Fotografía Todd Cole

no sesso, la marque unisexe dont tout le monde parle à los angeles

Innovante et inclusive, No Sesso met en avant des mannequins de couleur qui redéfinissent les conventions traditionnelles du genre.

par Emily Manning
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29 Août 2017, 2:05pm

Fotografía Todd Cole

Cette série mode a été publiée dans le n°349 d'i-D, Automne 2017, The Acting Up Issue.

Les émissions de télé Project Runway et RuPaul's Drag Race ont sapé votre envie de coudre? Ne vous inquiétez pas, on vous comprend. À la télé, la couture est une expérience humiliante, frustrante et anxiogène. Les machines à coudre sont capricieuses et ingérables, et ajuster un vêtement relève de la physique quantique. Les quelques participants qui connaissent les secrets de la confection d'une pièce n'en disent rien, font leur affaire de leur côté pendant que les autres se démènent avec leurs fils et leur colle. Après tout, ces programmes relèvent de la compétition, et c'est chacun pour soi. Ne pas savoir coudre, c'est s'assurer de rentrer chez soi aussi vite qu'on est arrivé.

Et pourtant, sans le stress du compte à rebours ou l'instance de la voix off pressant des candidats au bord de la crise de nerfs, pratiquer la couture peut être un exercice relaxant à la portée de tout le monde. Pendant la Première Guerre Mondiale, les hôpitaux anglais, français, australiens et néo-zélandais utilisent la broderie comme outil thérapeutique auprès de leurs soldats blessés. Des chercheurs du British Journal of Occupational Therapy découvrent alors que la couture relâche de la dopamine dans le cerveau, considérant l'exercice comme un antidépresseur naturel. Alors quand Pierre Davis me confie qu'il enseigne la couture comme si c'était du yoga, ça fait plutôt sens.

« Je donne des cours de 3 heures, et je vois ça comme une session yoga de fin de journée. Un moment détendu mais réparateur, m'explique Pierre, 27 ans, au téléphone depuis Los Angeles. Je veux que les gens réalisent que la couture a des vertus thérapeutiques. Le fait de répéter encore et encore le même geste, le même point, te plonge dans un état de calme incroyable. Pour moi, c'est une forme de méditation. » La plupart du temps, Pierre enseigne trois techniques de couture différentes. Sa classe doit ensuite les utiliser pour créer un design. « On se met une bonne playlist en fond sonore, la vibe est géniale, les gens se connectent les uns aux autres. C'est un espace sûr, agréable. »

À Los Angeles, Pierre est à la tête d'une marque, No Sesso, qui s'articule autour de la même philosophie inclusive et fait main. Agrémentées de matières recyclées, les pièces du label sont cousues et brodées à la main. A l'image de sa classe, la mode de Pierre est aussi affirmée qu'accueillante : ses vêtements sont pensés pour aller à des personnes de différentes tailles tandis que les campagnes et look books de la marque mettent en scène des personnes de couleur rejetant la lecture binaire du genre. Résultat : No Sesso s'est construit une solide base de fans progressistes, ouverts et anticonformistes parmi lesquels comptent les musiciennes Erykah Badu et Kelsey Lu.

« Apporter une conscience et une visibilité aux gens de couleur, et notamment aux femmes trans de couleur, est un élément primordial dans notre démarche, ajoute Pierre, parlant de No Sesso (qui signifie pas de genre en italien). Je veux que les personnes de couleur puissent s'identifier à ce qu'elles voient quand elles naviguent sur notre compte Instagram. Je ne veux pas qu'elles s'imaginent que la mode est réservée aux blancs. »

