qui est 070 shake, l'emo-rappeuse et protégée de kanye west ?

Catapultée du New Jersey au statut de star internationale après son apparition sur le dernier album de Kanye, nous avons retrouvé 070 Shake dans les rues de Harlem pour revenir sur les mois qui ont changé sa vie.

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août 28 2018, 10:56am

Cet article a été initialement publié dans le n°353 d'i-D, The Earthwise Issue, Automne 2018.

Rares sont les couplets qui touchent aussi juste et aussi fort que celui de 070 Shake sur « Ghost Town », la plus belle chanson du dernier album de Kanye West, ye. « I put my hand on a stove, to see if I still bleed / and nothing hurts anymore, I feel kinda free. » Tout ce qu’il faut savoir de Shake peut être décrypté à partir de ce refrain aussi simple que nihiliste. C’est cette émotion brute, au centre de sa musique, qui frappe au cœur toute une génération désabusée. Une musique sombre mais contagieuse, torride, magnifique, pure. Sur ce même morceau de Kanye, Shake poursuit, sa voix rauque allant chercher une octave haute, plus poétique que jamais : « We’re still the kids we used to be. »

À une vitesse assez ahurissante, Shake a émergé de North Bergen dans le New jersey pour venir voler la vedette à ses compères du label GOOD Music. Les deux artistes ont fini d’enregistrer « Ghost Town » le jour de la sortie de l’album. Plus tard la même journée sortait une vidéo d’elle, dansant pendant la soirée de lancement de l’album dans la Wyoming sur son propre couplet, et résumait à la perfection son mood. Elle était là, détendue, riant, célébrant le moment, courant entre les enceintes les mains en l’air. Avec tout ce qu’il faut d’extase et de catharsis.

« Ça va rester naturel, hein ? » demande 070 Shake, assise sur un fauteuil dans un appartement de Harlem baigné de soleil, se préparant pour la séance photo. Elle jette un œil interrogateur à la maquilleuse. On aperçoit son petit tatouage « 070 », à côté de son œil gauche. « T’inquiète, tu ne peux ressembler qu’à toi-même ! » crie la copine de Shake, qui observe sur le côté, pour la rassurer. Shake lâche un soupir de soulagement, et revient dans la seconde à son attitude habituelle : chill.

Chemise Balenciaga.

Personne n’est surpris que Shake ne veuille pas d’un contouring. La « beauté » ne l’intéresse pas. Ses chansons traversent avec grâce l’emo, le punk, la trap ; ponctuées de grognements, de gémissements, de plaintes angoissées. Elles sont mélancoliques, débridées. Superbes.

Pour elle, écrire et chanter des paroles telles que « I lost my mind so many times, not scared of losing friends / I gave my all and now I don’t have anything to lend » n’est pas émotionnellement éprouvant ou difficile. Mais d’où tire-t-elle une telle tristesse, une telle colère ? « Mon âme, tout simplement, répond-elle. Écrire peut s’avérer très thérapeutique pour moi. Il faut parfois savoir parler à son âme. »

Il y a deux ans, Kanye signait la jeune fille de 21 ans sur son label, GOOD Music, après qu’un ami lui ait joué l’un de ses morceaux. Shake est l’une des artistes les plus jeunes du label et aussi l’une des plus demandée. « Je ne fais que suivre le mouvement, je prends la vague, » assure Shake, aucunement déphasée, confortablement assise sur la chaise de maquillage. Plusieurs semaines ont passé depuis la sortie de ye, mais l’attention dont elle est l’objet ne cesse de grandir, de jour en jour. Ses apparitions remarquées sur les autres sorties estivales du label – Daytona de Pusha T et Nasir de Nas, produits par Kanye – ont conforté son statut et ses performances lives au LadyLand Festival pendant le Pride de New York et sur le Tonight Show with Jimmy Fallon ont été largement applaudies.

Costume Versace. Chemise GMBH.

