dev hynes : "mon album n'est pas politique"

Avec son troisième et dernier album, Freetown Sound, Devonté Hynes réalise ce que d'autres rêvent d'accomplir : un écrin sensoriel, puissant et intimiste au plus près de son coeur.

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28 Octobre 2016, 9:50am

Il y a une certaine finesse dans Freetown Sound, le troisième album de Dev Hynes, aka Blood Orange, que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Et pas seulement dans ses 17 pistes méticuleusement produites, mais aussi au creux des sons ambiants qui relient chacune des compositions. Des sons collectés à droite à gauche - pendant des sorties nocturnes ou des après-midis de déambulations new-yorkaises. Il faut avoir l'oreille attentive pour capter le sens qui se cache entre chaque chanson.

« Ça me fait plaisir que tu remarques ça » me dit Dev, install dans une librairie de Soho, au calme. « J'ai pensé Freetown Sound comme un ancien album hip-hop. Je suis allé chercher des samples, des mots, et j'ai relié toutes les parties ensemble. Ces sons m'ont énormément inspiré. C'est très important, notamment dans les villes en constant mouvement, ces choses qui s'immiscent dans tes oreilles, qui veulent dire une chose alors qu'elles sont l'inverse. Je voulais retrouver cette sensation d'une musique qui vient d'ailleurs et qui peut avoir un double sens. »

À 30 ans, Hynes n'est pas étranger à cette sensation de mouvement. Il est né à Houston, au Texas, et a été élevé en banlieue de Londres avant de s'installer à New York. Et faire de la musique n'a jamais été un plan de carrière. C'était d'abord un fervent footballeur, suffisamment passionné pour tenter d'en faire sa profession. Il abandonnera vite cette perspective, saoulé par le milieu et les autres joueurs. A côté de ça, il a toujours un peu touché à la musique ; barbotant sur le piano de sa sœur, apprenant tout seul le violoncelle, la batterie et la basse et se testant dans quelques groupes lycéens. « La musique, c'était juste un truc que j'aimais bien, que je savais faire et qui me plaisait, mais ce n'est pas comme si j'avais passé toute ma jeunesse à jouer de la guitare dans ma chambre, » précise-t-il. Mais le talent était bien trop évident pour n'en faire qu'un hobby. Après un plongeon dans la dance-punk avec le groupe Test Icicles au milieu des années 2000, et la sortie d'un album sous le nom de Litghspeed Champion en 2008, il devient Blood Orange en 2011 avec un premier opus, Coastal Grooves. Suivra Cupid Deluxe en 2013 et Freetown Sound en juin dernier - le plus plus abouti, le plus beau.

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L'album - dont le nom fait référence à la capitale du Sierra Leone, où est né son père - est une merveilleuse cacophonie, un voyage sonique de 58 minutes, où chacune compte. Dev Hynes y imagine l'expérience de son père en Afrique de l'Ouest dans les années 1930 ; aborde les tensions raciales (Hands Up), le genre (Desirée), la représentation et l'identité (By Ourselves) et bien d'autres thèmes. Et même si Dev a fait appel à l'écrivain Ta-Nehisi Coates, à la poète Ashlee Haze et au réalisateur Marlon Riggs - des voix fortes dans le combat des noirs américains en ce moment - Freetown Sound n'a pas été conçu comme une réponse aux tensions raciales actuelles. « L'album n'a pas été pensé comme un message politique. C'est marrant, quand on a commencé à faire la promo de l'album, la première question était tout le temps : "Alors, c'est un album sur Black Lives Matter ?" Je ne comprenais pas. Quand je pense par exemple à l'album de Kendrick Lamar [To Pimp a Butterfly], là le propos y est assez clair. J'exprime des choses très intimes sur le mien, mais c'est intéressant de voir comment les gens peuvent en faire ce qu'ils veulent. Mais bon, c'est aussi une question de timing, j'imagine… »

Pour retrouver l'embryon de cet album, il faut remonter deux ans plus tôt jusqu'à la chanson EVP avec sa très bonne amie Bea1991 et Debbie Harry. « En fait, j'ai bossé sur ce son pour un défilé Eckhaus Latta, et j'ai continué à la travailler jusqu'au mixage de mon album. Je trouvais sans arrêt des modifications à lui apporter. Ça ne m'étais jamais arrivé. Je ne vais jamais au studio en me disant que je vais faire un album. J'écris juste de temps en temps, et j'essaye de créer une ambiance, une humeur. » Viendront ensuite Hadron Collider, écrite avec Nelly Furtado, puis By Ourselves et Hands Up. Pour ces chansons, Hynes abandonne son approche freestyle de l'écriture des paroles. Il se pose avec une feuille et un stylo et écrit. Une réponse à la pression qu'il a ressenti de l'extérieur. « C'était la première fois que les gens me disaient "Oh, tu fais un album !" et je pense que ça a modifié ma manière de travailler. C'était paradoxal, de créer quelque chose d'aussi personnel en prenant en compte les attentes des autres. »

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Dans le sillon de Marvin Gaye, Nina Simone, Miles Davis et John Coltrane, Dev est souvent, voire systématiquement, perçu comme un bohémien. "C'est une description un peu limitée " plaisante-t-il. Malgré tout, il n'hésite pas à rappeler que les influences romantiques de sa musique et le fait d'avoir grandi hors du territoire américain, ont nécessairement permis d'avoir un oeil à la fois imaginé et cynique sur le continent qu'il appelle aujourd'hui sa maison. "Je pense que c'est James Baldwin qui a dit qu'il fallait s'éloigner d'un endroit pour le voir dans sa totalité. J'aurais été différent si j'avais grandi ici, tellement différent."

Freetown Sound résume parfaitement les deux dernières années de Dev; des surprises, des hauts et des bas qui l'ont initié à l'improvisation. "Je sais que la musique est mon métier aujourd'hui, mais je compose comme quand j'avais 14 ans. Je ne lis pas les critiques, et ça me semble dingue qu'on fasse de la musique pour les journalistes. Lorsque les gens me disent qu'ils apprécient ma musique, je suis profondément touché. Je mets tellement de moi dans mes morceaux, pareil pour mes concerts... C'est éreintant et l'une des raisons pour lesquelles je fais si peu de tournées."

Pourtant, Dev sait surmonter ses angoisses et offrir le meilleur à son public : un petit concert intimiste au Greenpoint de Manhattan Inn. La moindre de ses apparitions nous laisse rêveurs et accros. Il suffit d'une apparition de Dev pour l'avoir dans la peau.

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Credits


Texte : Lynette Nylander

Photographie : Jalan and Jibril
Stylisme : Carlos Nazario