Né en Caroline du Sud, le père de Pierre Davis est militaire, ce qui l'amène à beaucoup déménager dans son enfance. Il dessine ses premiers looks à l'école primaire et s'essaye à la couture dès le collège. « Quand j'étais jeune, ma mère avait toujours des magazines de coiffure qui traînaient un peu partout – Black Hair ou Hype Hair. Avec des couvertures de Mary J. Blige, Aaliyah et tout un tas de femmes avec des coupes de cheveux incroyables, très marquées début des années 2000. Il y avait tout un stylisme qui allait avec leurs photos, donc elles portaient des vêtements inoubliables à chaque fois. Ces magazines ont été ma porte d'entrée vers la mode, bien avant que je prenne connaissance de Vogue ou de ce genre de publication. »

No Sesso est d'abord une réponse à un projet scolaire de développement de marque. « On nous avait demandé de faire des recherches dans différentes boutiques, en essayant des vêtements. Ça m'a poussé à me questionner sur ce qui construit notre rapport aux habits. » Une expérience qui incite Pierre à se tourner vers des designs défiant le genre et les idéaux de taille. D'abord basée à Seattle, No Sesso a pris un nouveau départ à Los Angeles il y a deux ans. « Quand j'ai déménagé ici pour la première fois, j'ai trouvé l'ambiance très intense. C'était la première fois que je me retrouvais dans une ville aussi grande, tout seul. Je travaillais dans la vente et j'essayais de sortir le plus possible pour rencontrer les gens. Los Angeles est une ville très peuplée, mais on peut y être très seul. »

Mais petit à petit, Davis commence à créer sa petite communauté locale. À Step and Local (le festival de performances expérimentales du Musée d'Art Contemporain), il rencontre deux personnes qui font aujourd'hui partie de l'équipe No Sesso et, dans le quartier design de Downtown LA, Pierre découvre d'impressionnantes ressources. « Ici, on a accès à des usines et manufactures incroyables. Tu peux quasiment tout faire faire à Downtown : des impressions, de superbes matières tout en ayant accès à un traitement minutieux. New York regroupe la majorité des personnalités de la mode, mais c'est clairement à Los Angeles qu'il y a toutes les ressources nécessaires au design. »

Les inspirations créatives de No Sesso reflètent son environnement et son réseau. L'exposition de Kerry James Marshall au MOCA a eu un impact majeur sur les productions de Pierre Davis: « Elle a vraiment changé ma vie. C'est très marquant de voir autant de ses travaux réunis en une seule expo. Elle m'a énormément influencé dans mon utilisation de la couleur sur mes pièces les plus récentes. » Sinon, Pierre affirme qu'il puise généralement l'inspiration lors de discussions entre amis, dans un coin de son studio. « On est plusieurs à traîner constamment la-bas, il y a toujours une très bonne vibe. À chaque fois qu'on pense aux choses qui se passent dans le monde, on en discute, on les dissèque et on essaye de les comprendre ensemble. Je vois ma pratique comme une forme de résistance, une protestation pacifique. »

Une résistance pacifique aux conventions rigides du genre, à la domination blanche de l'industrie de la mode et à sa vitesse de production destructrice. Le message de Pierre à la nouvelle génération est très simple : « N'accorde aucune importance à ce que font les autres, fais ce que ton cœur te dicte. N'abandonne jamais. Si personne ne te comprend, construis-toi ta propre culture, construis-toi ta propre identité et fais tout pour changer les modes de fonctionnement de la mode. Parce que rien ne changera si toi tu ne changes pas. »

Crédits


Texte Emily Manning
Photographie Todd Cole
Stylisme No Sesso

Coiffure Brittany Mroczek avec Oribe Hair Care. Maquillage Sandy Ganzer, Forward Artists, avec Milk Make-up. Assistance photographie Mike Lopez, Tyler Ash et Olivia Crawford. Impression Hyperion Digital. Mannequins Pierre Davis. Arin Hayes. Leo King. J.Sims. Sanam. Jasmine Nyende. Ryon Wu. Armando Christian Armenta. Tamia Mathis.

Tous les vêtements sont signés No Sesso. Les chaussures appartiennent aux mannequins.