le résultat de cet impérieux besoin de Björk à suivre sa muse, où qu’elle l'emmène. Et l’album est en effet le marquage d’un nouveau départ, d’un début. Venant de quelqu’un qui a déjà démontré toute sa grandeur musicale avec The Sugarcubes, un tel titre d’album pourrait passer pour de la fausse modestie. Mais soyez sûrs d’une chose : c’est une musicienne à des années-lumière de la Björk que vous avez connue avant. Elle en a écrit les morceaux et c’est sa vision singulière à elle qui est mise en avant sur Debut - aidée par la direction artistique de l'ancien producteur de Soul II Soul, Nellee Hooper.

La musique de Debut est un irrésistible mélange : des rythmes house discutent avec des beats enlevés eux-mêmes collés à des sonorités jazz soutenues par la virtuosité du saxophoniste Oliver Lake ou la harpe jazzy de la musicienne de Los Angeles Corky Hale, ancienne pianiste de Billie Holiday et Frank Sinatra, s’il vous plaît.

Le premier exemple de cette improbable mixture nous est donné avec « There’s More To Life Than This », titre de house lourde dont on dit qu’il a été enregistré dans les toilettes du Milk Bar club de Londres. Le morceau voit Björk traîner sa copine hors du dancefloor et dans les toilettes où elle utilise le calme (relatif) qui y règne pour lui décrire toutes les belles choses simples que l’on peut faire plutôt que de végéter dans le Club. Un véritable hymne aux clubbers désabusés. Finalement, quand elles quittent le club, le fond sonore passe subtilement des cris d'une foule dansante aux rires d’enfants enchantés. Le morceau qui suit nous fait passer de l’ambiance club londonienne frénétique aux sonorités d’une chanson d’amour sauce Julie London, agrémentée d’une harpe jazz, de bruits d’oiseaux et d’une musique de fond empreinte de bonheur simple. Le coup de force vient du fait que ces deux morceaux devraient difficilement s’assembler, peu importe le contexte. Ici, ils passent tous les deux pour des hymnes naturels à la vie.

« En grandissant, j'ai toujours eu le sentiment de venir d'une autre planète. »

Ajoutez à cela des titres ambient incroyablement texturés avec une formation de cordes indienne pour couronner le tout et vous obtenez un album dont l’alchimie musicale échappe à tous les genres de la pop. Et ce n’est que parler de la musique.

Il n’y a pas besoin d’une tonne de superlatifs pour décrire le chant de Björk. Dieu sait que les journalistes musicaux (et même vous en lisant ça) sont en train d’affûter leurs meilleurs superlatifs et leurs plus beaux synonymes multi-syllabiques du mot « éthéré ». D’ailleurs, vu qu’on en est à parler de prose journalistique : est-ce qu’on pourrait écrire des articles sur Björk sans utiliser le mot « sylphide » ?

« Je trouve ça drôle, j’adore cette situation, assure Björk. En grandissant, j’ai toujours eu le sentiment de venir d’une autre planète. Ça tient aussi à la manière dont j’étais traitée à l’école en Islande, quand les autres enfants m’appelaient ‘China girl’. Tout le monde pensait que j’étais différente, que j’étais chinoise. Ça m’a donné l’espace pour faire mes propres choses de mon côté. À l’école j’étais seule la plupart du temps, je jouais agréablement dans mon monde, je faisais mes choses, je composais des petites chansons. Si j’ai de l’espace pour être seule et m'épanouir parce qu’on me voit comme un alien, un elfe ou une ‘China girl’, ça me va ! J’ai réalisé ces dernières années à quel point cette situation est confortable. »

Utiliser la dance comme cadre de ses chansons est un virage très clair, loin de la pop à guitare à laquelle on pouvait identifier Björk jusque-là. Ce qui vient contredire l’idée selon laquelle Björk serait une fan de dance depuis les premiers jours de l’acid house. À partir de 1988, Björk pouvait généralement être vue dans différents clubs londoniens, à chaque fois que le calendrier de son groupe le lui permettait. Ce qui paraît être un changement abrupt est en fait un long processus d’évolution musicale qui se concrétise enfin aujourd’hui. « La dance est la musique que j’ai le plus écoutée ces dernières années, confirme-t-elle. C’est la seule musique pop qui est véritablement moderne. Honnêtement, la house est la seule musique au sein de laquelle il se passe des choses créatives aujourd’hui. »

