je peux pas, j'ai piscine avec les plus beaux acteurs du monde

Le dernier film de Luca Guadagnino, A bigger Splash sort aujourd'hui en salle. Au programme Tilda Swinton en rockstar, Dakota Johnson en Lolita et Matthias Schoenaerts à poil au bord de l'eau. On a rencontré le réalisateur italien le plus fou et le...

par Stuart Brumfitt
|
05 Avril 2016, 3:50pm

Le réalisateur italien à qui l'on doit Amore, sorti en 2011, continue de parler d'amour, de vice et d'amoralité dans son dernier film, A Bigger Splash. Sur l'île de Pantelleria, Luca Guadagnino plante son décor rock'n'roll : il s'y déroule un drame sexy, où la jalousie, l'affect et l'inceste se partagent autour d'une piscine et sur la terrasse ombragée ou se prélassent les quatre invités . Pour parfaire ce cadre idyllique, le réalisateur s'est entouré de Tilda Swinton, qui joue la rockstar Marianne Lane et de Matthias Schoenaerts qui interprète subtilement son partenaire à l'écran. Le couple s'est envolé sur l'île au large de la Méditerranée afin que Marianne puisse se rétablir de son opération des cordes vocales. Mais leur tranquillité est vite brusquée par l'arrivée de l'ex de Marianne, l'enthousiaste et insupportable Harry (Ralph Fiennes) et sa fille aux airs de Lolita, avec qui il vient de renouer, Penelope (Dakota Johnson).

Comme le fait remarquer Harry, ce dernier n'est pas venu pour les câpres mais pour sortir Marianne des griffes de Paul. Et tandis que les deux se disputent la même femme, la caméra, elle, vogue de corps en corps, complètement pansexuelle. Elle s'attarde sur chaque parcelle du corps musclé de Schoenaerts, détaille les lignes athlétiques de Tilda, bref, chacun de ses quatre personnages est sexualisé à égalité.

Le film, en collaboration avec Raf Simons, est d'un esthétisme rare et si Tilda est toujours aussi sublime en Bowie féminine tout sequins, son rôle semble s'effacer sous les paillettes. De l'autre côté, le choix de laisser la crise des migrants en toile de fond pose quelques questions. D'autant plus que Paul et Penelope dévisagent un groupe de migrants lors d'une balade, en toute impunité. Bref, ce film reste un drame psychologique ultra-sexy, à la tension débordante. On a pris rendez-vous avec Luca Cuardignino pour en savoir plus.

Vous avez travaillé avec Raf Simons pour les costumes du film...
Le costumier en charge sur mon film est Giulia Piersanti. Elle a un oeil incroyable et un très beau parcours : elle a travaillé pour Lanvin, Missoni et Fendi. Elle est en ce moment à Dior Homme et Balenciaga. Je voulais brusquer un peu le concept de costume comme on l'entend d'habitude dans le cinéma. Je n'aime pas l'idée qu'implique le mot costume, comme s'il s'agissait d'un déguisement. La manière dont les personnages s'habillent sert l'intrigue et complexifie les personnages. Collaborer avec un grand créateur a toujours été mon envie. Pour mon dernier film, Amore, le costumier travaillait avec des créateurs comme Jil Sander et Raf Simons. Je voulais continuer d'enrichir ce dialogue entre Raf et moi. On a beaucoup travaillé sur le personnage de Tilda.

Vous pouvez nous parler d'une tenue en particulier ?
L'ensemble à damiers est une réinterprétation personnelle d'une tenue phare de Voyage en Italie de Rossellini. Dans ce film, Ingrid Bergman crève l'écran. C'est une des références que j'avais en tête pour construire le personnage de Marianne Lane. J'adore pouvoir jouer avec les tissus, les vêtements. ce n'est pas du tout décoratif pour moi, il s'agit vraiment de contour psychologique. On comprend complètement, à la manière dont elle s'habille, la femme qu'elle est soit une rockstar en vacances.

Il y a une tension sexuelle très forte entre presque tous les personnages du film. comment parvient-on à retranscrire ce désir à l'écran ?
Chacun nourrit un désir très fort et latent pour l'autre. La caméra doit se laisser guider par cet érotisme des corps qu'on voit dans le cadre. Je ne voulais pas mettre l'accent sur un corps, un personnage. Ça aurait été terrible de faire un film où Madalina Ghenea entre dans la piscine, vue de dos, objectivée comme dans Youth, par exemple. Ou si je l'avais fait, j'aurais également mis l'accent sur le pénis fripé du vieil homme qui l'accompagne. La caméra doit être pansexuelle. Quand une caméra devient monosexuelle, c'est terrible. Mais c'est ce qui arrive souvent. Jonathan Demme, lui, nous met toujours face à tous ses personnages. Dans le Silence des Agneaux, par exemple, on est à la fois Clarice et Hannibal Lector. À la fois un cannibale et un agent du FBI. J'ai trouvé ça génial quand je l'ai vu la première fois. Ce mec est un génie. 

Le changement est un thème récurrent dans ton film. Marianne essaie de changer ses habitudes, Harry court après sa vie d'adolescent.
Certains estiment que le changement est synonyme de conservatisme. D'autres le prennent comme une révolution. J'aime bien nouer l'ambiguïté autour de ce terme, c'est au spectateur de décider ce qu'il pense des personnages.

Dans Amore, le spectateur se retrouvait dans une magnifique villa milanaise. Aujourd'hui, on est embarqués sur l'île de Pantelleria. Quel rôle joue le décor dans tes films ?
J'avais un marché avec l'île de Pantellaria, on va me filer un pourcentage pour chaque prochain visiteur. Non, je blague. Je pense l'espace comme un personnage à part entière. Chaque espace engage plus que la personne qui s'y trouve. L'espace n'est jamais passif, il interagit forcément avec ce qui l'entoure.

Et les tempêtes qui surgissent sur l'île jouent aussi un vrai rôle.
Le Sirocco est un vent doux, chaud, qui nous vient du Sahara. Sinon, le Mistral, beaucoup plus frais, vient du nord. Ces deux vents contraires se partagent la même île, tout le temps. En suisse, il s'agit du Foehn, ce vent joue un grand rôle dans le film d'Argento, Phenomena. Ils disent tous que ce vent rend fou et donne aux gens des envies de meurtre. 

Pourquoi avoir choisi la crise des migrants en toile de fond ?
C'est une réalité là-bas. Ils arrivent par centaines et ont un véritable impact sur la vie des gens. Je voulais comprendre le quotidien de ces voyageurs, appréhender leur démarche, leur passé. Je voulais que leur histoire s'intègre à mon intrigue. Leur présence soulève une question éthique à la fin du film.

L'inceste est suggéré dans le film. Pourquoi s'emparer d'un sujet si tabou ?
Pour moi, il s'agissait de repousser les limites de la jouissance, de l'irrationnel, de la superficialité. En tirer toutes les cordes. Mais mon film ne parle pas d'inceste, à proprement parler. Je pense simplement que nous vivons un temps dominé par le conservatisme et les valeurs traditionnelles. Et du même coup, les gens n'ont jamais été aussi libres, l'obscène n'a jamais été aussi obscène, la pornographie prolifère partout. On peut télécharger des films sur YouPorn gratuitement sans mettre en danger une certaine manière de voir le monde, de le diriger, sans remettre en question nos rôles dans la société. 

Credits


Texte : Stuart Brumfitt 

Tagged:
Culture
tilda swinton
italie
A Bigger Splash
Luca Guadagnino
dakota johnson
cinéma italien
mathias schoenaerts