Mais Shake ne laisse pas toutes ces fleurs la distraire. « On peut décider de ce qui existe, assure-t-elle en haussant les épaules. Si je ne fais pas attention au bruit qui m’entoure, il n’existe pas. Je me sens normale, rien ne semble différent. Parce que si je laisse les choses devenir changer, je commence à me poser trop de questions. Et je ne travaille pas autant que je le veux, et je ne reste pas la même personne. »

Maintenir son identité pré-succès et se souvenir d’où elle vient est incroyablement important. Déjà, ses racines du New Jersey font partie intégrante de son nom de scène – 070 étant les trois premiers chiffres de l’Hudson County, le code postal du New Jersey où Shake et les autres membres du collectif musical 070 ont grandi. Shake est le surnom qu’elle a hérité en jouant dans l’équipe de basket de son lycée.

Mais grandir à North Bergen dans le New Jersey n’était pas toujours aisé. « Je viens d’un endroit assez sombre, raconte-t-elle. Les gens prennent de la drogue, très jeunes. » Shake s’est libérée par la musique et a passé son enfance à écouter la même chose que sa sœur : My Chemical Romance, Paramore, Queen (« Queen et My Chemical Romance ont quelque chose de très similaire, je trouve »). Le genre de groupes que les ados écoutent en rêvant d’une herbe plus verte. Et il se trouve que, dans le cas de Shake, l’échappée ne pouvait qu’être musicale. Pour elle, tous les membres du collectif 070 sont « des étoiles qui ont brillé pour sortir de l’obscurité » d’Hudson County. « J’ai dû me connecter à toutes ces étoiles pour faire une constellation. »


Shake n’a que 21 ans, mais elle sait déjà quel genre d’artiste et de personne elle veut être. Elle a chanté sur les relations du même sexe et met en avant ses crush dans ses clips. Mais elle ne souhaite pas être étiquetée « queer ». « Je déteste ce mot, » réplique-t-elle, tranchante, quand on lui demande ce que ça fait d’être une figure queer. « Je suis juste moi. Je ne me considère même pas gay. Imagine-nous atterrir ici, sans qu’on ne sache rien, qu’on ait de mots. Tu dirais juste : ‘Voilà Shake, qui aime une fille.’ » Shake déteste les étiquettes, et trouve que celles qui sont disponibles pour elle ne font que la confiner encore plus. « C’est de plus en plus étroit : gay, queer, lesbienne. Effacez toute cette merde. On est juste nous-mêmes. » Mais elle a bien conscience que le public sera amené à lui coller des étiquettes, que cela lui plaise ou non. « Je ne peux pas m’attendre à ce que tout le monde soit aussi ouvert que moi là-dessus. Tout le monde n’en est pas là. Mais peut-être que je peux amener les gens à regarder les choses différemment. »

Ce refus d’être enfermée dans une case, étiquetée, se ressent aussi dans sa musique. Shake assure être prête à essayer tous les genres musicaux possibles, tant que cela sonne bien. Ce genre d’approche, appliquée à la vie en général, nous laisse imaginer ce qui a pu attirer Kanye West. De son côté, elle a été totalement épargnée de tous les dommages collatéraux qui ont résulté de cette association, à l’apogée de la polémique qui a entouré le rappeur avant la sortie de son album. Elle devient cependant plus évasive quand on lui demande si elle est en train de produire des morceaux pour son propre album à venir. « Je n’ai même pas commencé à bosser dessus. Je me demande même s’il va sortir ! » plaisante-t-elle. En tout cas, quand l’album – appelé Yellow Girl – sortira, le monde attendra. Et s’il est même à moitié aussi bon que ce qu’elle a donné à voir jusque-là, le monde écoutera.

Veste Issey Miyake. Chemise Lemaire. Jean Levi’s.
Chemise GMBH. Pantalon Versace. Ceinture Martine Rose. Chaussures Vans.

Crédits


Photographie Ari Marcopoulos
Stylisme Carlos Nazario

Coiffure Tina Outen, Streeters avec Bumble and bumble. Maquillage Susie Sobol, Julian Watson Agency. Assistance stylisme Giovanni Beda et Sam Gambert. Casting Midland Agency.