Discuter des goûts musicaux éclectiques de Björk permet de mettre le doigt sur une critique profonde de la tradition rock : « Je n’ai jamais supporté la guitare rock. C’est drôle. Mon père était un hippie qui n’écoutait que Jimi Hendrix et Eric Clapton. J’ai grandi avec cette musique. À sept ans, j’étais convaincu que cette musique était de l’histoire ancienne, que j’allais faire quelque chose de nouveau. Je pense que dès qu’une forme musicale devient traditionnelle, comme la guitare, la basse, la batterie, les gens se mettent à se comporter traditionnellement. C’est très difficile d’être un groupe à la pointe en utilisant le format typique basse, guitare et batterie. On a tendance à tomber dans des schémas prévisibles. Mon groupe idéal serait un groupe très ouvert d’esprit qui ne laisserait rien se mettre sur le chemin de la création et de la nouveauté. On pourrait utiliser des saxophones, des petites cuillères, des boîtes à rythme, n’importe quoi pour communiquer sur un concept, que ce soit de la house, de la musique expérimentale ou de la pop. »

En fait, la désillusion de Björk concernant l’état de la musique contemporaine a été un moteur fondamental dans la conception de son album. « Cet album est parti d’un triste constat : j’en avais assez de me rendre chez les plus grands disquaires du monde dans l’espoir de dénicher quelque chose de fabuleux et de toujours finir par repartir avec un énième album de Miles Davis parce que je ne trouvais rien de véritablement excitant. »

Tu t’es donc dit qu’il fallait que tu produises toi-même la musique que tu recherchais ? « Oui. Ça a été un élément déclencheur. » À travers la pop, on dirait que Björk s’est lancée dans une croisade personnelle. « Je crois que la pop music nous a trahis, assène-t-elle. Tout le monde a besoin de pop music, au même titre qu’on a besoin de politique, d’argent ou d’oxygène pour respirer. Le problème, c’est que trop de gens prennent la pop pour de la merde parce que personne n’a le courage de la rendre pertinente pour le monde d’aujourd’hui. Elle s’est mise à stagner. C’est un véritable paradoxe, les choses devraient évoluer tous les jours. Je n’ai pas l’impression qu’un album de pop décent ait vu le jour ces dix dernières années. »

Debut pourrait-il changer les choses ? Björk n'en est pas si sûre. « J'ai encore tellement de chemin à faire. C'est un bon album, mais je ne pense pas faire de grand album avant au moins trois ou quatre disques. J'ai encore trop de choses à apprendre. »

Björk est sans doute la plus critique à l’égard de son travail mais elle est aussi animée par une grande flamme idéaliste. « Je veux que cet album soit de la pop music que tout le monde puisse écouter. Je crois que le fait de ne pas coller à un style de musique en particulier rend l’album réel. La vie n’est pas toujours la même. On ne se tient pas au même style tous les jours, certaines choses échappent à toute forme de contrôle. C’est le cas de ce disque. Une chanson peut vous rappeler l’état dans lequel vous entrez dans le magasin du coin de la rue, un autre vous accompagnera dans vos moments d’ivresse et de défonce en club, un autre sera la bande-son de vos ébats amoureux. »

Voilà la philosophie de la pop selon Björk, où la musique qui a du sens coexiste avec celle qui fait danser. « La pop music accompagne les moments particuliers. Il est possible de vite l’oublier mais elle doit être vraie au moment où tu l’écoutes pour que la fois où tu tombes dessus à la radio en faisant la vaisselle, tu puisses te rattacher à ce morceau, intimement, savoir qu’il représente quelque chose de particulier pour toi. Il doit y avoir une dimension existentielle, même s’il s’agit d’une chanson que tout le monde chante avec légèreté – cela doit être sincère et vrai lorsque cela se produit. »

Björk prend la pop au sérieux et vous devriez en faire autant. Écoutez son single, plongez-vous dans son album et découvrez si son travail vous affecte plus que la pop désincarnée qui inonde nos ondes – même s’il ne s’agit que d’un moment précieux et fugitif. « C’est la façon dont je veux que les gens ressentent ce disque, continue-t-elle. Comme de la pop music pour 1993. »

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.