le jour où christine and the queens est devenue chris

Plus sexuelle, plus libérée, Chris s'assume avec un deuxième album éponyme, plus pop que jamais.

par Clementine de Pressigny
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20 Septembre 2018, 4:45pm

Cet article a été initialement publié dans le n°353 d'i-D, The Earthwise Issue, Automne 2018.

Christine and the Queens a disparu. Elle s'appelle désormais Chris – tine and the Queens ayant cédé la place à la dernière incarnation pop d’Héloïse Letissier. Chris a sa propre histoire à raconter. La première apparition de cet alter ego s'est fait, comme elle le raconte elle-même, dans la joyeuse violence qui a suivi le succès de son premier album, Chaleur Humaine. Une révélation qui a fait voler en éclats toutes les certitudes et dont le deuxième album, Chris, emprunte le même chemin : prendre des risques et toujours du plaisir.

L’histoire qui a transformé Héloïse en Christine and the Queens appartient aux contes du folklore pop : exclue de son école de théâtre, le coeur brisé par une rupture amoureuse, l'enfant perdue quitte Paris pour Londres et se retrouve chez Madame Jojo à Soho. Là-bas, elle se fascine pour une bande de drags flamboyants qui lui remontent le moral, lui font reprendre confiance et l’aident à découvrir le pouvoir de son personnage artistique.

Christine est moins une invention qu’une part d’Héloïse qu’elle a, un jour, autorisé à s'exprimer. « Je me libère à travers la fiction, je me sens beaucoup plus moi-même sur scène, explique t-elle dans un studio de l’est londonien, juste avant notre shoot. Ce qui est fantastique, c’est que l’invention de Christine procédait d’une technique de survie. C'est une catharsis qui m’a permis d’exister et qui m’a sauvée en tant que femme, mais aussi en tant qu’auteure. » Accorder de l'espace à Christine, laisser son identité glisser et lui permettre de devenir encore plus elle-même.

Chris porte un Top Ann Demeulemeester. Pantalon The Kooples. Ceinture personnelle.

En 2014, Chaleur Humaine se répand sur les ondes françaises. Avec ses beats synthés pop raffinés, son côté funk et ses paroles explorant les confins du genre et de la sexualité – elle se définit comme pansexuelle – l’album a tout explosé sur son passage. Héloïse l’a ensuite ré-enregistré, y ajoutant des paroles en anglais et quelques morceaux inédits – dont une collaboration avec Perfume Genius. Alors forcément, lorsque l’album a atteint le cœur du monde anglophone, il l’a fait chavirer.

C’est sur la tournée de Chaleur Humaine, alors qu’elle travaillait sur son deuxième album, que Chris s'est imposé comme nouvelle identité possible, pour gagner, petit à petit, en consistance. « Quand je suis partie en tournée, mon corps s’est mis à changer, pas de manière radicale, mais je suis devenue plus musclée, plus forte, plus affutée. Grâce à cette nouvelle façon d’exister, je me suis vue devenir Chris. J’étais jusqu'alors très solitaire et je suis devenue plus confiante. » Héloïse a promis à ses fans un deuxième album plus sexuel et audacieux. Et à en juger par les titres qu'elle a livré au fil de l'été, le pari est relevé. Son esthétique flirtant avec les codes macho, le clip « Girlfriend » dévoile une Chris changée en ouvrier en bâtiment dansant façon Michael Jackson.

Les choses deviennent encore plus physiques dans le clip de « Doesn’t Matter », une performance dansée intensément, qui oscille entre passion et intimité. « Devenir performer pousse à tout saisir, à s'ouvrir à différents désirs. Je pense qu’il s’agissait aussi de dire à tout le monde qui j’étais, y compris lorsque je ne le savais pas, et me sentir libre de l'assumer. »

Haut Elliss. Pantalon Topman. Ceinture Pikahapi by Vejas Kruszewski. Baskets Asics Kiko Kostadinov.

L’album est à l’image d’Héloïse : plus musclé. Il fanfaronne, ne s’excuse pas et carbure au moteur grisant du désir. Plus exposée que jamais, il lui a pourtant semblé important d’éviter les grands noms et la liste de collaborateurs à rallonge, qui auraient pourtant pu paraître logiques après le succès que l'on sait. Au contraire, elle a préféré aller plus loin en elle-même. Le résultat s'en ressent : sa voix est plus assurée, son souffle plus fort. Tout sonne d’une confiance nouvelle. Notamment grâce à une production raffinée, un son encore plus précis que sur son premier album, qui remplit l’espace et s’assume comme une pop sans ambages. Toujours du Christine and the Queens mais encore plus qu'avant.

« Je crois que le divertissement est en mesure de servir de cheval de Troie. Je suis obsédée par l’efficacité du format pop – un truc tellement catchy qu’il reste suffisamment en tête pour donner envie d'aller creuser les paroles… » Si on creuse, on trouve chez Chris des trames nuancées, sinueuses qui reviennent parfois sur leurs pas, peuvent paraître contradictoires mais atteignent toujours une complexité synonyme de liberté. « Il y a quelque chose qui m’effraie dans la vision qu'on a du queer en ce moment – cette idée de concept emballé dans du plastique brillant pour le vendre aux gens. Être queer, c’est questionner la norme. Questionner la société en elle-même, la façon dont elle se construit sur le capitalisme. Donc ça me fait peur quand on me dit : ‘Ah ok, je comprends, tu es queer'. Non tu ne comprends pas – c’est précisément quelque chose que tu ne comprendras jamais. »

Haut Drome.

C’est ce qu’Héloïse – Chris – veut atteindre avec ce deuxième album. Pas seulement pour elle, mais pour clamer l’importance de la pop comme force disruptive, prisme de résistance dont les pouvoirs peuvent se déployer derrière une performance. « Ce qui est génial avec ce personnage, c’est de faire comprendre par petites touches que déconstruire, s’appartenir et sentir sa force est un processus qui peut toucher tout le monde. Parfois, j’ai l’impression que les gens sont plus tolérants envers un personnage scénique que vis-à-vis d’une personne qu'ils croiseraient dans la vie de tous les jours. » Et c’est précisément ce que Chris entend changer en devenant la voix d’une autre vision de l’identité et de la sexualité.

À travers Chris, c’est le macho qui se fond dans la féminité. « L’idée, c’était d’explorer la fiction du macho, de la déconstruire de l’intérieur, parce qu'explorer l'identité féminine permet de comprendre qu'il s'agit d'une construction – et que ça l’a toujours été. L'ultra virilité est très proche de l’homo-érotisme et j'aime aller au plus près de cette tension sur le point d'exploser. » Éprouvant ses désirs à travers sa réincarnation en Chris, Héloïse voulait aussi explorer l'idée d'une femme qui désire ouvertement, fièrement et sans détours. Une femme qui s'autorise à être too much. « Sois sexy, mais pas trop, drôle, mais pas trop non plus... C'est ce qu'on s'entend dire parce qu'on est si facilement menacées par le patriarcat qu'on préfère s'enfermer dans un modèle suffocant. Une femme qui a faim, qui est en colère ou qui est sexuellement excitée est toujours diabolisée. Donc je me suis dis que j'allais faire un album sur le fait d'avoir trop faim, trop de colère ou trop d'envies - un mélange de tout ça, intellectuel mais aussi menaçant, multifacettes, un personnage d'homme dans un album de femme. »

C'est comme ça qu'on fait exploser les choses de l'intérieur - on vole tout, on s'en sert à son avantage et on transforme la fiction en réalité. Héloïse,Christine and the Queens, Chris, et ce qui reste encore à venir - fait exactement cela, avec courage et audace. Elle nous en donne de plus en plus, et on en veut encore.

Haut Drome. Brassière Elliss. Pantalon McQ. Bottes Ann Demuelemeester.

Crédits


Photographie Anna Victoria Best
Stylisme Ai Kamoshita

Coiffure Blake Henderson avec Bumble and bumble. Maquillage Crystabel Riley avec RMS et Pai Skincare. Assistance stylisme Hannah Hetherington. Couturière Michaela Stark.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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